L’importance de la santé mentale en matière de leadership

Les travaux du Dr Bandy Lee

Partage international no 442juin 2025

par Elisa Graf

La question de la santé mentale en matière de leadership n’a jamais été aussi cruciale qu’aujourd’hui. Alors que le monde est confronté à une multitude de crises de plus en plus graves – de l’instabilité politique aux urgences de santé publique – connaître les qualités qui définissent un dirigeant en bonne santé mentale ne relève pas seulement de la responsabilité civique, mais de la survie. Le Dr Bandy Lee, psychiatre médico-légale et sociale, présidente de la Coalition mondiale pour la santé mentale et experte internationalement reconnue en matière de violence, a consacré sa carrière à sensibiliser le public à l’importance de l’aptitude psychologique des dirigeants, en la présentant comme une question de santé et de sécurité publiques plutôt que comme une préoccupation partisane.

Le travail de B. Lee s’étend sur plusieurs décennies et couvre plusieurs disciplines. Elle a enseigné à la faculté de médecine et à la faculté de droit de Yale, a conçu et dirigé le cours d’études sur la santé mondiale intitulé « Violence : causes et remèdes », et a été consultante auprès d’organisations telles que l’OMS et l’Unesco. En 2019 et à nouveau en 2024, elle a organisé d’importantes conférences au National Press Club sur le besoin de dirigeants équilibrés dans un monde en danger, réunissant des experts de la psychiatrie, du droit, des sciences politiques et autres, pour discuter du besoin urgent de leaders mentalement équilibrés en ces temps de crise. Son dernier ouvrage, The Psychology of Trump Contagion: An Existential Danger to American Democracy and All Humankind (2024) (La psychologie de la contagion de Trump : un danger existentiel pour la démocratie américaine et l’humanité tout entière – non traduit), explore comment l’inaptitude d’un dirigeant peut se propager dans toute la société, conduisant à ce qu’elle appelle une « pandémie de santé mentale » ou une « psychose partagée », un phénomène où un groupe adopte les délires ou les comportements pathologiques d’un individu dominant, alors que le groupe ou les individus qui le composent n’avaient par ailleurs pas d’antécédents de maladie mentale.

« Il devient de plus en plus évident que ce n’est pas la famine, ni les tremblements de terre, ni les microbes, ni le cancer, mais l’homme lui-même qui représente le plus grand danger pour l’homme, pour la simple raison qu’il n’existe pas de protection adéquate contre les épidémies psychiques, qui sont infiniment plus dévastatrices que les pires catastrophes naturelles. »
Carl Jung, Collected Works, § 1358

Le Dr Lee explique ce qui rend un dirigeant apte à exercer une fonction : sa santé psychologique, sa moralité et sa capacité à prendre des décisions rationnelles en collaboration avec d’autres, sont essentiels à la survie et à l’épanouissement des sociétés. Selon B. Lee et les experts avec lesquels elle collabore, les dirigeants aptes font preuve d’un jugement sûr, d’une stabilité émotionnelle, d’empathie et d’un engagement envers la vérité et le bien commun. Ils sont capables de résister aux pressions du pouvoir sans succomber aux illusions ou aux abus, et ils favorisent des environnements où les intellectuels et les journalistes sont protégés plutôt que réprimés.

Photo : ETH Library , Public domain, via Wikimedia Commons
Carl Jung

A l’inverse, l’inaptitude d’un dirigeant peut avoir des conséquences dévastatrices. B. Lee explique que lorsque la pathologie d’un dirigeant est amenée à se propager sans contrôle, elle accélère la destruction de la société, supprime la dissidence, en particulier parmi les journalistes et les intellectuels, et érode les fondements du bien-être collectif. Cette dynamique est déjà évidente aux Etats-Unis, où les efforts visant à contrôler la presse, les médias et les institutions universitaires peuvent être considérés comme une tentative de remodeler la réalité et de saper les normes démocratiques. Selon elle, l’inaptitude mentale au sommet se traduit par des dysfonctionnements dans l’ensemble de l’administration, avec des décisions qui vont souvent à l’encontre de ce qui est nécessaire pour le bien public. La psychiatre affirme que la pathologie mentale d’un dirigeant est une affaire publique ; plus la pathologie est grave, moins l’individu est susceptible de reconnaître sa propre inaptitude, d’où la nécessité d’une évaluation externe et d’une prise de conscience publique.

Dans une récente interview avec l’auteur et animateur de radio Thom Hartmann, B. Lee a déclaré que, dans le contexte d’un leadership inapte, les Américains sont maintenant confrontés à une « épidémie psychique », où les délires d’un leader peuvent se propager à ses partisans, érodant leur capacité de pensée rationnelle et d’action collective. Elle note dans son blog Substack que « jusqu’à récemment, malgré les doutes et les inquiétudes que nous pouvions avoir, nous croyions en notre système démocratique, et aussi la solidité de notre constitution et de notre système juridique nous garantissaient certains droits et libertés. Même avec tous nos doutes et nos inquiétudes, nous tenions globalement pour acquises les institutions de notre gouvernement et de notre société. Aujourd’hui, le tissu même de notre société s’effiloche sous nos yeux. » Elle dresse une liste succincte de tendances inquiétantes et un climat de peur qui présentent des similitudes troublantes avec les mécanismes du fascisme observés dans le passé : la peur de la surveillance, l’érosion des droits constitutionnels, l’intimidation de ceux qui critiquent, soulignant que « le musellement des intellectuels et des journalistes est le premier signe de la tyrannie ».

B. Lee reproche aux médias de répandre des mensonges colportés par des politiciens qui sèment la division au sein de la population, entretenant la diabolisation de pans entiers de l’opinion publique à des fins politiques. Elle nous rappelle les événements horribles survenus au Rwanda en 1994, après qu’une fausse allégation ait été diffusée à dessein par une station de radio favorable aux Hutus, a conduit à un génocide qui a duré plusieurs mois entre des populations qui avaient auparavant vécu pacifiquement ensemble. Elle explique que les mêmes éléments de division présents au Rwanda avant ces événements existent déjà aux Etats-Unis.

D’après elle, cette épidémie sociale trouve ses racines dans le spirituel : « La santé spirituelle forme un continuum sans faille avec la santé psychologique et sociale. J’ai poursuivi des études de théologie après des études de médecine, parce que je souhaitais compléter le modèle bio-psycho-social de la psychiatrie par le spirituel, pour en faire un paradigme bio-psycho-socio-spirituel. Ce paradigme m’a bien servi pour les patients et les prisonniers que j’ai traités tout au long de ma carrière. Aujourd’hui, il peut nous aider à comprendre comment notre difficile situation actuelle a commencé – non pas par le psychologique, mais par le spirituel»

En réponse à cette crise, B. Lee souligne que la seule façon de contrer la propagation de la psychose partagée est d’en admettre l’existence et de prendre les mesures pour y mettre fin, en nous distançant de la source de la pathologie. Elle affirme que nous devons cultiver le bien-être collectif de la base au sommet et conseille aux individus de prendre soin de leur propre santé mentale comme une forme d’« hygiène mentale », en s’enracinant dans des activités et des relations qui apportent joie et stabilité. « Si nous perdons notre propre santé mentale, prévient-elle, nous ne serons pas en mesure de faire face à la pandémie de santé mentale qui sévit actuellement. »

En fin de compte, le message de B. Lee est un message d’espoir et de résilience. Elle nous rappelle que la démocratie est une forme évoluée et mature de santé sociale, qui doit être activement protégée et nourrie face aux défis croissants. Elle organise des sessions hebdomadaires en direct pour le public, auxquelles il est possible d’accéder par l’intermédiaire de sa lettre d’information Substack.

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : bandylee.com ; World Mental Health Coalition ; Wikipedia ; Substack ; MindsiteNews
Thématiques : Société
Rubrique : De nos correspondants ()