Un livre d’Aryel Sanat : La vie intérieure de Krishnamurti

Partage international no 439mars 2025

par Phyllis Creme

Le grand intérêt du livre d’Aryel Sanat sur Krishnamurti(K) réside dans le fait qu’il explore, de manière détaillée et convaincante, le rôle des Maîtres de Sagesse2 dans la vie de ce grand enseignant. Ceci, alors que leur rôle est passé sous silence dans les nombreux écrits à son sujet, tout comme dans les siens.

Cette analyse du rôle des Maîtres projette une lumière nouvelle sur la vie de K (1895-1986). On sait en effet que K lui-même minimisait (du moins publiquement) le rôle des Maîtres dans sa vie ou dans celle de quiconque : mettre en valeur ce rôle aurait contredit son enseignement qui niait la nécessité de s’appuyer sur une quelconque autorité. K. réfutait toute notion d’enseignants ou de gourous, non pas tant pour nier l’existence des Maîtres que pour souligner qu’elle ne peut pallier la nécessité pour chaque individu de se découvrir et de s’oublier lui-même, ou, comme il le disait, de « mourir au connu ». « Vous êtes la porte que vous devez franchir vous-même. » Personne ne devrait dépendre d’un gourou ou d’un Maître – ni même de K. Son peu d’insistance sur les idées ésotériques a peut-être rendu son enseignement plus accessible au public occidental moderne, mais on peut tout de même le considérer comme une lacune.

De son côté, A. Sanat établit d’entrée la réalité de l’existence de Maitreya, du Bouddha Gautama et d’autres Maîtres, ainsi que leur rôle dans l’évolution de la vie de K – et ceci non pas sous forme d’hallucinations ou de « visions », comme l’ont suggéré certains commentateurs. Il cite H. P. Blavatsky : « [Les Maîtres] sont des hommes vivants […]. Nous les appelons Maîtres parce qu’ils sont nos enseignants et parce qu’eux seuls nous ont transmis toutes les vérités théosophiques, même si certains d’entre nous les ont exprimées ou comprises de façon inadéquate. Ce sont des hommes que nous appelons initiés à cause de leur grand savoir et de la sainteté encore plus grande qu’ils ont manifestée dans leur vie. »

Un témoignage de Phyllis Creme

A la fin des années 1960, Krishnamurti venait souvent à Londres pour donner des conférences. J’ai assisté pour la première fois à l’une de ses interventions à Friends House. En attendant son arrivée, les bavardages de la nombreuse assistance allaient bon train. Soudain, comme si un signal avait été donné, nous sommes tous tombés dans un silence total. Cela a duré plusieurs minutes, puis K est apparu sur scène, seul, une petite silhouette digne. Il s’est assis tranquillement, les mains jointes. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il disait (j’étais une étudiante universitaire à l’époque), mais c’était comme s’il parlait à mon âme, et cette rencontre m’a transformée.

Les lecteurs d’Alice Bailey, qui a reçu télépathiquement la plupart de ses écrits du Maître Djwal Khul, accepteront sans difficulté le récit d’A. Sanat sur la réalité des Maîtres, tout comme les lecteurs de Share International, qui, du vivant de Benjamin Creme, publiait chaque mois un article d’un Maître de Sagesse. Toutefois, A. Sanat écrit pour un public habitué à l’idée que, pendant la majeure partie de sa vie d’enseignant, K. réfutait cette notion.

Le premier indice du rôle des Maîtres dans la vie de K apparaît alors qu’il était un enfant négligé, et qu’il fut « découvert » avec son frère par Charles Leadbeater sur une plage à Adyar en 1909, puis adopté et élevé au Royaume-Uni par Annie Besant. C. Leadbeater et A. Besant étaient tous deux des théosophes de la première génération. Sans doute un Maître a-t-il joué un rôle dans ces événements. Ensuite, K témoigne lui-même de leur existence dans son premier livre, Aux pieds du Maître3, écrit alors qu’il n’avait que 14 ans. En effet, il précise dans son introduction : « Ces paroles ne sont pas de moi : ce sont celles du Maître qui m’instruisit. » Plus tard, ce livre fut largement oublié ou attribué à Leadbeater, et K n’y fit pas référence dans son enseignement.

Les Maîtres furent responsables du développement de K, culminant dans le rigoureux « processus » initiatique, comme K lui-même l’appelait4 . Les Maîtres étaient des êtres réels et physiques qui canalisaient des énergies spirituelles à travers lui. Dans le chapitre 2, Une nouvelle perspective, A. Sanat démontre la pertinence des Enseignements de la Sagesse éternelle à la lumière des découvertes de la physique moderne, en particulier le concept des « énergies subtiles ». L’ésotérisme moderne parle « d’énergies » qui contredisent les croyances occidentales traditionnelles. Cependant, ceux qui pratiquent la méditation de transmission sont très conscients des énergies envoyées par les Maîtres.

La présence et l’influence des Maîtres et de Maitreya dans la vie de K apparaissent clairement dans un récit que ce dernier adressa en 1910 à un petit nombre de ses proches : « Quand je quittai mon corps la première nuit, je me rendis aussitôt dans la maison du Maître [KH] et l’y trouvai en compagnie des Maîtres Morya et Djwal Khul. […] Puis nous nous rendîmes tous au domicile du Seigneur Maitreya, où j’étais déjà allé une fois, et nous y trouvâmes de nombreux Maîtres5… »

A. Sanat rapporte également qu’en 1924, alors qu’il séjournait en Italie et subissait son douloureux « processus » initiatique, K transmit à ses proches un message de Maitreya dans un « style totalement différent de sa manière habituelle de s’exprimer »:

« Apprenez à me servir, car c’est pour vous la seule façon de me trouver. Oubliez-vous, car c’est la seule façon de m’atteindre. Ne cherchez pas les Grands Êtres, alors qu’ils pourraient se trouver très près de vous. Vous êtes semblables à l’aveugle cherchant la lumière du soleil, semblables à l’affamé qui refuse la nourriture qu’on lui donne. Le bonheur que vous recherchez n’est pas éloigné ; il se trouve dans n’importe qu’elle pierre. Je suis là, seulement si vous voulez me voir. Je suis l’Aide, si seulement vous voulez me laisser vous aider6. »

A. Sanat pense que K considérait peut-être l’ésotérisme comme étant « trop sérieux pour en discuter publiquement », car il ne faudrait pas seulement l’étudier de manière académique, mais vivre l’expérience de transformation dont il y est question. Cependant, on pourrait regretter que, dans la dernière partie de sa vie, K n’ait pas été plus ouvert avec son public. Ainsi, davantage de personnes, aujourd’hui, auraient peut-être accepté la réalité des Maîtres de Sagesse et de Maitreya.

1 – Aryel Sanat, La vie intérieure de Krishnamurti, traduit de l’anglais, Ed. Adyar (2001)
2 – Adoptant une perspective théosophique plus ancienne, Aryel Sanat désigne les Maîtres de Sagesse comme des « Maîtres éternels », qui enseignent la « Philosophie éternelle ».
3 – Aux pieds du Maître, Ed. Adyar, Paris
4 – Selon Benjamin Creme, ce processus faisait partie d’une préparation spécifique pour permettre à K de supporter physiquement les puissantes énergies liées à l’adombrement par Maitreya – puisqu’il avait été choisi comme un véhicule possible pour Maitreya avant que ce dernier décide d’apparaître lui-même [dans un mayavirupa, un corps auto-créé].
5 – Aryel Sanat, La vie intérieure de Krishnamurti, p. 138
6 – Ibid p. 151

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : sagesse éternelle
Rubrique : Compte rendu de lecture ()