Partage international no 439 – mars 2025
par Cristen Hemingway Jaynes
Plus de 150 lauréats du Prix Nobel et du Prix mondial de l’alimentation ont signé une lettre ouverte appelant à des efforts pour augmenter la production alimentaire.
Afin d’éviter une catastrophe mondiale de la faim, les signataires lancent un appel au soutien politique et financier pour mettre au point des technologies de type « moonshot1 » au cours du prochain quart de siècle. Selon un communiqué de presse du Prix mondial de l’alimentation, les lauréats avertissent que les humains ne seraient « même pas en capacité » de répondre aux besoins alimentaires mondiaux du futur. La lettre indique que, d’ici le milieu du siècle, l’humanité sera confrontée à « un monde encore plus instable et précaire sur le plan alimentaire », à moins que ne soient intensifiés les efforts internationaux pour soutenir la recherche et l’innovation.
Cary Fowler, co-lauréat du Prix mondial de l’alimentation 2024 et ancien envoyé spécial des Etats-Unis pour la sécurité alimentaire mondiale, a coordonné cet appel. Il a déclaré : « Tout indique que la productivité alimentaire va se détériorer si le monde continue comme si de rien n’était. Avec 700 millions de personnes souffrant d’insécurité alimentaire aujourd’hui et une population mondiale qui devrait augmenter de 1,5 milliard d’ici 2050, l’humanité va être confrontée à un monde extrêmement inégalitaire et instable. »
La lettre liste des défis tels que le changement climatique, la pression des marchés et les conflits, et appelle à « des efforts de type « moonshot » respectueux de la planète conduisant à des bonds substantiels, et pas seulement progressifs, dans la production alimentaire pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle ».

Récolte de cultures vivrières en Angola
Parmi les signataires, se trouvent le prix Nobel de physique de 1978, Robert Woodrow Wilson, dont la découverte a constitué un argument décisif en faveur de la « théorie du big bang » ; le 14e Dalaï Lama ; Wole Soyinka, qui fut le premier lauréat noir africain du prix Nobel ; ainsi que Sir Roger Penrose, dont les travaux ont contribué à faire progresser la compréhension des trous noirs.
Dans le communiqué de presse, C. Fowler déclare : « Nous savons que la recherche et l’innovation agricoles peuvent être un puissant levier, non seulement pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle, mais aussi pour l’amélioration de la santé, des moyens de subsistance et du développement économique. Nous devons canaliser nos meilleurs efforts scientifiques pour inverser la trajectoire actuelle, sinon la crise d’aujourd’hui deviendra la catastrophe de demain. »
Les signataires pointent la menace que représente la crise climatique pour la production alimentaire, en particulier en Afrique, continent qui connaît le taux de croissance démographique le plus rapide, ainsi que le déclin prévisible des récoltes de maïs dans presque toutes les zones de culture du continent.
Comme l’a rapporté The Guardian, Geoffrey Hawtin, scientifique agricole et co-lauréat britannique du Prix mondial de l’alimentation 2024, a déclaré : « C’est presque comme si les gens se mettaient la tête dans le sable. Il est très facile de différer la résolution de ce problème, mais si nous attendons la crise alimentaire massive, elle sévira pendant dix à quinze ans.
On ne peut pas résoudre ce genre de problème du jour au lendemain. Entre le moment où l’on lance un programme de recherche et le moment où il peut avoir un impact significatif sur la production, il faut compter dix à quinze ans. Cela nécessite une volonté politique, une volonté politique internationale. Cela nécessite vraiment l’attention ciblée des institutions internationales. »
La dégradation des terres, l’érosion des sols, la perte de biodiversité, les conflits, les pénuries d’eau et les politiques qui limitent l’innovation agricole, sont autant d’autres facteurs qui ont un impact sur la productivité des cultures.
« Les impacts du changement climatique réduisent déjà la production alimentaire dans le monde entier, mais en particulier en Afrique, qui porte une faible responsabilité historique dans les émissions de gaz à effet de serre, mais qui voit pourtant les températures augmenter plus rapidement qu’ailleurs », écrit le président de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina, lauréat du Prix mondial de l’alimentation 2017, dans le communiqué de presse. « Les futures hausses de température devraient être les plus extrêmes dans les pays où la productivité est déjà faible, ce qui aggravera l’insécurité alimentaire. Dans les pays à faible revenu, où la productivité doit presque doubler d’ici 2050 par rapport à 1990, la dure réalité est qu’il est probable qu’elle augmentera de moins de la moitié. Nous n’avons que vingt-cinq ans pour changer cette situation. »
La lettre énumère les domaines de recherche émergents les plus prometteurs et les avancées scientifiques à privilégier pour stimuler la production alimentaire, même face aux défis actuels et futurs. Il s’agit notamment de développer des céréales capables de s’approvisionner en azote de manière biologique et de pousser sans engrais, d’améliorer la photosynthèse de cultures comme le riz et le blé pour optimiser leur croissance, et de stimuler la recherche sur les cultures indigènes riches en nutriments et résistantes qui ont été pour la plupart négligées.
La lettre décrit également des objectifs ambitieux pour l’amélioration de la durée de conservation et du stockage des fruits et légumes, ainsi que pour la création d’aliments riches en nutriments à partir de champignons et de micro-organismes.
Dans le communiqué de presse, Mashal Husain, futur président de la Fondation du prix mondial de l’alimentation, indique : « Nous vivons un moment de « vérité qui dérange » pour la faim dans le monde. Le fait que les plus grands esprits du monde s’unissent derrière cet appel urgent devrait inspirer l’espoir et l’action. Si nous sommes capables d’envoyer un homme sur la lune, nous pouvons certainement rassembler les fonds, les ressources et la collaboration nécessaires pour mettre suffisamment de nourriture dans les assiettes ici, sur Terre. Avec le soutien adéquat, la communauté scientifique peut réaliser les percées qui permettront d’éviter une insécurité alimentaire catastrophique au cours des vingt-cinq prochaines années. »
Egalement dans le communiqué de presse, Brian Schmidt, lauréat du prix Nobel de physique en 2011, déclare : « La révolution verte impulsée par la recherche, qui a permis de réduire considérablement la malnutrition dans le monde au cours des soixante dernières années, est en train de s’essouffler, l’insécurité alimentaire étant à nouveau en hausse et une crise imminente se profilant à l’horizon 2050. L’investissement dans la recherche, en particulier dans les régions susceptibles d’être touchées à l’avenir, améliorera la sécurité alimentaire aujourd’hui et contribuera à atténuer les crises potentielles futures. Il s’agit d’un problème que l’on peut résoudre, d’une façon relativement peu coûteuse, et dont les retombées profiteront à l’ensemble de l’humanité. »
1 – Moonshot : Ce terme est de plus en plus utilisé pour décrire un effort monumental et un objectif ambitieux, en d’autres termes, un « pas de géant ».
Auteur : Cristen Hemingway Jaynes, est une autrice de fiction et de non-fiction. Elle est titulaire d’un doctorat en droit et d’un certificat en droit océanique et côtier de la faculté de droit de l’université de l’Oregon, ainsi que d’une maîtrise en création littéraire de Birkbeck, université de Londres.
Sources : pressenza.com
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()
