Partage international no 431 – juillet 2024
par Cher Gilmore
compte-rendu et réflexions,
Alors que vacillent les alliances sur la scène internationale et que le tissu de notre contrat social s’effiloche lentement, nombreux sont ceux qui se demandent avec crainte comment tout cela va finir.
Jusqu’à une date récente, nous ne disposions d’aucune méthode scientifique pour analyser l’histoire mondiale et en tirer des enseignements afin de répondre à ces questions, mais Peter Turchin et ses collègues ont introduit un nouveau domaine dans les sciences sociales : la cliodynamique, ou science de l’histoire.
La cliodynamique
Dans un processus combinant modélisation informatique et analyse des mégadonnées, P. Turchin a cherché à expliquer les cycles d’intégration et de désintégration politiques – en particulier la formation et l’effondrement des Etats-nations. En bref, en analysant les mégadonnées sur les salaires, les impôts, les produits intérieurs bruts et les enquêtes sociologiques collectées par les agences gouvernementales et les organisations comme Gallup, ses collègues et lui-même ont découvert que d’importants schémas récurrents affectent les sociétés complexes partout à travers les milliers d’années de l’Histoire. L’un de ces schémas est récurrent et quelque peu prévisible : il s’agit des vagues d’instabilité politique provoquées par les mêmes facteurs de base. Dans sa terminologie, ces facteurs sont la surproduction de l’élite, l’appauvrissement du peuple et la rupture de la cohésion civique ou de la coopération nationale qui en résulte.
En d’autres termes, « lorsqu’une nation, comme les Etats-Unis, connaît une stagnation ou une baisse des salaires effectifs […], un écart croissant entre les riches et les pauvres, pléthore de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, une baisse de la confiance du public et une explosion de la dette publique, ces indicateurs sociaux apparemment disparates sont en fait liés les uns aux autres de manière dynamique. Historiquement, de tels développements ont servi d’indicateurs avant-coureurs d’une instabilité politique imminente. »
En 2010, P. Turchin a écrit dans un article dans la revue Nature que, sur la base des enregistrements historiques aux Etats-Unis, ces facteurs devraient atteindre leur apogée autour de 2020, créant une instabilité politique. Et c’est ce qui s’est passé. Les salaires de l’Américain moyen ont stagné, le fossé entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi grand, les diplômés de l’université travaillent dans la restauration en attendant de trouver un emploi correspondant à leurs qualifications, la dette nationale a explosé pour atteindre plus de 34 500 milliards de dollars, et une grande partie de la population ne fait pas confiance au gouvernement pour lui fournir les services dont elle a besoin. La beauté du travail de P. Turchin, tel qu’il est décrit dans End Times, est qu’il est basé sur des données solides au cours de l’histoire, plutôt que sur des exemples triés sur le volet, souvent utilisés pour soutenir les théories préférées des historiens. Examinons de plus près les facteurs à l’origine de l’instabilité.
Surproduction d’élites
La surproduction d’élites est liée au fait que le nombre de personnes riches et bien éduquées dépasse l’offre de postes d’influence et de pouvoir dans une société. Cela conduit souvent ces personnes à utiliser des méthodes déloyales ou illégales pour obtenir un poste important ou un avantage sur leurs rivaux. Par exemple, nous avons des parents qui offrent des pots-de-vin pour faire entrer leurs enfants dans des écoles d’élite, des scandales d’entreprises, des athlètes dopés, des étudiants qui trichent aux examens, des journalistes qui font du plagiat, etc. Les aspirants à l’élite frustrés qui ne parviennent pas à obtenir un poste qu’ils jugent adapté à leur statut deviennent souvent des contre-élites radicalisées, qui font tout leur possible pour renverser les élites au pouvoir et « détruire l’ordre social injuste », comme l’explique P. Turchin. Donald Trump et les membres de son équipe font partie de cette catégorie.
La cliodynamique révèle qu’en période de pré-crise, le consensus idéologique au sein des élites s’effrite presque toujours, de même que leur adhésion aux institutions de l’État. Le sentiment général est que le pays va dans la mauvaise direction et que la société est devenue très injuste et inégalitaire. Durant ces périodes, les idéologies qui sèment la discorde sont les plus attrayantes et elles engendrent la radicalisation, la discorde et la polarisation. Aux Etats-Unis, nous assistons aujourd’hui à l’éclatement des deux partis politiques, à la division et à la haine raciale et religieuse, à la répression des manifestations étudiantes, aux attentats terroristes perpétrés à l’intérieur des habitations et à d’autres flambées de violence aveugles. La démocratie elle-même est en état de siège. « Au fur et à mesure que notre planète se rapproche du Verseau, ses énergies gagnent chaque jour en puissance et en impact, ce qui devrait se traduire par une plus grande unité et moins de division. »
L’appauvrissement des couches populaires
Parallèlement à la surproduction d’élites, l’appauvrissement des couches populaires, qui va au-delà de la simple inégalité, exacerbe l’instabilité sociale. Elle comprend des mesures importantes de la qualité de vie telles que les salaires réels, le bien-être biologique – évalué par la taille moyenne d’une population et l’espérance de vie – et la capacité à passer de la classe la moins éduquée à la classe la plus éduquée. La « pompe à richesse », comme l’appelle P. Turchin, est le mécanisme qui conduit à l’appauvrissement de la population. Lorsque les salaires relatifs diminuent pour les travailleurs moyens, la richesse est progressivement pompée des travailleurs vers les élites économiques. La taille physique, un autre indicateur, est déterminée par des facteurs tels que la nutrition, la prévalence élevée de maladies et le travail pénible, qui sont tous influencés par le statut économique de la famille. Ainsi, lorsque les salaires réels des Américains moyens ont cessé d’augmenter à la fin des années 1970, la taille moyenne de leurs enfants a fait de même. Les données relatives à l’espérance de vie reflètent la dynamique de l’ensemble des données relatives à la corpulence : les Américains moyens ont une espérance de vie plus courte. L’un des principaux facteurs influençant l’espérance de vie après 2013 a été l’augmentation des « morts de désespoir », c’est-à-dire des décès par suicide, alcoolisme et toxicomanie – des symptômes évidents de l’appauvrissement de la population. Il est facile de comprendre comment des segments de la population peu éduquée et à faible revenu, en colère contre la baisse de leur niveau de vie par rapport à celui de leurs parents, pourraient être incités à rejoindre les élites frustrées qui cherchent à renverser le statu quo.
Les étapes de la désintégration
P. Turchin décrit trois phases de désintégration, à commencer par la phase d’avant-crise, au cours de laquelle la nation lutte pour garder le contrôle face aux défis idéologiques lancés par les différentes factions de l’élite. Dans la deuxième phase, lorsque l’ancien régime a perdu sa légitimité, de nombreux concurrents se battent entre eux pour établir un monopole sur le pouvoir. Dans la phase finale, lorsqu’un groupe « gagne », il tente de stabiliser son autorité sur la nation.
En 2022, P. Turchin estimait que les Etats-Unis se trouvaient en pleine transition entre la phase d’avant-crise, où l’Etat tente de maintenir son contrôle sur le paysage idéologique, et la phase suivante, où de nombreux concurrents se battent pour la suprématie. Les luttes idéologiques vicieuses sont une phase commune à toute révolution, explique-t-il, et « essentiellement une certitude mathématique, qui découle de la surproduction des élites en tant que principal moteur des rébellions, des révolutions et des guerres civiles. Pour que la stabilité revienne, la surproduction des élites doit être réglée d’une manière ou d’une autre – historiquement et généralement en éliminant les élites excédentaires par le massacre, l’emprisonnement, l’émigration ou la dévalorisation forcée ou volontaire de la société. »
Pouvons-nous éviter la catastrophe ?
Historiquement, lorsque les sociétés ont atteint le point de crise, très peu sont restées intactes sans connaître de révolution, de guerre civile ou d’effondrement complet. Pour celles qui l’ont fait, le facteur clé semble avoir été l’abandon volontaire par les élites (sous la menace d’une révolution et de tout perdre) d’une partie de leur richesse et de leur pouvoir afin de rendre le contrat social plus égalitaire. Les Américains parviendront-ils à éviter la désintégration politique, comme le suggère l’étude de P. Turchin, qui est la possibilité la plus probable ? De même, le Royaume-Uni et l’Allemagne, qui, selon lui, ne sont pas loin derrière, y parviendront-ils ? Bien qu’il soit impossible de le prédire, certaines caractéristiques uniques de cette époque peuvent se combiner pour éviter le pire des scénarios de guerre civile ou de révolution. Certes, des changements s’imposent, car les institutions et les structures américaines actuelles sont devenues dysfonctionnelles, mais une transformation pacifique serait préférable à une transformation violente.
Dans une perspective plus large, la Sagesse éternelle nous dit que nous sommes dans une période de chevauchement entre deux ères cosmiques : l’ère des Poissons, qui s’achève, et l’ère du Verseau, dans laquelle nous entrons. Alors que notre planète était alignée sur la constellation des Poissons, ses énergies ont stimulé la plupart des séparations et des conflits entre les races, les religions et d’autres groupements. Les énergies des Poissons favorisent la dévotion à une cause, à une idée ou à une façon d’être, à l’exclusion de toute autre. Les énergies du Verseau, en revanche, sont liées à la coopération, à la synthèse, à la fraternité et aux actions de groupe. Chaque année où la planète se rapproche de la constellation du Verseau, il devrait en résulter une plus grande unité et moins de polarisation.
Les énergies croissantes du Verseau ont déjà stimulé un grand nombre d’actions menées par des groupes de toutes sortes qui pourraient être considérés comme les germes d’une nouvelle civilisation coopérative. La plupart d’entre eux sont inconnus du grand public, parce qu’ils opèrent sous le radar des grands médias. Cependant, au fur et à mesure que ces énergies s’amplifient, elles feront à un moment donné pencher la balance entre les anciennes et les nouvelles façons de faire. Nombre de ces efforts sont répertoriés et référencés sur le site regeneration.org/nexus, créé par Paul Hawken.
Créer les conditions nécessaires à l’émergence de Maitreya
Les lecteurs de cette revue savent que l’Instructeur mondial, Maitreya, est présent dans le monde moderne depuis 1977, travaillant dans les coulisses pour nous encourager à opérer les changements nécessaires afin de ramener le monde à la raison. Nous ne savons pas quand il apparaîtra publiquement, mais selon les informations dont dispose Partage international, il s’adressera alors aux masses, les exhortant à exiger le changement – c’est-à-dire à considérer tous les peuples comme membres d’une seule humanité et, sur la base de la confiance, à procéder à une redistribution équitable des ressources mondiales. Peut-être ses paroles de mise en garde inciteront-elles les élites à changer de cap et à céder une partie de leur richesse excessive au profit du bien commun.
L’émergence de Maitreya pourrait-elle marquer la fin de l’ère des empires et inaugurer une ère de conscience et de coopération planétaire ? Les communications sont mondiales et pratiquement instantanées, et nous disposons d’une institution mondiale – l’Assemblée générale des Nations unies – qui, une fois réformée pour être véritablement représentative de la fraternité des nations, pourrait ouvrir la voie. C’est à nous, bien sûr, de choisir entre la désintégration et le changement.
De manière significative, le moment de la réapparition de Maitreya dépend dans une large mesure de notre capacité à créer les conditions nécessaires pour que cela se produise : principalement, un certain degré de paix dans le monde, le principe de partage commençant à contrôler les affaires économiques, et l’énergie de la bonne volonté qui commence à se manifester. Il est évident que le monde d’aujourd’hui ne remplit pas ces conditions, et il faudra donc un certain travail de la part de l’humanité pour que Maitreya se manifeste publiquement.
Aussi décourageante que la situation mondiale puisse paraître aujourd’hui, les circonstances exceptionnelles nous offrent l’espoir d’une issue positive : les énergies de l’ère du Verseau, les innombrables groupes qui travaillent pour le bien commun, et la présence de Maitreya dans le monde. En gardant cela à l’esprit, nous devrions tous être encouragés à travailler sans peur et sans relâche pour le partage, la justice et la paix partout dans le monde ; pour transformer la désintégration imminente en une nouvelle civilisation fondée sur la coopération.
(1) – Un livre de Peter Turchin (2023) : End Times: Elites, Counter-Elites and the Path of Political Disintegration, non traduit.
Etats-Unis
Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : Société, politique
Rubrique : De nos correspondants ()
