Utopies à Mexico

Partage international no 437février 2025

De nos jours, les hommes politiques de nombreux pays, lorsqu’ils sont élus, se focalisent sur la promotion des intérêts des élites fortunées qui ont alimenté leur campagne de sommes extravagantes. Ce n’est pas le cas de la nouvelle maire de Mexico, Clara Brugada, qui a prêté serment en octobre 2024.

C. Brugada n’est pas étrangère aux classes populaires : elle a grandi à Iztapalapa, le quartier le plus pauvre et le plus peuplé de la capitale. La plupart des deux millions d’habitants de la zone travaillent pour un salaire inférieur au salaire minimum et n’ont guère accès à un cinéma, une bibliothèque ou un terrain de sport. En outre, le quartier a toujours été le lieu de construction de projets non désirés, tels que la décharge de la ville et une grande prison.

En 2018, lorsqu’elle est devenue maire d’Iztapalapa, elle a entrepris de créer des centres de promotion de la santé, du bien-être et de la culture pour les habitants de ce quartier défavorisé. Elle a baptisé ces centres « Utopias », acronyme espagnol pour « Unidades de Transformación y Organización Para la Inclusión y la Armonía Social » (Unités de transformation et d’organisation pour l’inclusion et l’harmonie sociale).

Utopia Libertad (Utopia de la liberté), l’un des 15 Utopias que compte Iztapalapa, constituée autrefois de 40 000 mètres carrés de terrain vague, offre désormais l’accès à des machines à laver, un planétarium, des jardins et un zoo pour enfants, une cantine proposant des repas sains et bon marché, une salle de concert de 400 places où sont dispensés des cours de musique classique, ainsi qu’un sauna aztèque traditionnel. Dans les villes d’Amérique latine, ces installations de qualité sont souvent inabordables ou réservées aux élites.

L’attraction la plus populaire des Utopias est la maison pour personnes âgées, une structure géante ressemblant à un tipi où les femmes peuvent suivre des cours de danse, faire de l’exercice pour améliorer leurs capacités cognitives, bénéficier d’une stimulation pour prévenir de maladies comme la démence et recevoir des conseils pour atténuer les traumatismes, les dépressions et les chagrins. Le centre propose également des cours gratuits de tai chi, de yoga, d’aromathérapie et des massages pour les femmes, dont la plupart ont perdu un proche et sont immobilisées par le chagrin et la solitude. Michelle Rodríguez, une psychologue qui supervise le programme, déclare : « Ils sont comme une famille maintenant, ils se soutiennent les uns les autres. »

Maria Luisa Ruiz Estrada, 80 ans, en est un bon exemple : « J’ai perdu mon mari après 64 ans de mariage. Imaginez ce que j’ai ressenti, ce que j’ai souffert. Je ne voulais pas venir ici. Mes filles m’ont forcée. Maintenant, je ne veux plus en partir. »

 

Réduction de la criminalité

Environ 21 000 personnes utilisent les 15 Utopias chaque jour. L’idée est qu’en transformant la vie des populations stratégiques, en particulier des femmes, qui sont l’épine dorsale des communautés, les changements se répercuteront sur l’ensemble des quartiers. Et cela semble être le cas. Autrefois, Iztapalapa voyait se produire un meurtre sur cinq dans la ville de Mexico. Aujourd’hui, les crimes graves tels que les agressions, les vols et les meurtres ont diminué de 25 % à 74,1 %, selon l’Utopia.

Les Utopias ont également permis de réduire les inégalités dans la ville. Auparavant, les habitants d’Iztapalapa disposaient de 5,5 fois moins de services culturels à trente minutes de chez eux que les résidents des quartiers les plus riches de la ville. Aujourd’hui, cette disparité a été réduite de plus de moitié. C’est un grand pas dans la bonne direction et, en tant que maire de Mexico, C. Brugada souhaite construire 100 Utopias pour que chaque quartier en ait une.

En dehors du Morena, le parti de gauche de C. Brugada, certains ont critiqué le projet, suggérant que le modèle est trop idéaliste et qu’il dépense les impôts de manière insoutenable. En effet, la construction de chaque Utopia coûte en moyenne 5 millions de dollars à construire et leur entretien revient à 500 000 dollars par an, d’autres cependant affirment qu’en raison de l’énorme sous-investissement observé pendant des décennies, l’investissement en capital est justifié à 100 %.

Miguel Robles-Durán, professeur à la Parsons New School for Design de New York, répond à ces plaintes en observant : « Vous savez que le programme fonctionne lorsque les riches se plaignent que les pauvres disposent d’un gymnase et d’une piscine. En l’occurrence, il s’agit d’un programme pionnier : une économie politique entièrement nouvelle prévoyant que chaque citoyen, aussi pauvre soit-il, ait accès à ces services. Et c’est la première fois depuis vingt ou trente ans que le Mexique rompt avec le dogme néolibéral selon lequel il n’y a pas d’argent pour cela. C’est la preuve vivante que si vous le voulez, vous pouvez dépenser de l’argent pour les pauvres. »

C. Brugada l’affirme : « Nous voulons une ville qui génère de l’emploi et lutte contre la pauvreté, une ville pour tous ; une ville où les murs qui ont divisé […] sont abattus. Une ville où les pauvres sont prioritaires, les femmes aussi. »

Lieu : Iztapalapa, Mexique
Sources : The Guardian ; Wikipedia
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()