Pardonne-moi Gaza

Partage international no 442juin 2025

par Jamal Kanj

J’écris pardonne-moi et non pas pardonne-nous, parce que cette culpabilité est profondément personnelle. C’est un fardeau que je porte dans le confort de mon foyer, en buvant de l’eau claire alors que les enfants de Gaza boivent, à supposer qu’ils en trouvent, l’eau insalubre de puits contaminés par les égouts, leurs corps frêles ravagés par la déshydratation et la maladie. Je peux ramasser des feuilles de mauve sauvage dans mon jardin, non pas pour assouvir ma faim mais pour assortir mon alimentation. Je suis coupable de jeter des restes, quand les pères et les mères de Gaza cherchent dans les décombres des maisons détruites une boîte de conserve qui pourrait avoir survécu à une bombe israélienne ou se risquent à ramper dans les terrains bombardés, cibles mouvantes sous le regard fixe et froid des drones israéliens, à la recherche d’herbes sauvages pour tenter d’apaiser le grognement des estomacs de leurs enfants.

Pardonne-moi, j’ai un foyer, du chauffage et des couvertures pour que mes enfants aient chaud, tandis qu’à Gaza, les parents veillent, non seulement à cause du froid, mais parce qu’ils souffrent de leur incapacité à pouvoir réchauffer les petits pieds glacés de leurs enfants.

Gaza, ton sang est un miroir auquel le monde n’ose pas faire face. Mais je ne regarderai pas ailleurs.

Pardonne-moi quand j’embrasse ma fille pour son anniversaire et que son rire sonne à mes oreilles, tandis que seul le bourdonnement des drones israéliens sonne aux tiennes. Elle souffle ses bougies dans une bouffée de joie, tandis que tu allumes une bougie pour repousser l’obscurité, cherchant l’air dans un monde qui te refuse le souffle.

Je peux serrer ma fille dans mes bras, alors que tu ne peux même pas extraire les tiennes des décombres, ni rassembler assez de leurs corps pour une dernière étreinte. Les bombes israéliennes, fabriquées aux Etats-Unis, ont dispersé leur chair comme du sable dans le vent, te laissant vide, déchiré par la douleur et la poussière.

Tes hôpitaux, médecins, infirmiers et secouristes choisissent leurs professions pour sauver des vies mais deviennent des cibles, parce que pour Israël, sauver la vie d’un Palestinien est considéré comme une menace existentielle. J’implore le pardon de chaque journaliste dont les mots qui révèlent les crimes de guerre deviennent des balles et dont les caméras sont, pour Israël, plus dangereuses que des canons.

Pardonne le monde qui désigne ta famine, la destruction de tes écoles et universités, et le meurtre de tes enseignants, comme le droit d’Israël à l’auto-défense.

Cher peuple de Gaza, pardonne-leur de t’avoir fait croire que l’humanité avait appris des crimes que furent l’esclavage des Africains, le génocide des peuples indigènes, et l’holocauste européen. Gaza, je regrette sincèrement, que tu aies cru que le « jamais plus » s’appliquerait à toi aussi.

Photo : Ghassan Salem/Fars Media CorporationCC BY 4.0, via Wikimedia Commons
Gaza, pardonne le monde pour son iniquité.

Je regrette que la descendance des victimes du « jamais plus » ait choisi avec la Ligue anti-diffamation, le Comité américain pour les affaires publiques israéliennes, et le Sionisme politique, de légitimer un génocide au nom du judaïsme. Le « jamais plus » n’est pas pour tout le monde, cher Gaza ; il ne s’applique qu’à l’Occident blanc et aux élus auto-désignés.

Les partis à l’idéologie antisémite sont à présent les plus proches alliés d’Israël. Aujourd’hui, le terme « antisémite » ne désigne plus ceux qui haïssent les juifs, mais ceux qui protestent contre le génocide perpétré par Israël. Le « jamais plus » est monopolisé par les victimes professionnelles, avec l’autorisation d’un dieu utilisant la cruauté européenne du passé pour justifier aujourd’hui l’injustice israélienne en Palestine.

Je suis désolé Gaza, l’autorité palestinienne t’a trahi. Au lieu de te protéger, elle est devenue un bras de ton oppresseur. Quand les camps de réfugiés de Jénine, Nour Shams et Balata se sont soulevés pour te soutenir, ils ont affronté non seulement la force israélienne mais les balles et les matraques de l’autorité palestinienne. Et celle-ci a encore échoué à protéger les villes qui ne se sont pas rebellées, de la fureur des colons juifs qui ont brûlé les maisons et les plantations, tué les troupeaux, et tiré sur les fermiers.

Pardonne-moi Gaza, d’avoir cru en l’illusion de l’unité, d’avoir cru que tu faisais partie d’une grande nation arabe. D’avoir cru que les dirigeants du Caire, d’Amman, de Damas, de Bagdad, de Ryad et d’ailleurs se lèveraient pour toi. Je croyais que nous partagions une douleur commune, une lutte commune. Je croyais que le monde arabe ne te laisserait pas mourir de faim. Je me trompais.

Au lieu de cela, ils se sont joints à ton siège. Rafah est barricadée non seulement par les soldats israéliens, mais également par des murs de béton et des miradors égyptiens. Les dictateurs arabes serrent la main de ceux qui bombardent tes hôpitaux. Les dirigeants du riche Golfe persique achètent de la technologie israélienne, testée au préalable sur ton territoire.

Pardonne-moi Gaza, d’avoir cru que les dirigeants qui ont trahi la Palestine en 1948 pourraient te défendre. Ils font aujourd’hui comme leurs ancêtres qui, il y a 900 ans, ont ouvert leurs portes aux croisés en échange du sang palestinien, en échange de leur survie.

L’histoire se répète, Gaza. Ces mêmes rois et émirs, qui ont accueilli alors les envahisseurs, rallient aujourd’hui Israël, se gavant de chameau rôti pendant que tes enfants dépérissent, affamés. Leurs capitales brillent sous les lumières des festivals de musique tandis que les nuits de Gaza s’embrasent sous les lueurs des bombes américaines de 900 kilos.

Aux tyrans arabes qui se prosternent encore face à leurs maîtres colonisateurs, je dis ceci : les croisés européens n’ont pas épargné vos ancêtres après la conquête de la Palestine. Ils ont retourné leurs épées contre ces mêmes dirigeants qui les avaient aidés, dévorant leurs petits royaumes un par un.

Je suis désolé Gaza, que, quand le peuple du Yémen s’est levé pour toi, bloquant des cargaisons d’un port israélien pour exiger de la nourriture pour tes enfants, leurs propres enfants aient été tués dans cette guerre israélo-américaine par procuration. Comme la tienne, leur souffrance est silencieuse et leur douleur ne fait pas les gros titres.

Pardonne-moi si seule la résistance libanaise, inflexible sous les bombardements israéliens, demeure loyale alors que les autres Arabes profitent de ton agonie. Le Yémen et la résistance libanaise ne cherchaient pas les applaudissements mais juste à te faire savoir que tu n’étais pas seule. Bien que le monde arabe et une partie de l’humanité te tournaient le dos, ils n’ont pas faibli. Le Yémen et la résistance libanaise n’ont échangé ni leur dignité ni leurs principes avec les forces du mal.

Photo : Hossam ShabatCC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Mohammed Assaf, mort d’inanition.

Gaza, ton sang est un miroir auquel le monde n’ose pas faire face. Mais je ne regarderai pas ailleurs.
Pardonne-moi pour mon impuissance.
Pardonne-moi pour chaque gorgée d’eau, pour chaque bouchée de nourriture, pour chaque respiration que je prends alors que tu suffoques.
Pardonne-moi si jamais ceux rencontrés à Gaza il y a des années ont pensé que je les avais oubliés.
Pardonne-moi si je n’ai pas pu aider tous ceux qui me l’ont demandé.
Pardonne mon confort.
Pardonne ma paix.
Je ne cherche pas l’absolution.
Seulement que tu saches que tu n’es pas oublié.

Lieu : Gaza, Palestine Auteur : Jamal Kanj, est l’auteur de Children of catastrophe : Journey from a palestinian refugee camp to America (non traduit), et d’autres livres. Il écrit fréquemment sur les questions relatives au monde arabe pour divers médias nationaux et internationaux.
Sources : commondreams.org
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Divers ()