Il nous faut une gouvernance à long terme

Partage international no 425février 2024

par Mary Robinson

Mary Robinson examine l’importance d’une gouvernance à long terme, ancré dans la vérité, la justice et les droits de l’homme, à l’aube d’une nouvelle année. Une nouvelle année offre la promesse d’un nouveau départ. Notre monde a cruellement besoin d’un changement de direction après que les derniers mois de 2023 ont été marqués par la mort, la destruction et les échecs de gouvernance.

Alors que j’écris, la guerre se poursuit à Gaza, les civils palestiniens paient un prix inadmissible et les citoyens israéliens ne se sentent pas plus en sécurité qu’ils ne l’étaient avant le 7 octobre. L’attaque militaire d’Israël n’a pas vaincu le Hamas.

Le soutien continu du Président Biden au bombardement sans discrimination d’Israël à Gaza lui perd les soutiens du monde entier, avec des conséquences potentielles sur la coopération multilatérale concernant d’autres conflits et menaces existentielles auxquels l’humanité fait face.

Les États-Unis d’Amérique, en tant qu’alliés politiques et militaire majeurs d’Israël ont la responsabilité critique d’insister sur la retenue et la diplomatie, et la nécessité d’une solution à deux États. Mais le soutien continu du président Biden à Israël rend aussi le monde moins sûr, le Conseil de sécurité de l’Onu moins efficace, et le leadership américain moins respecté. En 2024, il est temps d’arrêter le massacre et de négocier une fin pacifique à ce conflit.

La brutalité déchaînée en Israël et en Palestine par le Hamas semble invisibiliser la guerre en cours en Ukraine. Or nous avons besoin de dirigeant mondiaux et d’un système international assez robuste pour négocier avec des menaces multiples simultanément. L’agression russe contre l’Ukraine constitue une attaque en profondeur contre la conception des lois internationales, l’autodétermination et un ordre international fondé sur le droit. Le monde ne doit pas laisser l’hypocrisie américaine au Moyen-Orient excuser cela.

L’année 2024 marque le 10anniversaire de l’annexion de la Crimée par la Russie et de son soutien aux séparatistes armés dans les territoires de l’est de l’Ukraine. Vaciller dans le soutien de l’Ukraine qui combat pour une paix juste serait une terrible trahison, non seulement pour le brave peuple ukrainien mais aussi des valeurs de la charte de l’Onu.

En tant qu’Elders1 (Aînés) nous restons convaincus que les valeurs et les institutions du multilatéralisme, peu importe leurs imperfections, sont le meilleur moyen dont le monde dispose pour s’attaquer collectivement aux menaces existentielles pour l’humanité, parmi lesquelles on compte le changement climatique, les armes nucléaires, les pandémies et le mauvais usage de l’intelligence artificielle.

Le mois dernier le sommet pour le climat de la COP28 à Dubaï était un cas concret. En son cœur, le processus de la COP demande à toutes les nations de collaborer, et aux dirigeants d’avoir une vision de long terme et d’agir sur ce qui importe le plus. Malgré tous ses défauts, et les préoccupations légitimes concernant la manière dont la présidence des Émirats arabes unis a géré la conférence, la COP28 a finalement reconnu que l’ère des combustibles fossiles devait prendre fin.

Regardant vers l’avenir, nous pressons maintenant tous les leaders dans la politique, les affaires et la société civile d’accélérer l’inévitable et de montrer l’ambition nécessaire pour délivrer la justice climatique pour les générations présentes et futures. Une direction sur le long terme, prenant racine dans les valeurs de la vérité, la justice et les droits humains, est essentielle si nous voulons léguer un monde meilleur pour nos enfants et nos petits-enfants. A ceux qui rejettent de tels concepts comme l’idéalisme ou de la rhétorique naïve, j’offre l’exemple inoubliable du plus grand dirigeant que j’ai connu dans ma vie : Nelson Mandela.

Cette année marque le 30anniversaire des premières élections libres en Afrique du Sud, qui ont balayées le régime de l’apartheid et offert à tous les Sud-Africains leurs droits démocratiques.

J’ai eu l’honneur d’assister à l’investiture de N. Mandela comme président en mai 1994. Les mots qu’il a dit ce jour-là trouvent écho cette année, alors que 40 % de la population mondiale aura la chance de voter dans de nombreuses élections importantes, y compris en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Mexique, en Inde, au Pakistan, en Indonésie, à Taïwan, en Ukraine, et dans toute l’Europe.

« Nous avons triomphé dans l’effort d’implanter l’espoir dans les cœurs de millions de nos concitoyens. Nous nous engageons à construire une société dans laquelle tous […] pourront marcher la tête haute, sans aucune crainte dans leur cœur, assurés de leur droit inaliénable à la dignité humaine. » La vision nationale de la justice et de la dignité de N. Mandela alors, doit être notre vision mondiale pour la justice et la dignité aujourd’hui, des décombres de Gaza aux orphelinats de Kiev, des îles du pacifique affrontant la montée des eaux aux prisons du Myanmar.

1 – The Elders (les Aînés) a été fondé par Nelson Mandela en 2007 en tant que groupe indépendant de leaders mondiaux œuvrant pour la paix, la justice, les droits de l’homme et une planète durable. « Notre vision est celle d’un monde où les gens vivent en paix, conscients de leur humanité commune et de leurs responsabilités partagées les uns envers les autres, envers la planète et envers les générations futures ; où les droits de l’homme sont universellement respectés ; où la pauvreté a été éliminée et où les gens sont libérés de la peur et de l’oppression, et capables de réaliser leur véritable potentiel. »

Auteur : Mary Robinson, ancienne présidente de l’Irlande, et ancienne Haut Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme. Elle fait partie de The Elders (Les Ainés) et est présidente de la Mary Robinson Foundation : climat et justice.
Sources : article adapté de la lettre mensuelle de The Elders
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()