Ces présidents qui nous mènent à l’apocalypse nucléaire

Partage international no 431juillet 2024

par Jeffrey D. Sachs

Chacun des cinq derniers présidents américains, tant démocrates que républicains, nous ont rapprochés du précipice. Nous avons désespérément besoin de dirigeants ayant le goût de la paix, qui puissent mener la nation et le monde vers un futur plus sûr.

Le travail principal de tout président des Etats-Unis est de protéger le pays. A l’ère du nucléaire, cela signifie avant tout éviter l’apocalypse nucléaire. La politique étrangère incompétente et dangereuse de l’administration Biden nous rapproche tous de l’anéantissement. Le président actuel rejoint en fait une longue liste de ses pairs qui ont joué avec l’apocalypse, y compris son rival et prédécesseur immédiat, Donald Trump.

La guerre nucléaire est de toutes les discussions. Des dirigeants des pays de l’Otan appellent à la défaite de la Russie et même à son démembrement, tout en nous demandant de ne pas nous inquiéter des 6 000 ogives nucléaires russes. L’Ukraine utilise des missiles fournis par l’Otan pour détruire des éléments du réseau de détection et d’alarme russe contre les attaques nucléaires, à l’intérieur de la Russie. Cette dernière, pendant ce temps-là, pratique des exercices nucléaires près de sa frontière avec l’Ukraine.

Antony Blinken et Jens Stoltenberg, respectivement ministre des Affaires étrangères américain et secrétaire général de l’Otan, ont donné leur feu vert à l’Ukraine pour qu’elle utilise des armes fournies par l’Otan pour frapper le territoire russe, alors que le régime ukrainien est aux abois.

Ces dirigeants négligent – pour notre plus grand péril – la leçon primordiale de la confrontation nucléaire entre les Etats-Unis et l’Union soviétique pendant la crise des missiles de Cuba. Le président Kennedy, l’un des rares présidents américains de l’ère nucléaire à considérer notre survie sérieusement, relata l’affaire après la crise : « Par-dessus tout et tout en défendant chacun leurs intérêts vitaux, les pouvoirs nucléaires doivent éviter ces confrontations qui amèneraient un adversaire à choisir entre une défaite humiliante et la guerre nucléaire. Suivre cette ligne à l’époque du nucléaire ne serait que la preuve de l’échec patent de notre politique – ou d’un désir de mort collectif pour le monde. »

C’est pourtant exactement ce que J. Biden fait de nos jours, menant une politique étrangère irresponsable et constamment en échec. Une guerre nucléaire peut facilement éclore de l’escalade d’un conflit conventionnel, ou survenir à cause d’un dirigeant sanguin ayant accès aux armes nucléaires – qui déciderait d’attaquer le premier par surprise, ou à cause d’une colossale erreur de jugement. Ce genre de moment périlleux a existé, même après que Kennedy et son homologue russe Khrouchtchev aient négocié une fin à la crise des missiles de Cuba. On sait qu’un sous-marin russe ayant subi des avaries est passé tout prêt de lancer une torpille à tête nucléaire.

La plupart des présidents comme la plupart des Américains n’ont qu’une faible idée du danger dans lequel on se trouve. Une revue scientifique, The Bulletin of Atomic Scientists (Bulletin des scientifiques nucléaires), fondée en 1947 – en partie pour empêcher un anéantissement nucléaire du monde –, a établi une horloge de la fin du monde (la Doomsday Clock) afin d’aider le public à appréhender la gravité des risques que nous courons. Des experts de la sécurité nationale ajustent l’horloge en fonction de la durée – courte ou longue – à laquelle nous nous trouvons du minuit, c’est-à-dire de l’extinction. Aujourd’hui, ils ont ajusté l’horloge à 90 secondes avant minuit, le plus proche qu’elle n’ait jamais été.

Cette horloge a son utilité pour mesurer quel président a fait les bons choix. La triste vérité, c’est que la plupart des présidents ont imprudemment joué notre survie au nom de l’honneur national, ou pour prouver qu’ils sont des durs, ou pour éviter les attaques politiques de l’aile dure, ou bien encore par pure incompétence. Par un simple décompte, on s’aperçoit que cinq présidents ont fait ce qu’il fallait, éloignant l’horloge de minuit, tandis que neuf nous ont rapprochés de l’apocalypse, dont les cinq derniers.

H. Truman était président quand l’horloge de la fin du monde fut instaurée en 1947. Elle indiquait 7 minutes avant minuit. Attisant la course aux armes nucléaires, ce président quitta son poste l’horloge étant à 3 minutes de minuit.
D. Eisenhower continua la course à l’armement nucléaire ; cependant, il entra en négociation avec les Soviétiques au sujet d’un éventuel désarmement nucléaire. A son départ, l’horloge était retournée à 7 minutes avant minuit.

 

Les leçons de la crise de Cuba

J. Kennedy sauva le monde en raisonnant froidement pendant la crise des missiles de Cuba, plutôt que de suivre les conseils des va-t-en-guerre. Il négocia ensuite le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires avec N. Khrouchtchev en 1963. A sa mort, qui pourrait bien être un coup du gouvernement américain en réaction à l’initiative de paix de Kennedy, JFK avait retardé l’horloge à 12 minutes avant minuit, un accomplissement historique.

Mais cela ne devait pas durer. Lyndon Johnson fit bientôt monter en puissance la guerre du Vietnam et avança l’horloge à 7 minutes avant minuit. Richard Nixon apaisa les tensions tant avec l’Union soviétique qu’avec la Chine, et signa le Traité sur la limitation des armes stratégiques (SALT I), repoussant encore une fois l’horloge à 12 minutes avant minuit. Pourtant, ni Gerald Ford ni Jimmy Carter ne parvinrent à faire ratifier le traité suivant, SALT II. Et puis, de façon fatidique, en 1979 le président Carter donna son feu vert à la CIA pour déstabiliser l’Afghanistan. Quand Ronald Reagan entra en fonction, l’horloge n’était qu’à 4 minutes de minuit.

Les douze années suivantes ont marqué la fin de la Guerre froide. La majeure partie du mérite en revient à Mikhaïl Gorbatchev, qui chercha à réformer l’Union soviétique politiquement et économiquement, et à mettre fin à la confrontation avec le bloc occidental. Une part du mérite revient également à R. Reagan et à son successeur George Bush (père), pour avoir travaillé de concert avec M. Gorbatchev afin de mettre fin à la Guerre froide. Celle-ci terminée, on assista à la fin de l’Union soviétique en décembre 1991. Quand G. Bush quitta le pouvoir, l’horloge de la fin du monde indiquait 17 minutes avant minuit, le maximum depuis le début de l’ère nucléaire.

Malheureusement, l’appareil de sécurité des Etats-Unis ne pouvait pas s’accorder avec les vœux de paix et de coopération de la Russie. Les Etats-Unis devaient « gagner » la Guerre froide, pas seulement y mettre fin. Ils devaient se déclarer seul super-pouvoir dans le monde, un pouvoir tel qu’ils écriraient unilatéralement les règles d’un nouveau monde sous domination américaine et fonctionnant selon ses règles. Les Etats-Unis d’après 1992 se lancèrent dans des guerres et étendit son vaste réseau de bases militaires comme ils l’entendaient, ignorant ostensiblement les limites posées par d’autres pays, cherchant à faire battre en retraite les adversaires nucléaires humiliés.

Depuis 1992, chaque président américain a laissé les Etats-Unis et le monde un peu plus près de l’anéantissement nucléaire que son prédécesseur. L’horloge de la fin du monde était à 17 minutes de minuit quand B. Clinton entra à la maison blanche, mais plus qu’à 9 minutes quand il en sortit.

George W. Bush amena l’horloge à seulement 5 minutes de minuit ; B. Obama à 3 minutes et D. Trump à seulement 100 secondes. Et maintenant J. Biden n’est qu’a 90 secondes.

Joseph Biden a mené les Etats-Unis vers trois crises fulgurantes, dont chacune pourrait aboutir à l’apocalypse. En insistant sur l’élargissement de l’Otan en Ukraine, faisant fi de la ligne rouge cramoisie de la Russie, le président Biden cherche à pousser ce pays vers une retraite humiliante. En se rangeant au côté d’un Etat israélien génocidaire, il a attisé une course aux armes au Moyen-Orient et un conflit latent, dangereusement en expansion. En narguant la Chine avec Taïwan, alors que les Etats-Unis ne reconnaissent diplomatiquement qu’une seule Chine (continentale), il cherche la guerre avec la Chine. Donald Trump a de façon similaire agité la question nucléaire sur plusieurs fronts, mais principalement avec la Chine et avec l’Iran.

Ces jours-ci, Washington ne semble avoir qu’une chose en tête : obtenir plus de fonds pour les guerres en Ukraine et à Gaza, plus d’armements pour Taïwan. Nous nous approchons toujours plus de l’apocalypse.

Les sondages montrent que les Américains sont très majoritairement opposés à la politique étrangère de leur pays, mais leurs opinions comptent pour bien peu. Nous devons appeler à la paix, le crier sur les toits. La survie de nos enfants et de nos petits-enfants en dépend.

Etats-Unis Auteur : Jeffrey D. Sachs, professeur de développement durable et de gestion de la santé à l’université Columbia, à New York (Etats-Unis).
Sources : commondreams.org
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()