Partage international no 443 – juillet 2025
par Douglas Griffin
Il pourrait sembler à première vue que les enseignements de Krishnamurti et ceux présentés par Benjamin Creme, Alice Bailey, Helena Blavatsky et Helena Roerich (les « Enseignements de la sagesse éternelle ») soient contradictoires, en particulier quant à l’existence d’une Hiérarchie spirituelle et la nécessité des enseignants spirituels, que Krishnamurti n’a jamais publiquement reconnus.
Les contradictions semblent, jusqu’à un certain point, inévitables dans l’exposé des soi-disant réalités spirituelles les plus élevées, peut-être en raison de la nature dualiste inhérente au langage et à la pensée.

Jiddu Krishnamurti
Il y a un dicton bien connu dans le bouddhisme : « Si tu rencontres Bouddha sur ton chemin, tue-le. » Il n’y a pas de contradiction plus choquante, spécialement si vous êtes bouddhiste !
Ce koan, qui tire son origine du Maître Zen Linji, du neuvième siècle, est quelque peu malicieux. Tuer le Bouddha, dans ce sens, signifie tuer nos conceptualisations, interprétations, idéalisations, y compris « l’image sacrée » du Bouddha, et non le Bouddha lui-même. Comme le psychologue clinicien Sheldon Kopp l’a indiqué dans un livre au titre identique, « aucune signification provenant de l’extérieur de nous-mêmes n’est réelle. La bouddhéité de chacun d’entre nous a déjà été atteinte. Il nous suffit de la reconnaître. »
Cela rejoint le principe central des enseignements de Sri Ramana Maharshi, à savoir que le Soi est, d’un point de vue relativiste, « à l’intérieur » et que seul un esprit tourné vers l’intérieur, et non vers l’extérieur, est capable de le découvrir, de s’y fondre, de se fondre à nouveau dans ce Soi, source originelle de l’esprit séparateur et objectivant. Il n’avait lui-même aucun gourou « extérieur » autre que la grande colline d’Arunachala, dans le sud de l’Inde, qu’il percevait comme l’incarnation du Seigneur Shiva et où il passa la majeure partie de sa vie extraordinaire.
Dans ce contexte, une expérience racontée par Krishnamurti (K) semble éclairante, bien que simultanément déroutante. Il a décrit la manière dont le Maître Koot Hoomi (KH) lui apparaissait parfois, en ajoutant qu’un jour ce Maître s’était manifesté à l’entrée de sa chambre. En cette occasion, K s’était levé de son lit et avait quitté la pièce en traversant cette apparition. Et de déclarer qu’après cela, son « cher ami » ne l’avait plus jamais dérangé ! Attitude contradictoire ? Comme pour le Bouddha dans le koan zen ci-dessus, il semblerait que K « tuait » sa propre « image sacrée » de KH et non le Maître KH lui-même.
On a demandé à Benjamin Creme (BC), lors d’une de ses conférences à Londres, s’il savait qui était le Maître de K. Il a répondu que K « n’avait pas de Maître », ajoutant que c’était parfois le cas pour certains initiés. Peut-être que certains adeptes de l’Advaita, doctrine du non-dualisme, ne suivent pas un chemin guidé par un gourou, alors que pour d’autres disciples, initiés ou Maîtres, un enseignant ou guide extérieur est essentiel. Prenons par exemple la lignée des Mahatmas du Kriya Yoga : Mahavatar Babaji, Lahiri Mahasaya, Swami Sri Yukteswar Giri, Paramahansa Yogananda.
Quoi qu’il en soit, le Bouddha et Krishnamurti ont tous deux mis l’accent sur ce que l’on pourrait appeler l’autonomie spirituelle. On raconte que lorsque le Bouddha était mourant, il dit à ses disciples en deuil : « Soyez une lumière pour vous-même ; ne vous réfugiez pas à l’extérieur. Tenez-vous-en à la Vérité. Ne cherchez refuge auprès de personne d’autre que vous-même. » De même, K conseilla : « Il faut être, totalement, une lumière pour soi-même… sans dépendre psychologiquement de personne. »
Publié dans la revue Share International (nov. 1987), un interlocuteur a demandé à BC : « Pourquoi pensez-vous que Krishnamurti a rejeté la Hiérarchie, enseignant à la place que la seule autorité devrait être nous-mêmes ? » Il a répondu : « Avec tout le respect que je vous dois, Krishnamurti n’a pas rejeté la Hiérarchie. En effet, son enseignement selon lequel la seule autorité devrait être soi-même est précisément l’enseignement séculaire de la Hiérarchie, depuis le Bouddha lui-même jusqu’au Maître DK, qui a préfacé chaque livre de sa secrétaire, Alice Bailey, en conseillant de ne pas considérer leur contenu comme faisant « autorité », hiérarchique ou autre. »
Comme la plupart de nos lecteurs le savent probablement, BC a déclaré à plusieurs reprises dans ses livres et lors de conférences que les enseignements de Krishnamurti étaient ceux de Maitreya, K reflétant peut-être plus spécifiquement l’aspect non dualiste, alors que d’autres enseignements spirituels s’attachaient davantage aux manifestations extérieures. Le rôle principal de K était d’aider les disciples à franchir les 1res et 2e initiations, même si lui-même n’aurait sans doute pas fait référence à un tel rôle ou à de telles « initiations ».
En définitive, que reste-t-il de cette contradiction apparente au cœur de ce couple plutôt étrange ? Les enseignements de Benjamin Creme et ceux de Krishnamurti étaient l’un et l’autre le reflet des enseignements hiérarchiques, bien qu’ils aient été formulés dans un langage très différent et qu’ils aient abordé la réalité sous des angles apparemment opposés, c’est-à-dire extérieur et intérieur, faute d’une meilleure façon de l’exprimer. Et c’est là, semble-t-il, le nœud du problème, à savoir le langage et le fait qu’une de ces approches décrit et met fortement l’accent sur la vérité incontestable de l’existence de Maîtres qui reflètent/incarnent le Soi sur le plan extérieur. L’autre n’y fait aucune référence (sans pour autant nier leur existence), car l’accent est mis sur l’expérience directe du Soi lui-même (« je suis ce que Je suis »), sans avoir besoin d’une forme extérieure représentative ou d’un intermédiaire.
Dans cette optique, BC a déclaré dans Share International (janv/fev. 1988) : « L’école bouddhiste Mahayana affirme qu’il n’y a pas d’Absolu (Dieu), tandis que le panthéiste déclare que Dieu est tout ce qui existe. A première vue, ces affirmations sont contradictoires. Cependant, on peut également dire qu’elles sont deux expressions différentes d’une même idée divine, symbolisée ici par le cercle, forme holistique mais vide. Si l’on considère qu’elles découlent de la même idée divine, toute discussion supplémentaire sur la véracité de ces deux expressions devient inutile. Elles sont tout aussi vraies l’une que l’autre, et tout aussi fausses l’une que l’autre. »
Une autre résolution de ce paradoxe insaisissable provient d’une réponse donnée par Sri Ramana Maharshi à une question qui lui avait été posée par un disciple quelque peu confus : « Au sein de la Société théosophique, médite-t-on afin de trouver des maîtres qui nous guident ? » Il répondit : « Le maître est à l’intérieur ; la méditation sert à éliminer l’idée ignorante selon laquelle il se trouve uniquement à l’extérieur. S’il s’agit d’un étranger que vous attendez, il est voué à disparaître également. A quoi sert un être aussi éphémère ? Mais tant que vous pensez être séparé ou que vous pensez être le corps [la personnalité dans son ensemble], un Maître extérieur est également nécessaire et il semblera avoir un corps. Lorsque l’identification erronée avec le corps cessera, le Maître ne sera autre que le Soi. »
La diversité, la multiplicité des formes, comme le soulignent Benjamin Creme et la Sagesse éternelle, est l’expression d’une unité sous-jacente. Le fondement de tous les enseignements, non dualistes ou autres, est cette Unité ou ce Soi – une Unité dans laquelle, semble-t-il, il n’existe aucune contradiction, seulement l’étrangeté du paradoxe, ou comme l’a dit Sri Ramana Maharshi : « Puisque nous connaissons le monde, nous devons admettre l’existence d’une Source commune, unique mais ayant le pouvoir d’apparaître comme multiple. »
Auteur : Douglas Griffin, collaborateur de Share International résidant à Londres (Royaume-Uni).
Thématiques : sagesse éternelle
Rubrique : De nos correspondants ()
