Partage international no 429 – mai 2024
Interview de Michal Sella par Jason Francis
Fondé en Israël en 1949, Givat Haviva – le Centre pour une société partagée – est la plus ancienne organisation de la société civile israélienne œuvrant pour la réconciliation et valorisant l’importance d’une société partagée entre les citoyens juifs et arabes. La vision de l’organisation est fondée sur les principes du respect mutuel, de la confiance, du pluralisme, ainsi que de l’égalité de vue et de traitement de tous les citoyens. Givat Haviva œuvre pour un Israël prospère et démocratique, recherchant la paix avec les voisins d’Israël et la solidarité entre tous les peuples. L’éducation constitue une part importante du travail de l’organisation. À elle seule, elle représente environ 70 % de l’éducation impartie aux jeunes en Israël, dédiée spécifiquement au rapprochement des étudiants juifs et arabes. Sa devise est « Société partagée, avenir partagé ». Michal Sella est la directrice de Givat Haviva. Elle est spécialisée dans les politiques publiques et a travaillé pour des gouvernements en Israël et à l’étranger. Jason Francis l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Une partie de l’effort éducatif de Givat Haviva consiste à former des étudiants juifs et arabes à l’idée d’une société partagée. Pouvez-vous nous parler de cet aspect de votre travail ?
Michal Sella : Nous vivons dans un pays où plus de 90 % du système éducatif est public, mais il est totalement séparé entre Juifs et Arabes. Une personne peut fréquenter les écoles publiques et obtenir son diplôme [de fin de secondaire] après 12 ans sans jamais rencontrer les élèves de l’autre composante de la société, même si 20 % de la population est arabe.
Nous savons que seulement 0,4 % des diplômés de l’enseignement secondaire en Israël ont l’occasion d’avoir une rencontre approfondie ou éducative avec l’autre partie de la société, qu’il s’agisse de Juifs ou d’Arabes. C’est là que Givat Haviva intervient. Nous pensons que chaque élève a le droit d’être sensibilisé à la société dans laquelle il vit – aux problèmes, aux différents points de vue des différents groupes en Israël. C’est la seule façon de conserver une démocratie vivante.
Nous nous efforçons d’offrir aux étudiants une première rencontre avec l’autre communauté, puis d’approfondir cette rencontre dans le cadre de différents programmes. Nous avons des programmes qui durent deux ans pour une classe juive et une classe arabe. Nous proposons aussi des rencontres plus courtes qui durent cinq sessions, et des séminaires de deux jours. Ils ont alors juste le temps de comprendre les points de vue des uns et des autres et les défis auxquels chaque communauté doit faire face. En ce qui concerne les enseignants, nous avons de plus en plus d’écoles où, bien que les élèves soient juifs ou arabes, les enseignants sont mixtes. Nous manquons d’enseignants juifs en Israël, mais nous avons beaucoup d’enseignants arabes au chômage. Beaucoup d’écoles juives recrutent des enseignants arabes. Même si les élèves ne rencontrent pas d’étudiants de l’autre communauté, ils rencontrent leur professeur, et cela est déjà très important.
Aujourd’hui, nous travaillons avec les enseignants, nous leur dispensons une formation diplômante, ainsi qu’une formation pour le personnel lui-même – qui explore comment mieux travailler ensemble, et quel type d’environnement scolaire est confortable pour tous les enseignants. Nous travaillons également avec les enfants, en les aidant à accepter un enseignant juif ou arabe.
Nous disposons d’un système dans lequel le directeur de l’école peut choisir toutes sortes de programmes éducatifs approuvés par le ministère de l’Éducation. Nos programmes éducatifs pour une communauté partagée sont agréés par l’État. C’est ainsi que nous pouvons fonctionner au sein du système. Nous travaillons dans des centaines d’écoles.
L’école internationale de Givat
PI. Pourriez-vous nous parler de votre école internationale ?
MS. Nous avons quatre départements : le département éducatif, avec le Centre juif et arabe pour la paix ; le Centre d’art, où nous avons des programmes artistiques communs et une galerie d’art ; il y a une école d’arabe parlé, parce que les Juifs en Israël n’ont pas vraiment l’occasion d’apprendre l’arabe parlé et de communiquer en arabe, et enfin il y a l’école internationale de Givat.
En Israël, l’infrastructure éducative est bizarre : tout est public mais la ségrégation est totale entre Juifs et Arabes. Nous essayons de montrer qu’il est possible d’avoir une école mixte juive et arabe. Nous faisons partie du système international (sanctionné par le diplôme du baccalauréat international) et non du système israélien. Il existe des écoles internationales dans le monde entier. La moitié des élèves de notre école sont des étudiants internationaux originaires de plus de 20 pays, et l’autre moitié est composée d’Israéliens, juifs et arabes.
Ils suivent le même programme d’études et vivent ensemble. Nous proposons tous les cours habituels, tels que les mathématiques et l’anglais, ainsi que leur langue maternelle, qui peut être l’hébreu, l’arabe ou l’anglais. Tous les cours, examens et programmes sont en anglais. Il s’agit d’un internat pour les élèves de la 10e à la 12e année [le lycée]. C’est assez jeune, mais c’est une réussite et nous en sommes très fiers.
PI. Pourriez-vous parler de votre centre d’art et du rôle que joue l’art dans l’objectif sous-jacent de rapprocher les Juifs et les Arabes ?
MS. Nous utilisons l’art pour deux raisons. La première est que l’art peut rapprocher les gens. C’est une autre façon de s’exprimer et de comprendre la culture d’autrui. Nous pensons également qu’en Israël, le fait que nous soyons une société plurielle n’est pas vraiment perçu dans l’art et la culture. Aujourd’hui, nous voyons des panneaux en arabe dans les musées, mais ce n’était pas le cas il y a quelques années. Nous essayons, par le biais de l’art et de la culture, d’apporter un peu plus d’égalité et de construire des ponts entre les Juifs et les Arabes en Israël.
L’un de nos projets les plus importants est notre programme de résidence, qui est le seul programme de résidence pour jeunes artistes en Israël destiné à la fois aux Juifs et aux Arabes. Cinq artistes juifs et cinq artistes arabes viennent à Givat Haviva pour vivre sur notre campus pendant trois mois afin de travailler, d’étudier, d’apprendre à se connaître et de vivre ensemble. Au terme de leur programme de résidence, ils organisent une exposition dans notre galerie d’art.
Le 7 octobre 2023
PI. Pourriez-vous nous parler de la manière dont Givat Haviva a réagi à la violence qui a éclaté à partir du 7 octobre 2023 ?
MS. Après le 7 octobre, nous avons compris que nous ne pouvions pas organiser nos programmes habituels. Toutes les écoles en Israël y compris la nôtre ont fermé pendant environ deux semaines. Nous étions censés commencer l’année scolaire le 8 octobre, juste après les fêtes juives. Nous attendions environ 6 000 jeunes qui devaient venir pour des rencontres entre jeunes arabes et juifs. Mais cela n’a pas eu lieu. Nous savions que ce n’était pas le bon moment pour des rencontres. Nous avons donc modifié presque tous nos plans.
L’école est un campus éducatif avec des salles de classe, des réfectoires et des dortoirs. Tout d’abord, nous avons permis à plus de 300 personnes évacuées du sud d’Israël de séjourner à Givat Haviva. Nous sommes situés dans le centre d’Israël. Ces évacués sont restés avec nous de début octobre à fin décembre. Nous avons ouvert un jardin d’enfants pour leurs enfants, offert des soins psychologiques, de l’art-thérapie dans notre centre d’art et toutes sortes d’activités. Le campus était rempli d’enfants venant du sud. C’était un changement énorme pour nous. Nous nous attendions à avoir un campus rempli de jeunes pour des rencontres entre Juifs et Arabes. Au lieu de cela, nous avons accueilli des personnes évacuées.
Après le redémarrage de notre école, nous avons entrepris de travailler avec un personnel mixte [juif et arabe]. Beaucoup de directeurs et d’enseignants nous ont contactés pour nous dire : « Les relations entre Juifs et Arabes sont très compliquées aujourd’hui. Nous avons besoin de vous à l’école pour travailler avec notre équipe. » C’est ce que nous avons fait. Nous avons également compris qu’il n’y aurait pas de premières rencontres entre les jeunes juifs et arabes et nous avons donc modifié tous nos programmes éducatifs. Aujourd’hui, nous organisons des programmes pour les écoles juives et arabes qui traitent de la société partagée et des questions de démocratie. Nous ne pensons pas que le moment soit propice aux premières rencontres. Mais nous tenons encore des programmes de rencontres pour les jeunes, pourvu qu’ils aient déjà participé à une première rencontre.
On craignait beaucoup que la violence ne se répande en Israël entre les citoyens juifs et arabes. Itamar Ben-Givr, notre ministre de la Sécurité intérieure (également membre de la Knesset et chef de l’Otzma Yehudit ou Pouvoir juif, un parti politique d’extrême droite), a mis tout le monde en garde contre un nouveau mai 2021 – synonyme de graves violences dans les rues – mais rien ne s’est produit. Nous avons également compris que nous – Juifs et Arabes d’Israël – devions vraiment faire tout ce qui était en notre pouvoir pour maintenir le calme et prévenir la violence, et ne pas permettre à ce gouvernement de provoquer la violence en Israël.
Nous avons travaillé avec la police, des citoyens lambda et des militants dans des régions et des villes mixtes pour tenter de prévenir la violence. Je pense que le fait qu’il n’y ait pas eu de violence a été une grande réussite. C’est une réussite de la société israélienne, mais aussi des sociétés civiles et des organisations israéliennes, qui ont vraiment travaillé dur pour réunir les bons dirigeants autour d’une table afin de discuter de la manière dont nous pouvions calmer les choses. On ne peut pas se permettre d’avoir plus de violence ici.
PI. Quelle est votre opinion sur la réponse d’Israël à Gaza après l’attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas ?
MS. La principale chose que nous affirmons, en particulier lorsque nous travaillons avec la société arabe en Israël, est que la souffrance des civils innocents à Gaza est inimaginable. Nous espérons vraiment un cessez-le-feu dès que possible et le retour des réfugiés civils dans leurs quartiers à Gaza. Et le retour de tous les otages israéliens chez eux. C’est pour cela que nous prions. Nous connaissons, nous voyons et nous ressentons ces horribles souffrances, et nous voyons et lisons des articles sur l’aide humanitaire. N’oublions pas que de nombreux citoyens israéliens ont de la famille à Gaza. Ce n’est donc pas comme si les deux sociétés étaient totalement séparées. J’espère que cela se produira dès que possible.
PI. Le Givat Haviva a-t-il une position sur l’établissement d’une paix durable entre Israël et les Palestiniens ?
MS. D’une manière générale, nous travaillons sur les relations entre Juifs et Arabes à l’intérieur d’Israël. Mais nous pensons que la fin du conflit et de l’occupation interviendra lorsque les deux camps disposeront de l’autodétermination qui leur revient de droit et qu’il y aura deux États.
Construire une société meilleure
PI. Que pensez-vous que l’avenir réserve à Israël en termes de société partagée et comment voyez-vous le travail de votre organisation évoluer au fil du temps ?
MS. Surtout après le 7 octobre 2023, nous avons compris que nous ne savons pas à quoi ressemblera l’avenir. La seule chose dont je suis sûre, c’est qu’Israël sera une société partagée car séparément les Juifs et les Arabes ne vont nulle part. Si Israël doit exister, il existera en tant que société juive et arabe et en tant que société partagée. C’est pourquoi je pense que nous devons nous préparer, mais aussi préparer nos jeunes à vivre dans une société partagée, car nous devons avoir les compétences et les outils nécessaires pour être des citoyens dans une société partagée, une société mixte. C’est le travail de Givat Haviva. Nous essayons de construire une société meilleure, plus saine, plus démocratique, plus égalitaire et plus partagée. En ce sens, je pense que nous faisons le travail le plus important qui soit pour le bien de la société israélienne dans son ensemble.
Pour plus d’informations : givathaviva.org
Israël, Palestine
Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : peuples et traditions
Rubrique : Entretien ()
