L’Iran se soulève au son de Femme, Vie, Liberté (1)

Partage international no 419juillet 2023

par Sheida Kourangi

Après quarante ans d’oppression, le peuple iranien s’est uni sous la bannière « Femme, Vie, Liberté » contre le régime despotique de la République islamique. L’appel incessant à la liberté résonne dans tout l’Iran depuis la mort d’une Kurde iranienne de 22 ans, Jina Mahsa Amini, le 16 septembre 2022, pendant sa détention par la police des mœurs du pays. Elle avait été emprisonnée et battue pour ne pas avoir porté correctement le hijab, selon le code vestimentaire rigoureux imposé par le régime. Sa mort a déclenché un mouvement national, avec les manifestations les plus longues, les plus régulières et les plus générales que le pays ait jamais connues.

« Partout où l’on marche pour réclamer justice, paix et bon sens, Maitreya est présent, sous une apparence ou une autre, mêlé à la foule et parlant en son nom. Son énergie d’amour imprègne ces rassemblements de justes, leur insufflant le désir de persévérer. Sa force devient la leur, ils y puisent résolution et assurance. » (Le Maître de B. Creme, extrait de La fin de l’asservissement)

Des jeunes filles sont descendues dans la rue, ont manifesté sur des voitures, des tribunes, ont brandi leur foulard et y ont mis le feu. La mort d’adolescentes participant aux manifestations a déclenché une explosion de fureur et de révolte de la part des femmes et des filles contre le régime, ce qui a mobilisé davantage de personnes, scandant : « A bas le dictateur, à bas la République islamique », et : « Nous ne voulons pas d’un régime tueur d’enfants. »

Le mouvement de révolte a rapidement été rejoint par des hommes et des personnes de tous âges et de toutes les couches de la société. Les manifestations se sont étendues aux 31 provinces de l’Iran et, au-delà des frontières du pays, à plus de 150 villes dans le monde.

 

Le hijab comme symbole

Selon Dan Edelstein, professeur de sciences politiques et d’histoire à l’université de Stanford, aux Etats-Unis : « Le rôle joué par les femmes iraniennes à l’heure actuelle semble sans précédent »

Malgré certaines croyances occidentales erronées, le hijab n’est pas un choix culturel pour la plupart des femmes en Iran, mais un impératif imposé par la République islamique, qui depuis sa fondation cherche à surveiller et à contrôler le corps des femmes. Faire fi du voile et le brûler est devenu un acte puissant de désobéissance civile et de défiance à l’égard d’un régime totalitaire dont le signe le plus visible et le symbole de la répression des femmes est l’obligation du port du hijab.

Le non-respect de cette obligation est passible de toute une série de sanctions, allant de l’avertissement à l’emprisonnement, en passant par les coups, voire pire. Avec la présidence intransigeante d’Ebrahim Raïssi, dès août 2021, la coercition autour du hijab s’est durcie avec une surveillance accrue et des arrestations plus arbitraires et plus violentes. Alors que les femmes poursuivent la désobéissance civile, celles qui ne respectent pas cette obligation sont privées du droit d’accéder à une série de services sociaux, notamment d’entrer dans les banques et d’utiliser les transports publics. En outre, le parlement prévoit d’autres mesures coercitives et des sanctions, telles que de lourdes amendes et le retrait du permis de conduire et du passeport. Des entreprises ont dû fermer car elles fournissaient des services à des femmes non voilées.

 

Photo : Matt Hrkac from Geelong / Melbourne, AustraliaCC BY 2.0, via Wikimedia Commons
La mort d’adolescentes participant aux manifestations a déclenché une explosion de fureur et de révolte de la part des femmes et des filles contre le régime.

« Les jours des autocrates sont comptés et, un par un, ils quittent la scène d’un régime sans gloire. » (Le Maître de B. Creme, extrait de Ils ne seront pas déçus)

 

Le rôle et les droits des femmes

L’une des premières mesures prises par l’ayatollah Khomeini, après son arrivée au pouvoir en 1979, a été de légaliser la discrimination à l’égard des femmes. Le lendemain de l’annonce du décret sur le hijab, des milliers de femmes étaient descendues dans les rues de Téhéran à l’occasion de la Journée internationale de la femme. Les manifestations s’étaient poursuivies plusieurs jours, mais elles ont été largement occultées par le chaos des transitions sociales et politiques de l’époque.

Depuis, les femmes iraniennes sont soumises à une multitude de lois et de pratiques discriminatoires, tant dans la sphère privée que dans la sphère publique, et l’obligation de porter le hijab a toujours été contesté. L’égalité des droits leur est refusée en matière de mariage, de divorce, de garde des enfants, d’héritage, d’emploi et de fonctions politiques. Bien qu’elles soient plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur, elles ne représentent que 10 à 20 % de la main-d’œuvre et gagnent moins de 50 % à travail égal.

Pourtant, malgré les défis et les restrictions, les femmes n’ont cessé de lutter contre la discrimination sexuelle et ont joué un rôle dynamique dans la société. « Dès le début de la révolution en 1979, les femmes étaient au premier plan. Elles marchaient à côté des hommes devant les chars et les fusils, et cherchaient à obtenir un autre type de gouvernement, un gouvernement anti-impérialiste et anticapitaliste », explique Negar Mottahedeh, professeur d’études féministes et de genre à l’université de Duke (Etats-Unis).

A la tête du soulèvement actuel, les femmes ont payé le prix fort pour le droit à l’autodétermination et à l’autonomie de leur propre corps. Mais contrairement à 1979, elles sont désormais soutenues par des hommes qui se battent à leurs côtés.

Cependant, ce soulèvement est un mouvement dont les revendications et les limites vont bien au-delà de l’abolition du hijab. Il s’agit essentiellement d’un mouvement en faveur des droits humains fondamentaux et de la fin de la théocratie despotique de la République islamique. L’un des premiers slogans était : « Hijab ou pas hijab ? Hijab ou pas, en route vers une révolution. »

Au cours des dernières années, des difficultés économiques ou environnementales ont engendré des manifestations : l’augmentation du prix des denrées alimentaires en décembre 2017 et janvier 2018 ; une hausse soudaine du prix du gaz en novembre 2019 ; des pénuries d’eau en 2021 ; et même le Mouvement vert de 2009 à la suite de l’élection présidentielle contestée, principalement par des membres de la classe moyenne dans les grandes villes. Cette fois, ce sont les droits des femmes qui ont été l’étincelle du soulèvement actuel, alimenté par la colère accumulée depuis des décennies en raison de la corruption systématique, de discrimination et l’absence de droits fondamentaux.

Après des mois de protestations quotidiennes, les manifestations de masse se sont récemment calmées. La résistance est entrée dans une nouvelle phase et, comme l’atteste le slogan peint sur les murs, « le soulèvement continue ». La colère trouve de nouvelles formes d’expression à chaque occasion qui se présente. En voici quelques exemples : le jour de l’anniversaire de la République islamique, l’allocution télévisée en direct du président a été piratée et des messages anti-régime ont défilé à l’écran ; la nuit, des chants contre le régime, lancés depuis les balcons et les fenêtres, résonnent dans les immeubles ; un groupe de jeunes femmes a exécuté une danse chorégraphiée sans hijab dans une rue de Téhéran à l’occasion de la Journée internationale de la femme.

 

Photo : DarafshCC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Le mouvement de révolte a rapidement été rejoint par des hommes et des personnes de tous âges et de toutes les couches de la société. Les manifestations se sont étendues aux 31 provinces de l’Iran et, au-delà des frontières du pays, à plus de 150 villes dans le monde.

 

La répression par le régime

Dès le début, la réponse du gouvernement a consisté en une répression meurtrière et brutale. Les manifestants pacifiques ont été accueillis avec des balles et des coups de matraques dans les rues, et par la torture et des exécutions dans les prisons. Le guide suprême de l’Iran, Ali Khameini, a qualifié les manifestants d’« émeutiers » et d’agents de puissances étrangères. Les forces de sécurité ont utilisé tous les moyens de coercition pour faire taire les manifestants : arrestations, disparitions, censure en ligne, propagande d’État et coupures d’Internet.Sept manifestants ont été exécutés. Au moins 530 personnes ont été tuées, dont 71 enfants. Selon l’agence de presse Human Rights Activists News Agency, environ 22 000 personnes ont été arrêtées – ce que le régime n’a reconnu que récemment – et plus de 100 détenus risquent la condamnation à mort. Les chiffres sont probablement beaucoup plus élevés, car les familles sont souvent menacées et réduites au silence.

La longue liste des arrestations comprend des étudiants, des artistes, des militants des droits de l’homme, des dizaines d’avocats et de médecins, ainsi que des journalistes comme Niloofar Hamedi et Elaheh Mohammadi, qui ont révélé l’histoire de la mort de Mahsa Amini. Les deux femmes journalistes, ainsi que le journaliste et militant des droits de l’homme Narges Mohammadi, tous actuellement détenus dans la tristement célèbre prison d’Evin, ont reçu le Prix mondial de la liberté de la presse 2023 de l’Unesco.

 

L’unité et le courage

Un certain nombre de caractéristiques marquantes distinguent cette vague de protestations des cycles précédentes : le courage et la solidarité, ainsi que le jeune âge des manifestants, la moyenne d’âge étant de 15 ans, selon les rapports officiels. Même des enfants de 4 ou 5 ans y participent par des slogans et des chants. On voit des photos de trois écolières marchant à l’unisson dans la cour de leur école primaire, agitant leur foulard tout en chantant fièrement « Zan, Zendegi, Azadi » (Femme, vie, liberté). Une fillette d’environ six ans récite le poème : « Notre génération est une génération d’amour et de sacrifice, […] une génération de pensées éveillées qui déteste l’hypocrisie et le mensonge. C’est une génération joyeuse, anti-guerre et débordante de chansons. C’est la génération de la femme, de la vie, de la liberté […] et de l’amour. »

Le mot « unité » est devenu un signe distinctif de ce soulèvement. La lutte contre la tyrannie et le désir de liberté ont rassemblé des personnes de tous âges, de tous sexes, de toutes ethnies, de toutes religions et de tous les horizons de la société à une échelle jamais vue auparavant.

Les étudiants masculins scandent « Femme, vie, liberté », tandis que les femmes se joignent à eux avec « Homme, patrie, prospérité » sur les campus ; au risque d’être expulsés, les étudiants refusent d’aller en cours tant que leurs camarades n’ont pas été libérés de prison ; des personnes non armées viennent au secours de manifestants arrêtés par des forces de sécurité lourdement armées, au risque d’être battues, arrêtées ou tuées. Ainsi, un jeune homme qui a sauvé une femme plus âgée des griffes des agents de sécurité sera abattu quelques instants plus tard.

Un nouvel esprit d’amour palpable s’est emparé des manifestants. Sur les places ils font des embrassades et donnent des bonbons aux autres manifestants. Le 7 janvier, un éducateur bénévole sans famille, Mohammad Hosseini, a été exécuté et le pays est devenu sa famille, plusieurs mères le considérant comme leur fils. Quelques années plus tôt, il avait questionné sur les réseaux sociaux : « Seule la mort est-elle notre droit ? L’amour n’est-il pas un droit ? La vie n’est-elle pas un droit ? »

Ces manifestations sont également marquées par l’absence de peur. Malgré les coups de matraque, les gaz lacrymogènes, l’emprisonnement ou pire encore, les jeunes ont continué à descendre dans la rue sans se décourager. La peur n’est plus un obstacle pour ceux qui considèrent qu’ils n’ont ni vie ni avenir sous ce régime. Un sentiment exprimé sur les médias sociaux par les jeunes manifestants est celui d’être « sous occupation ». Un chant révolutionnaire parle de la nation comme de « 80 millions d’otages ».

« La peur et le désespoir sont intimement liés », explique Touraj Atabaki, professeur émérite d’histoire sociale à l’université de Leiden, aux Pays-Bas. « Le régime veut non seulement instiller la peur dans la société, mais aussi conduire les gens au désespoir. » Mais « la peur a un plafond, poursuit-il. Vous ne pouvez pas être constamment exposé à la peur sans qu’elle ne perde son pouvoir sur vous. »

« Ne craignez pas la mort, elle est omniprésente dans ce pays », a posté un médecin de 24 ans, qui a ensuite été battu à mort en garde à vue. La politique de menaces et d’intimidation a largement échoué à faire taire cette génération. « Nous nous battrons, nous mourrons, nous nous réapproprierons l’Iran », crient-ils. Les slogans ont changé en conséquence, évoluant de « N’ayez pas peur, n’ayez pas peur, nous sommes tous ensemble », s’adressant les uns aux autres, à l’actuel « Ayez peur, ayez peur, [car] nous sommes tous ensemble », adressé au régime, pour exprimer non seulement un changement de pouvoir, mais aussi la prise de conscience de là où se trouve le véritable pouvoir.

Parmi les nombreux exemples de la lutte, citons les femmes non voilées qui s’opposent aux forces de sécurité lourdement armées ; un groupe de femmes tout juste libérées de prison qui pose sans hijab devant une caméra tout en scandant des slogans contre le régime ; une militante de 24 ans, Sepideh Gholian, lançant des slogans contre le guide suprême Khamenei, foulard baissé, qui, à peine libérée après plus de quatre ans de prison, est à nouveau arrêtée quelques heures plus tard puis relâchée ; un garçon de 14 ans, Artin Rahmani, qui laisse une lettre à sa mère, pour exprimer ses remords qu’elle ne puisse pas profiter de sa jeunesse, mais confiant dans le fait que c’est le chemin qu’il doit emprunter. Il sera tué dans la rue quelques heures plus tard. [A suivre]

Iran Auteur : Sheida Kourangi, collaboratrice de Share International basée en Virginie (Etats-Unis).
Thématiques : femmes
Rubrique : De nos correspondants ()