Partage international no 424 – décembre 2023
par Pauline Welch
Denis Mukwege est gynécologue, pasteur pentecôtiste et philanthrope congolais. Il a annoncé le 2 octobre 2023 sa candidature à la présidence de la République démocratique du Congo (RDC). Il n’a peut-être pas de programme précis, mais son dévouement, son humanité et son courage ne font aucun doute. Aucun doute non plus sur le soutien des milliers de femmes congolaises prêtes à tout pour le soutenir dans sa mission de vie au service des femmes mutilées et de la justice.
Surnommé « l’homme qui répare les femmes », il a reçu de nombreuses distinctions pour son engagement contre les mutilations génitales sur les femmes, dont le prix des Nations unies pour les droits de l’Homme, le prix Sakharov en 2014 et le prix Nobel de la paix en 2018. Il a été nommé parmi les 100 « personnalités les plus influentes au monde » par le magazine Time.

Le Dr Denis Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix, est candidat à la présidentielle en RDC.
Reviens, stp !
D. Mukwege a fui la RDC en 2012 avec sa famille, échappant de peu à la mort après avoir prononcé un discours à l’Onu dans lequel il critiquait le gouvernement du président de l’époque, Joseph Kabila, et d’autres pays pour ne pas avoir mis fin aux « violences faites aux femmes qui sont utilisées comme armes de guerre ». Il revient dans son pays trois mois plus tard, profondément touché par l’appel des femmes qui avaient écrit à J. Kabila et à l’Onu pour demander son retour et sa protection. Elles ont déclaré qu’elles paieraient elles-mêmes ses billets, bien qu’elles n’aient rien. A son retour, elles ont formé une ligne ininterrompue de 30 kilomètres le long de la route, pour célébrer leur bienfaiteur.
Une femme déclara au gouverneur régional et au chef de la police : « Nous allons trouver 25 femmes qui assureront la sécurité du médecin afin qu’il puisse soigner d’autres victimes. Nous le nourrirons, nous le protégerons, et si quelqu’un veut le tuer, il devra tuer 25 femmes avant de l’atteindre. » D. Mukwege bénéficie depuis lors d’une protection constante de la part de gardes armés et de soldats de la paix de l’Onu.
Dans une interview accordée à la BBC en 2013, il a exprimé tout son étonnement : « Elles n’ont rien mais elles se battent quand même pour sauver des vies, pour sauver leurs enfants, les nourrir, leur donner une éducation. Je suis très reconnaissant envers les femmes africaines ; l’humanité toute entière leur est redevable. »
L’inspiration initiale
Né en 1955 au Congo belge, devenu la RDC après l’indépendance, il fait le tour des maisons des enfants malades à Bukavu avec son père, pasteur. À l’âge de huit ans, il se rend compte que les prières ne suffisent pas et fait le vœu de devenir médecin. Il attribue son engagement à guérir les femmes en particulier à ce qu’on lui a rapporté à l’âge adulte de la ténacité de sa mère. Elle avait parcouru de nombreux kilomètres pour obtenir de l’aide juste après sa naissance, car il risquait de mourir dans les heures suivantes à cause d’une erreur commise au moment de couper le cordon ombilical. Il fut sauvé par Majken Bergman, une missionnaire et sage-femme pentecôtiste suédoise.
D. Mukwege parle encore avec admiration de tout ce que sa mère, et tant d’autres femmes comme elle, font pour sauver leurs enfants.
Son diplôme obtenu en 1983, il commence à travailler comme pédiatre à l’hôpital de Lemera, près de Bukavu, mais il décide de se consacrer plus particulièrement aux femmes, car elles mouraient souvent inutilement faute de soins adéquats. En 1989, il obtient un diplôme en gynécologie et obstétrique en France et ses compétences en chirurgie reconstructive sont telles qu’il est surnommé « le Docteur Miracle ».
Au milieu des années 1990, D. Mukwege et son hôpital sont pris dans le feu croisé des guerres civiles du Congo ; nombre de ses patientes avaient subi des viols collectifs et d’horribles mutilations génitales. Il refuse que les troupes gouvernementales lui dictent qui il pouvait ou ne pouvait pas soigner et, finalement, il doit fuir pour sauver sa vie après la destruction de l’hôpital par les forces tutsies.
Un an plus tard, il revient avec sa femme et ses filles et, en 1999, il commence à reconstruire un hôpital spécialisé à Panzi, dans la banlieue de Bukavu. Il se rend compte qu’il ne lutte pas seulement pour la vie des femmes, mais aussi contre une longue tradition patriarcale et contre un système judiciaire, tous deux déterminés à faire en sorte que les crimes de guerre sexuels ne soient pas condamnés. Selon lui, les conflits qui perdurent sont d’ordre économique et les femmes congolaises en sont les victimes collatérales. Bien que la RDC dispose d’énormes réserves de cuivre, de cobalt et d’or, elle reste l’un des pays les plus pauvres du monde et est gangrenée par la corruption.
En 2013, le Dr Mukwege déclare à la BBC que les viols commis dans l’Est de la République démocratique du Congo font partie d’une stratégie visant à contraindre les communautés à abandonner leurs terres et leurs ressources. Les communautés, dit-il, sont obligées d’assister à la torture de leurs femmes, ce qui les pousse à partir. Malheureusement, ce modèle de violence sexuelle à l’égard des femmes par les milices s’est normalisé au sein de la population civile, rendant les femmes et les enfants très vulnérables.
Si vous n’êtes pas affecté, vous n’êtes pas humain
D. Mukwege commencé alors à faire campagne pour les droits des femmes sur la scène internationale. Il devient un héros pour les féministes du monde entier, même si son féminisme à lui est différent. « Ce mot m’a permis de faire ce que j’étais censé faire pour l’humanité. Je connais beaucoup de femmes en Afrique qui se battent quotidiennement pour les droits des femmes, et elles ne disent pas qu’elles sont féministes. »
Depuis son ouverture, l’hôpital de Panzi a soigné quelques 85 000 femmes, ce qui ne représente qu’une fraction des cas de violences sexuelles graves en RDC. Le personnel est soumis à rude épreuve pour tenter de réparer ce qui est presque irréparable, et à une telle échelle. Les séquelles physiques, émotionnelles et sociales sur ses patientes sont telles que D. Mukwege déclare : « Si vous n’êtes pas affecté, vous n’êtes pas humain. » Il comprend alors la nécessité de rechercher une aide psychologique pour lui-même et pour ses patients. Aujourd’hui, l’hôpital de Panzi est réputé pour son service holistique destiné aux femmes traumatisées, couvrant les besoins en matière de santé sociale et mentale ainsi que d’aide juridique. « C’est un espace où ces femmes violées se sentent en sécurité, protégées ; elles y reçoivent éducation et inspiration. » Tout cela grâce à la collecte de fonds par l’intermédiaire de la Fondation Panzi, créée par D. Mukwege lui-même.
La Fondation soutient également une communauté thérapeutique connue sous le nom de Cité de la joie. Née des souhaits et de la vision des survivantes, elle est décrite comme un lieu où la douleur est transmutée en force ; les femmes qui en sortent peuvent retourner dans leurs villages et agir pour recréer leur vie et inspirer leur communauté.
Un candidat récalcitrant
Malgré sa notoriété mondiale, Denis Mukwege avait résisté jusqu’ici aux appels à se présenter à l’élection présidentielle. Sa récente décision ravit ses nombreux partisans. Il a commencé sa campagne en déclarant : « Ce que je vais faire, c’est poursuivre mon action et mon engagement de quarante ans au service de mon peuple. » Même s’il n’appartient pas au petit monde de la politique et des réseaux, et qu’il manque d’argent pour acheter de l’influence, il a le soutien de tous ceux qui connaissent les épreuves qu’il a subies et tout ce qu’il a réalisé en quarante ans. Comme il le confesse : « Quand le peuple décidera de prendre le pouvoir, rien ne pourra l’en empêcher. »
République démocratique du Congo
Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International basée au Royaume-Uni. En tant qu’auteure, elle s’intéresse principalement aux tendances environnementales et politiques.
Sources : The Guardian ; BBC News ; France24 ; panzifoundation.org
Thématiques : femmes
Rubrique : De nos correspondants ()
