Le point sur la Grande Muraille verte

Partage international no 431juillet 2024

En 2005, face à la désertification croissante du Sahel, le président du Nigeria a proposé que soit planté un mur d’arbres destiné à enrayer l’avancée du Sahara vers le sud. En 2007, l’Union africaine a repris ce projet et les onze pays concernés ont garanti son financement, du Sénégal à l’ouest à Djibouti à l’est. La bande d’arbres devait s’étendre sur 8 000 km et être achevée en 2030.

En 2010, seuls 326 km avaient été plantés, tous au Sénégal. En 2013, grâce à un financement supplémentaire de l’Union européenne, de la Banque mondiale et d’autres investisseurs internationaux, le projet a évolué pour inclure plus de 20 pays africains. Il est passé d’une simple opération de plantation d’arbres à un concept d’écosystème plus large et sur mesure.

On a tiré des enseignements de l’expérience. Il est devenu évident que plutôt que de constituer un simple mur, les arbres plantés devaient bénéficier aux habitants du Sahel, fournir des emplois et/ou de la nourriture, et créer un écosystème naturel. En fin de compte, le projet prévoit maintenant une mosaïque de terres boisées entrecoupées de terres agricoles et de prairies bénéficiant aux communautés locales. L’agroforesterie, l’apiculture et l’élevage doivent soutenir les moyens de subsistance locaux, tandis que la régénération du paysage doit empêcher l’aridification et lutter contre le changement climatique.

Vue l’étendue géographique du projet et le nombre de pays impliqués, sa coordination a toujours été une difficulté, tout comme le suivi et l’inventaire des différentes opérations de reboisement. L’obtention d’un financement adéquat a également été un problème constant, bien qu’en 2021, E. Macron, le président français, et d’autres dirigeants mondiaux aient lancé l’accélérateur de la Grande Muraille verte, initiative visant à accélérer le projet et promettant un financement supplémentaire de 14,3 milliards de dollars pour la période 2021-2025.

 

Une multitude de défis

Alors que le changement climatique accroît progressivement la chaleur et l’aridité du Sahel, qui manque déjà d’eau, il devient de plus en plus difficile de faire pousser des arbres. Bien que les espèces indigènes choisies soient adaptées aux conditions locales, l’eau est toujours nécessaire pour une renaturation réussie. Dans certaines communautés, le creusement de tranchées, ou bassins de rétention, permet aux agriculteurs de stocker le peu d’eau qui tombe et de la faire durer environ deux à trois mois après les pluies. Dans d’autres régions, des puits souterrains fournissent de l’eau.

Au-delà de ces obstacles majeurs, des groupes terroristes comme Boko Haram, qui opèrent dans le corridor de la Grande Muraille verte, ont empêché tout progrès sur leurs territoires, et les criquets pèlerins, susceptibles de dévorer les paysages restaurés en une nuit, créent encore plus de difficultés.

Ainsi, en août 2023, seuls 18 % de la Grande Muraille verte prévue avaient été créés, soit une superficie équivalente à celle du Cambodge. Grâce au financement apporté par l’Accélérateur, le rythme pourrait néanmoins s’accélérer, malgré les autres difficultés.

 

Une mosaïque de projets

D’autres initiatives similaires fonctionnent au moins en partie dans les limites de la Grande Muraille verte et peuvent avoir influencé l’élargissement de l’objectif initial. Il s’agit notamment de Trees for the Future (TREES) et de Tree Aid. Fondé en 2015, TREES a déjà restauré une superficie d’environ sept fois la taille de Manhattan. Son objectif est d’utiliser la reforestation pour lutter contre la pauvreté, et vise à créer 230 000 emplois et à planter un milliard d’arbres d’ici 2030.

Au Kenya, TREES a soutenu 17 000 petits exploitants agricoles en leur offrant une formation, des semences, des outils et des subventions pour créer des « jardins forestiers » en remplacement des monocultures qui aspirent l’humidité, le carbone et les nutriments du sol. Des parcelles individuelles d’environ un hectare abriteraient quelque 5 800 arbres de différentes variétés. Une barrière constituée de trois rangées d’acacias (épines blanches) en marque le périmètre, et derrière sont étroitement plantés des arbres agroforestiers à la croissance rapide qui peuvent fournir du bois de chauffage et de la nourriture pour le bétail. Au centre se trouve un mélange de jardins potagers et d’arbres fruitiers. L’objectif est de fournir suffisamment de nourriture à une famille et de laisser un petit surplus à vendre au marché.

La portée des jardins forestiers reste limitée, mais cette approche pourrait être la plus efficace à long terme. Les agriculteurs vivent généralement dans leurs champs ou à proximité et sont financièrement motivés pour assurer la qualité du sol et la croissance saine de leurs arbres. Vincent Mainga, directeur pour le Kenya, explique : « Il s’agit d’un mouvement de restauration massif utilisant l’agriculture régénératrice, […] très facile à adopter. Nous travaillons avec les agriculteurs pendant quatre ans. Ensuite, ils peuvent […] utiliser ce qu’ils ont appris de nos techniciens pour avoir des terres agricoles prospères, généralement avec un surplus. C’est un système autosuffisant. »

 

Le modèle Tree Aid

Tree Aid travaille depuis 1987 au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso, au Ghana, au Niger et en Ethiopie, pays qui participent tous à l’initiative de la Grande Muraille verte. Outre la restauration des terres, l’organisation plaide en faveur de la gouvernance et de la gestion des terres, qui sont essentielles pour générer des revenus durables pour les communautés locales. A ce jour, l’initiative a permis de restaurer et de protéger plus de 167 000 hectares de terres dégradées. Elle utilise les possibilités de compensations carbone comme modèle de financement des projets de restauration.

Tree Aid attribue son succès à la démarche partant de la base qu’elle suit dans ses rapports avec les communautés et sa conception d’un modèle de gouvernance foncière où le régime foncier appartient aux communautés plutôt qu’à l’Etat.

Tom Skirrow, directeur général de Tree Aid, déclare :
« La restauration n’est pas la panacée. Il y a des incitations à long terme à la restauration – vous obtenez de meilleures terres, de meilleurs rendements, généralement de meilleurs résultats pour vous et votre famille – mais les incitations à court terme [sont] particulièrement liées à la génération de revenus. »

Les modèles de restauration les plus réussis soutiennent toutes les parties de l’écosystème, de l’homme aux micro-organismes. Ce processus est peut-être plus lent que la simple plantation d’arbres, mais il crée un changement durable qui profite à l’ensemble.


Sources : National Geographic, Mongabay.com, BBC, theguardian.com
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()