Partage international no 436 – décembre 2024
par Jeffrey D. Sachs
C’est maintenant officiel. Le plus proche allié de l’Amérique, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, ovationné plus de cinquante fois au Congrès il y a seulement quelques mois, a été inculpé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. L’Amérique doit en prendre acte : le gouvernement des Etats-Unis est complice des crimes de guerre de B. Netanyahou et a participé pleinement à sa violente fureur au Moyen-Orient.
Depuis trente ans, le lobby israélien incite les Etats-Unis à des guerres destinées à empêcher l’émergence d’un Etat palestinien. B. Netanyahou, arrivé initialement au pouvoir en 1996, et premier ministre pendant 17 ans cumulés, est le principal meneur des guerres soutenues par les Etats-Unis au Moyen-Orient. La conséquence est un désastre pour les Etats-Unis et une catastrophe sanglante non seulement pour le peuple palestinien mais aussi pour tout le Moyen-Orient.
Le but de ces guerres n’a jamais été de défendre Israël mais de renverser les gouvernements qui s’opposent à l’oppression du peuple palestinien. Israël refuse farouchement la solution à deux Etats demandée par la loi internationale, l’Initiative de paix arabe, le G20, les Brics, l’Organisation de la coopération islamique et l’assemblée générale des Nations unies. L’intransigeance d’Israël ainsi que sa brutale répression du peuple palestinien, ont donné naissance à plusieurs mouvements de résistance militants, soutenus par plusieurs pays de la région.
La solution évidente à la crise israélo-palestinienne repose sur une solution à deux Etats et la démilitarisation des groupes militants au cours de ce processus. L’approche d’Israël, surtout sous le ministère de B. Netanyahou, consiste t-elle, à renverser les gouvernements étrangers qui s’opposent à la domination israélienne en Palestine, et à redessiner la carte d’un « nouveau Moyen-Orient » sans Etat palestinien, prônant une guerre sans fin plutôt que la paix.
Ce qui est choquant, c’est que Washington a mis le budget militaire et fédéral des Etats-Unis entre les mains de B. Netanyahou pour ses guerres désastreuses. L’histoire de la prise de contrôle totale de Washington par le lobby israélien est exposée dans le nouveau livre remarquable d’Ilan Pappe : Faire avancer la cause sioniste des deux côtés de l’Atlantique1.
Se défendre du lobby israélien
B. Netanyahou a constamment répété aux Américains qu’ils bénéficieraient de sa politique. Celle-ci s’avère en fait être un désastre absolu, saignant les Etats-Unis avec des dépenses s’élevant à des milliards de dollars, sapant leur statut dans le monde, les rendant complices de politiques génocidaires et rapprochant un peu plus le monde d’une troisième guerre mondiale.
Si D. Trump veut rendre sa grandeur2 à l’Amérique, la première chose qu’il devrait faire serait de lui rendre sa souveraineté en mettant fin à son asservissement au lobby israélien, lequel ne contrôle pas seulement les votes au Congrès mais place des partenaires fervents à des postes clés de la sécurité nationale. […]
En 1995, B. Netanyahou a exposé son plan d’action dans un livre, Fighting Terrorism (Combattre le terrorisme, non traduit). Pour contrôler les terroristes, expliquait-il (sa façon de désigner les groupes militants luttant contre l’action illégale d’Israël envers les Palestiniens), il n’est pas suffisant de les combattre mais il faut plutôt combattre les régimes qui les soutiennent. Et les Etats-Unis doivent être les leaders de cette bataille. « La cessation du terrorisme doit être une exigence sans équivoque, accompagnée de sanctions et sans contrepartie. Comme pour toutes les actions internationales, l’application rigoureuse des sanctions aux Etats terroristes doit être menée par les Etats-Unis […]. »
Comme B. Netanyahou l’a déclaré au peuple américain en 2001 (déclaration publiée en préface de la nouvelle édition de Fighting Terrorism) : « Le premier et le plus crucial des points à comprendre est qu’il n’y a pas de terrorisme international sans le soutien d’Etats souverains. Il est impossible de maintenir le terrorisme international dans la durée sans l’aide de régimes complices […]. Enlevez le soutien de ces Etats, et l’échafaudage complet du terrorisme international s’écroule. Le réseau terroriste international est ainsi basé sur des régimes comme ceux de l’Iran, l’Irak, la Syrie, l’Afghanistan taliban, l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat et plusieurs autres régimes arabes comme celui du Soudan. »
L’influence des néo-conservateurs américains
Ce discours constituait une douce mélodie pour les néo-conservateurs de Washington, qui souscrivaient également aux opérations de renversement de régimes menées par les Etats-Unis (à travers des guerres, des actes de subversion secrète, des révolutions de couleur portant la main américaine, des coups d’Etats violents, etc.), et considérées comme le moyen principal pour lutter contre ceux qui étaient perçus comme des adversaires.
Après le 11 Septembre, les néo-conservateurs du gouvernement de G.W. Bush (menés par D. Cheney et D. Rumsfeld) et les partisans du lobby israélien (menés par MM. Wolfowitz et Feith) ont formé une équipe pour refaçonner le Moyen-Orient au moyen d’une série de guerres orchestrées par les Etats-Unis contre les cibles de M. Netanyahou (Liban, Iran, Irak, Syrie) et l’Afrique de l’Est islamique (Libye, Somalie et Soudan). Le rôle du lobby israélien pour fomenter ces guerres est décrit en détail dans le nouveau livre de M. Pappe.
Le plan de guerre de l’alliance existant entre le lobby israélien et les néo-conservateurs fut présenté au général Wesley Clark lors d’une visite au Pentagone peu après le 11 Septembre. Un officier prit un papier sur son bureau et déclara au général Clark : « Je viens de recevoir ce mémo du ministre de la Défense. Il indique que nous allons attaquer et détruire les gouvernements de sept pays en cinq ans. Nous commencerons avec l’Irak et nous passerons à la Syrie, au Liban, en Somalie, au Soudan et en Iran. »
En 2002, B. Netanyahou présenta la guerre avec l’Irak au peuple américain et au Congrès avec une promesse : « Si vous éliminez Saddam [Hussein] et son régime, je vous garantis que cela aura d’énormes répercussions positives dans la région […] Les gens juste à côté, en Iran, les jeunes et beaucoup d’autres diront que le temps de ce genre de régimes et de ce genre de despote est terminé. »
Dans un nouveau livre remarquable, Deadly Betrayal (Trahison mortelle, non traduit, 2024), le commandant de la marine à la retraite Dennis Fritz, témoigne du rôle prépondérant joué par M. Netanyahou dans la guerre en Irak. Lorsque D. Fritz fut envoyé en Irak au début 2002, il demanda à des hauts responsables militaires pourquoi les Etats-Unis se déployaient en Irak. N’obtenant pas de réponse claire, il démissionna plutôt que de mener des soldats dans une bataille qu’il ne pouvait ni expliquer ni justifier. En 2005, Dennis Fritz, redevenu civil, fut invité au Pentagone pour assister le sous-secrétaire Douglas Feith à déclassifier des documents sur la guerre dans le but d’écrire un livre. Au cours du processus, D. Fritz découvrit que la guerre en Irak avait été instiguée par B. Netanyahou en coordination étroite avec P. Wolfowitz et D. Feith. Il apprit que l’objectif supposé de la guerre, la recherche des armes de destruction massives de Saddam Hussein, était une cynique manipulation de relation publique imaginée par Abram Shulsky, à la solde du lobby israélien, pour gagner l’adhésion des Américains à la guerre.
L’Irak devait être la première des sept guerres en cinq ans, mais comme D. Fritz l’explique, les guerres suivantes ont été retardées par l’insurrection anti-américaine des Irakiens. Au final, les Etats-Unis sont partis en guerre ou ont soutenu des guerres contre l’Irak, la Syrie, la Somalie, le Soudan et le Liban. Autrement dit, les Etats-Unis ont mené à bien le plan de B. Netanyahou, sauf en ce qui concerne l’Iran. A ce jour, véritablement à cette heure-même, B. Netanyahou instigue une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran. Ce plan pourrait aboutir à une troisième guerre mondiale, soit en raison d’une réussite de l’Iran à obtenir l’arme atomique, soit par le soutien de la Russie à l’Iran, son allié.
L’alliance du lobby israélien et des néo-conservateurs est à l’origine des plus grandes calamités mondiales du XXIe siècle. Tous les pays attaqués par les Etats-Unis ou ses substituts, Irak, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Syrie sont en ruines, et tandis que le génocide de B. Netanyahou à Gaza se poursuit activement, les Etats-Unis se sont à nouveau opposés cette semaine à la volonté unanime du monde (en dehors d’Israël), opposant leur veto à une résolution de cessez-le-feu du Conseil de sécurité de l’Onu, pourtant soutenue par les 14 autres membres.
Le problème que doit affronter l’administration Trump ne consiste pas à défendre Israël contre ses voisins, qui appellent constamment et presque quotidiennement à une paix basée sur la solution à deux Etats. Le problème véritable consiste à défendre les Etats-Unis contre le lobby israélien.
1 – Lobbying for zionism on both sides of the Atlantic, Ilan Pappe, non traduit, 2024.
2 – Référence au slogan de campagne « Make America great again ».
Etats-Unis, Israël
Auteur : Jeffrey D. Sachs, professeur de développement durable et de gestion de la santé à l’université Columbia, à New York (Etats-Unis).
Sources : commondreams.org
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()
