Partage international no 430 – juin 2024
par Jeffrey D. Sachs
Ironiquement, nous devons à l’ambassadeur israélien auprès de l’Onu, Gilad Erdan, de faire avancer la cause de l’État palestinien aux Nations unies. Par son discours devant l’assemblée générale des Nations unies, discours dérangé, absurde, vulgaire, insultant, indigne et dépourvu de diplomatie, M. Erdan aurait-il obtenu le contraire de l’effet escompté ?
Le vote qui s’ensuivit, en faveur d’une adhésion de la Palestine à l’Onu, comptait 143 voix pour et trois contre – les autres pays s’étant abstenus ou étaient absents. Plus encore, l’ambassadeur a permis de clarifier l’approche tactique israélienne, et en quoi elle est vouée à l’échec. Considérons rapidement le contenu du discours de M. Erdan. Il clamait, en bref, que la Palestine équivaut au Hamas et que le Hamas c’est le IIIe Reich d’Hitler. Il a déclaré aux délégués des Nations unies que leurs pays soutiennent la création d’un État palestinien parce que « tant d’entre vous détestent les Juifs ». Ensuite, toujours depuis la tribune, l’ambassadeur a broyé la charte des Nations unies, accusant les délégations de faire de même en votant sur le statut de membre pour la Palestine. Et pendant ce temps, le jour même de ce discours et de ce vote à l’Onu, Israël amassait ses forces autour de Rafah, pour toujours plus de tueries de civils innocents.
La diatribe de M. Erdan était remplie de fiel haineux et d’absurdité. La Palestine souhaite adhérer aux Nations unies en tant que pays de paix, un engagement clairement affirmé par l’ambassadeur palestinien, Riyad Mansour. « Nous voulons la paix », a-t-il déclaré sans équivoque. Il faut comprendre qu’une solution à deux États ne peut émerger dans un vide diplomatique. En s’en tenant à l’Initiative de paix arabe de 2002, réaffirmée lors du Sommet arabo-islamique à Riyad en novembre dernier, les pays arabes et les pays islamiques ont, de façon répétée, affirmé leur soutien envers la paix et la normalisation des relations avec Israël, dans le cadre d’une solution à deux États.
La perfidie israélienne
Contrairement aux déclarations calomnieuses de M. Erdan, les gouvernements représentés à l’assemblée générale des Nations unies ne sont pas antisémites. En revanche, ils abhorrent l’assaut du gouvernement israélien à Gaza, un tel carnage qu’Israël se retrouve sur le banc des accusés à la Cour internationale de Justice, pour des charges de génocide. La même fausse accusation [d’antisémitisme] est portée contre les étudiants qui manifestent – qui ne sont pas anti-Juifs, mais plutôt anti-apartheid et anti-génocide.
La question dès lors, est comment M. Erdan a-t-il cru bon de faire ce discours si incendiaire qu’il ne pouvait que nourrir, et non réduire, le vote archi-majoritaire pour la Palestine. Bien sûr, il faisait ce que tous les politiciens font à l’âge des réseaux sociaux : il faisait du spectacle pour ses 157 000 adorateurs sur X (anciennement Twitter) et pour les soutiens du Likoud, le parti israélien. Au début, en écoutant M. Erdan, j’ai simplement pensé que l’homme était dérangé, souffrant d’un traumatisme post-Holocauste, croyant voir Hitler partout. Mais une telle approche est naïve. M. Erdan est un politicien d’expérience, qui a bien étudié et est bien entraîné, et qui avait le contrôle de son discours bien préparé (qui avait pour accessoires un poster et un broyeur). Mon erreur initiale a été de penser qu’il s’adressait aux autres ambassadeurs et aux témoins des délibérations, tels que moi-même.
La grande différence entre la politique télévisée d’hier et la politique des réseaux sociaux d’aujourd’hui, c’est que les politiciens ne s’adressent plus au public en général. Ils communiquent maintenant presque seulement avec leur base et leur « base élargie ». De nos jours, chaque personne reçoit un flux de nouvelles personnalisé qui est co-construit par les choix individuels (quels sites on visite), les réseaux de « followers » digitaux, les algorithmes des plateformes telles que Facebook, X et TikTok, et par des forces cachées qui comptent les services du renseignement, les propagandistes gouvernementaux, les entreprises et les agents politiques. Il en résulte que le politicien mobilise et motive sa base, mais très peu au-delà.
Diviser pour mieux régner
M. Erdan, le politicien, et son parti le Likoud, mènent le combat contre les Palestiniens depuis bien plus longtemps que le Hamas ne dirige la politique de Gaza, et même depuis plus longtemps que le Hamas n’existe. M. Erdan a grandi au sein du parti, depuis sa section jeunesse, dans un parti qui a toujours été véhémentement contre un État palestinien et la solution à deux États. En fait, le Likoud a longtemps instrumentalisé le Hamas, par une stratégie visant à diviser politiquement les Palestiniens [Ndt : de Gaza et de Cisjordanie] afin de repousser les appels internationaux à trouver une solution à deux États. Comme le rapportent même les médias israéliens, les caciques du Likoud ont travaillé avec les nations arabes toutes ces années pour assurer le financement du Hamas, dans le but qu’il existe une compétition continue entre le Hamas et l’Autorité palestinienne [en Cisjordanie].
Quelle est donc la stratégie du Likoud, maintenant qu’Israël est de plus en plus isolé du reste du monde ? À nouveau, on glane des indices en se tournant vers le passé et les machinations politiques de M. Erdan. Il a été l’un des politiciens les plus habiles pour construire l’alliance entre le Likoud avec la riche communauté juive américaine ainsi qu’avec la communauté des chrétiens évangéliques américains. Les sionistes chrétiens soutiennent avec ferveur la mainmise d’Israël sur la Terre sainte car c’est pour eux un jalon prophétique vers le retour du Christ et la survenue de l’Armageddon. Pas exactement le plan à long terme du Likoud.
L’approche tactique du Likoud se base sur la conviction que les Etats-Unis seront toujours un allié, parce que le lobby israélien aux Etats-Unis (juifs comme chrétiens évangéliques) et le complexe militaro-industriel de ce pays existeront toujours. Le pari du Likoud a toujours payé par le passé et et ils pensent qu’il paiera encore. Le violent extrémisme israélien coûtera à J. Biden le soutien des jeunes votants américains, ce qui favoriserait l’élection de D. Trump en novembre, ce qui serait encore mieux pour le Likoud.
Toute la stratégie du Likoud repose sur le soutien des Etats-Unis pour garantir la sécurité israélienne. C’est le seul barrage face à une communauté internationale de plus en plus unie et choquée par les crimes de guerre massifs d’Israël. Cette même communauté est désormais favorable à imposer une solution à deux États, tandis qu’Israël reste intraitable. Pourtant, les intérêts stratégiques américains – qu’ils soient économiques, financiers, commerciaux, diplomatiques ou militaires – sont opposés à l’isolement que les Etats-Unis pourraient subir avec Israël au sein du système international.
Le lobby israélien sera bientôt pris en étau : d’un côté, les votants américains, particulièrement les jeunes, sont horrifiés par la brutalité israélienne. De l’autre côté, la posture géopolitique des Etats-Unis s’effondre. Sous peu, plusieurs pays européens, dont l’Espagne, l’Irlande et la Norvège devraient reconnaître la Palestine et accueillir sa candidature à l’Onu. Gilad Erdan pourrait finir par atteindre le sommet du Likoud, mais le parti et ses partenaires extrémistes et violents de la coalition gouvernementale atteindront probablement bientôt les limites de leur arrogance, de leur violence et de leur cruauté.
