Partage international no 439 – mars 2025
par Joyce Chimbi
Un rapport publié à l’occasion de la Journée internationale de l’éducation sonne l’alarme : un nombre stupéfiant de 234 millions d’enfants d’âge scolaire dans le monde ont besoin d’une aide urgente pour accéder à une éducation de qualité en raison de leur environnement en crise. Ce nombre, qui a augmenté d’au moins 35 millions au cours des trois dernières années, est alimenté par l’intensification des conflits armés, les déplacements forcés, et les évènements climatiques de plus en plus fréquents et sévères, parmi d’autres crises.
Selon le rapport d’Education Cannot Wait (ECW) (L’éducation ne peut pas attendre) : Etat de l’éducation pour les enfants et les adolescents affectés par les crises : résultats sur l’accès et l’apprentissage, évaluations mondiales 2025, il existe une urgence mondiale et silencieuse alors que près d’un quart de milliard d’enfants touchés par les crises pourraient se retrouver privés d’une bonne éducation.
« J’aurais aimé vous souhaiter une heureuse journée internationale de l’éducation. Nous venons de publier notre Rapport sur les évaluations mondiales 2025, qui montre la situation de l’éducation des enfants et des adolescents souffrant des conflits armés, des désastres climatiques et des déplacements forcés. Nous avons aujourd’hui un nombre de 234 millions d’enfants dans plus de 50 pays en conflits armés et d’autres situations, qui n’ont pas accès à une bonne éducation, déclare Yasmine Sherif, directrice générale d’ECW.
Quand le monde va-t-il écouter ? Nous allons bientôt atteindre le quart de milliard d’enfants qui n’a pas accès à une bonne éducation alors qu’ils s’efforcent de survivre au milieu de conflits armés extrêmes et brutaux, des désastres climatiques violents ou parce qu’ils fuient comme réfugiés et déplacés de force. »
Parmi eux, 85 millions ne sont déjà plus scolarisés en raison des crises interconnectées. Les filles représentent 52 % de ces enfants, les enfants avec des handicaps plus de 20 % et les déplacés de force 17 %, qui incluent les déplacés internes et les demandeurs d’asile. Environ 75 % des enfants avec des handicaps, estimés à 12,5 millions, souffrent de crises de haute intensité. Tous ces groupes sont la priorité d’ECW.
« Le reste va à l’école et s’assoit derrière un bureau sans fournitures, sans repas scolaire, sans lecture ni apprentissage et sans services de santé mentale ou psychosociale. Nous parlons d’une pauvreté d’apprentissage extrême. C’est un désastre qui empire d’année en année », souligne Mme Sherif.
Le passage en secondaire est un droit encore nié aux trop nombreux enfants victimes des crises puisque presque 36 % des enfants d’âge scolaire de premier cycle du secondaire (le collège) et 47 % de deuxième cycle (le lycée) n’ont pas accès à l’éducation. Et même quand ils sont scolarisés, beaucoup prennent du retard. Seulement 17 % des enfants de primaire affectés sont capables de lire à la fin du cycle.
Le rapport expose l’étendue de la crise de l’éducation mondiale, fournit les tendances dans la durée et soutient les politiques d’actions fondées sur les analyses. Les Evaluations mondiales 2025 sont la troisième itération de cette étude publiée pour la première fois en 2022. Aujourd’hui, près de la moitié des enfants d’âge scolaire victimes des crises vivent en Afrique subsaharienne, où la route de l’éducation est longue et sinueuse. Les enfants de la région subsaharienne sont parmi les plus laissés pour compte.
Dans l’ensemble, 50 % des enfants affectés non scolarisés, soit 42 millions d’élèves potentiels, sont concentrés dans seulement cinq pays en crise de longue durée : le Soudan, l’Afghanistan, l’Ethiopie, la République démocratique du Congo et le Pakistan. En 2024, le Soudan a subi la crise d’éducation la plus sévère d’Afrique, les conflits armés ayant touché presque tout le pays.
Y. Sherif remarque que le changement climatique et l’éducation sont intrinsèquement liés et souligne : « Tandis que les désastres climatiques sont induits par l’homme dans les pays du Nord, ceux qui en paient le prix sont les populations des pays du Sud. Là où, comme au Pakistan, les écoles ont été détruites par les inondations, nous devons reconstruire mieux pour que les écoles puissent supporter les chocs climatiques. »
En dépit de ces besoins croissants, le rapport s’alarme de la stagnation du financement de l’aide humanitaire pour l’éducation et révèle que la part de l’aide publique au développement allouée à l’éducation a même décliné ces dernières années. Il souligne que l’absence d’action perpétue les cycles de famine, de violence, de désastres, d’extrême pauvreté, d’inégalités de genre, de l’exploitation et de violations des droits humains. Lors des crises humanitaires, l’accès à une bonne éducation n’est pas seulement un droit fondamental mais sauve des vies et la maintient. Les crises s’intensifiant et les conflits mondiaux ayant doublé en cinq ans, la nécessité d’agir est plus importante que jamais. Atteindre tous ces enfants demande un financement additionnel urgent pour améliorer les résultats. ECW souligne qu’il soutient des Programmes de résilience pluriannuels dans la majorité de ces situations de crises et que tout ce qui est requis pour que ces programmes se développent et atteignent plus d’enfants avec une éducation de qualité holistique est un financement supplémentaire. « Le monde investit plus dans les dépenses militaires que dans le développement, plus dans les bombes que dans les écoles. En tant que communauté mondiale, à moins de commencer à investir dans la jeune génération, dans leur éducation et leur futur, nous laisserons derrière nous un héritage de destruction. Plus de deux mille milliards de dollars sont investis mondialement dans le matériel de guerre par an, tandis que quelques centaines de milliards de dollars pourraient assurer tous les ans une bonne éducation aux enfants et à leurs professeurs en situations de crise. Il est temps d’abandonner les armes et de se lancer dans la course pour la race humaine », plaide la directrice d’ECW.
Les enfants ne peuvent pas attendre que les guerres se terminent ou que la crise climatique soit résolue pour avoir l’opportunité et le droit d’apprendre et de s’épanouir. Aussi ECW appelle en urgence à un financement supplémentaire de 600 millions de dollars pour toucher au moins 20 millions de filles et de garçons victimes des crises en leur apportant la sécurité, l’opportunité et l’espoir de recevoir une bonne éducation d’ici 2026, accélérant ainsi les progrès dans la réalisation des objectifs de l’Agenda 2030 pour le développement durable.
Derrière les chiffres se trouvent des enfants à l’intérieur de salles de classes aux murs délabrés, dans des campements de fortune, et des communautés déchirées par la guerre et les désastres, s’accrochant désespérément à l’espoir que l’éducation les aidera à réaliser leurs rêves. Selon les Nations unies, il manque 100 milliards de dollars de financement annuel dans les pays à faibles et moyens revenus pour parvenir aux objectifs éducatifs préconisés par les Objectifs de développement durable.
Les opportunités d’apprentissage de qualité menées dans une approche globale mettent les enfants les plus vulnérables au monde à l’abri des dangers, en les protégeant du trafic humain, de l’exploitation sexuelle et du recrutement forcé par des milices. Aux jeunes esprits exposés aux conflits armés et aux catastrophes climatiques, l’éducation procure un sentiment de normalité, une protection cruciale, des services psychosociaux et un soutien pour l’hygiène menstruelle des adolescentes. Au milieu des situations les plus éprouvantes, elle restaure l’espoir de pouvoir bénéficier des meilleurs résultats d’apprentissage possibles.
Le fonds mondial pour l’éducation pour les crises et les urgences de longue durée travaille avec des partenaires tels que les gouvernements nationaux, les agences des Nations unies, les ONG internationales et les organismes citoyens afin de fournir une éducation de qualité aux enfants touchés par les crises, peu importe qui et où ils sont, procurant la sécurité, l’opportunité et l’espoir d’une bonne éducation à plus de 11,4 millions d’entre eux.
