Les « Solar mamas » éclairent le monde : l’œuvre du Barefoot College

Partage international no 440avril 2025

par Elisa Graf

Dans une grande partie du monde, l’accès à l’électricité est une évidence, et ceux d’entre nous qui ont la chance de vivre dans le monde moderne n’y pensent que rarement. Pourtant, aujourd’hui encore, environ 750 millions de personnes (dont 80 % vivent en Afrique subsaharienne) doivent toujours se passer d’électricité, avec des conséquences désastreuses. L’accès à l’électricité est crucial pour vaincre la pauvreté, favoriser la croissance économique et l’emploi, et faciliter la fourniture de services sociaux essentiels tels que l’éducation et les soins de santé, qui sont vitaux pour parvenir à un développement humain durable.

Depuis 1972, le Barefoot College (le Collège des pieds nus), situé dans l’une des régions les plus pauvres du Rajasthan en Inde, s’efforce de résoudre ce problème en formant des femmes marginalisées, analphabètes et semi-alphabétisées du Sud pour qu’elles deviennent des ingénieures en énergie solaires. Enraciné dans les principes gandhiens de service, de durabilité et de justice sociale, le Collège a été créé par Sanjit « Bunker » Roy pour mettre en valeur l’intelligence naturelle, la créativité et la dignité des populations rurales, dites « aux pieds nus ».

Grâce à des diagrammes visuels et à une formation pratique, le programme innovant du Collège enseigne aux femmes comment concevoir, fabriquer, installer et réparer des lanternes solaires et des systèmes d’éclairage domestique. S. Roy explique : « C’est le seul établissement au monde où l’on peut former des femmes rurales par la vue et le son, sans passer par l’écrit ou la parole, et en faire des ingénieures solaires », ou comme elles sont appelées affectueusement, des « Solar Mamas » (maman solaires).

Les origines du programme remontent à 1966, lorsque Pierre Amado, pionnier de l’énergie solaire, a aidé le Barefoot College à former les populations rurales locales à la conception de lanternes solaires. Vu le succès de ces formations, en 2000, grâce à un financement de l’Union européenne, le Programme de formation des ingénieurs solaires aux pieds nus a été lancé dans six États indiens. Avec le soutien d’Onu Femmes et de la Banque asiatique de développement, des formations ont été organisées pour les femmes d’Afghanistan en 2005 et du Myanmar en 2007. En 2008, le ministère des Affaires extérieures du gouvernement indien a intégré le programme dans le cadre de l’initiative de coopération technique et économique de l’Inde. Depuis lors, le Barefoot College a formé 1 708 femmes rurales de 96 pays. Ces femmes ont ensuite apporté l’électricité à plus de 75 000 foyers, économisant ainsi environ 45 millions de litres de kérosène qui auraient été nécessaires pour éclairer les maisons.

Grâce au soutien financier du ministère indien des Affaires extérieures, le projet Solar Mamas est désormais opérationnel dans quatre pays d’Afrique subsaharienne : Sénégal, Burkina Faso, Liberia et Tanzanie, des bâtiments existants ont été transformés en centres de formation professionnelle pour « pieds nus ». Les installations nécessaires à la formation solaire ont été mises en place et les bâtiments ont été rénovés et réaménagés, notamment pour accueillir les femmes. En plus d’offrir une formation aux femmes de chacun de ces quatre pays, ces centres de formation professionnelle aux pieds nus ont la capacité de permettre aux femmes des pays voisins de se joindre à la formation solaire et, finalement, de rapporter l’énergie solaire dans leurs propres villages.

Un article récent dans le quotidien The Guardian présente un centre de formation professionnelle pour « pieds nus » à Zanzibar, en Tanzanie, illustrant le concept à l’œuvre. Il rapporte que les six premières classes de ce centre ont été formées en Inde, mais qu’elles forment désormais ici la prochaine génération d’ingénieures solaires (65 femmes depuis 2015), qui ont à leur tour raccordé à l’électricité 1 858 maisons dans 29 villages. Des femmes du Malawi et du Somaliland sont également venues s’y former.

L’organisation de développement international VSO (Voluntary Service Overseas) (Service volontaire à l’étranger) rapporte le cas d’un groupe de femmes du Malawi qui se sont rendues en Inde pour se former au Barefoot College. Ces femmes ont laissé derrière elles leurs maris, leurs enfants, leurs petits-enfants et tout ce qui leur était familier. Elles ont également dû surmonter les commérages et les craintes de leurs voisins, qui leur disaient qu’elles ne survivraient pas au voyage.

De retour chez elles au bout de six mois, après avoir suivi avec persévérance une formation éprouvante, ces femmes ont suscité un véritable émoi dans leur village.

Ayant voyagé à l’étranger et étudié de manière indépendante, elles étaient changées et leur confiance en elles était évidente. Avec l’arrivée des composants nécessaires à la fabrication de lanternes solaires, fournis par VSO, ces Solar Mamas ont, depuis, construit et installé des systèmes d’éclairage domestique (lanternes solaires et lampes murales) dans près de 100 foyers de leurs villages ruraux, situés à environ une heure de route de la capitale du Malawi, Lilongwe.

L’organisation VSO note que l’arrivée de l’électricité solaire gratuite a changé la vie de nombreuses voisines de ces femmes : « Depuis que l’éclairage solaire a été installé chez elle, Elinati Pattison, 48 ans, peut coudre longtemps après le coucher du soleil, ce qui lui a permis de développer son activité de tailleur et de doubler ses revenus. Elle dit qu’elle a maintenant plus de temps à consacrer à sa famille et à ses enfants. Lines Nguluwe a créé une entreprise de recharge de téléphones portables à partir de sa maison et utilise également l’éclairage électrique pour faire des mandazi (beignets) avant le lever du soleil, qu’elle vend pour un revenu supplémentaire. Les enfants de la communauté en bénéficient également. Edina Livitiko, ainsi que trois autres Solar Mamas, ont utilisé leurs nouvelles compétences pour électrifier trois salles de classe de l’école primaire locale. »

En échange de l’entretien des systèmes d’éclairage domestique, chacune des Solar Mamas reçoit l’équivalent de 12 euros par mois, versé par leurs voisins. Pour nombre d’entre elles, le fait de disposer d’un revenu régulier leur a donné plus de liberté pour investir dans de nouvelles activités annexes, dans l’éducation et dans l’amélioration de l’agriculture.

Comme le constate S. Roy, le fondateur du Barefoot College, « ce sont les femmes qui changeront le monde. Nous devrions l’encourager autant que possible. »

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : Barefoot College ; The Guardian ; VSO International
Thématiques : femmes
Rubrique : De nos correspondants ()