Prix Goldman pour l’environnement 2023
Partage international no 418 – juin 2023
Décerné chaque année aux héros de l’environnement des six continents habités, le prix Goldman honore les réalisations de militants de terrain du monde entier, tout en inspirant les gens à agir pour protéger la planète. Depuis sa création en 1989, le prix a récompensé 219 écologistes de 95 pays. Les lauréats de cette année viennent du Brésil, de Turquie, d’Indonésie, de Finlande, des Etats-Unis et de Zambie, et reçoivent chacun un soutien financier pour poursuivre leur action environnementale.
Amazonie brésilienne : arrêt de l’exploitation minière
Alessandra Korap Munduruku a fédéré des communautés indigènes afin de stopper l’expansion minière de la société britannique Anglo American dans la forêt amazonienne brésilienne. Elle est membre de la communauté indigène Munduruku du territoire Sawré Muybu, qui s’étend sur plus de 1 600 km2 de forêt tropicale. En mai 2021, après des mois de pression intense de la part d’Alessandra et de sa coalition de communautés autochtones et d’ONG, la société s’est formellement engagée à retirer 27 demandes de prospection approuvées pour exploiter l’intérieur des territoires autochtones, dont le territoire autochtone Sawré Muybu. La décision protège une zone gravement menacée de l’Amazonie – la plus grande forêt tropicale du monde et un puits de carbone d’importance mondiale – contre la poursuite de l’exploitation minière et de la déforestation.
Après avoir reçu le prix, Alessandra a déclaré : « Je suis une femme autochtone et je me tiens devant vous ce soir pour rappeler au monde que nous, les peuples autochtones du monde entier, protégeons les forêts et la vie pour vous tous, vos enfants et votre avenir.
Nous sommes honorés par cette reconnaissance de notre lutte collective pour protéger notre territoire ancestral de la compagnie minière Anglo American. Il existe de nombreux projets funestes qui vont affecter nos vies. Je tiens à préciser que nous n’arrêterons pas de nous battre pour défendre notre foyer.
En tant que porte-parole de mon territoire, je suis l’une des nombreuses femmes, enfants, sages-femmes, jeunes, guérisseurs et chefs qui consacrent leur vie à la protection de l’environnement qui fait partie de nous et vit en nous. Pour le peuple Munduruku, nos forêts, nos rivières, nos animaux et nos lieux sacrés sont tous vivants et font partie de nous. Au Brésil, nous existons depuis 523 ans, luttant pour notre droit de vivre. Nous sommes plus de 305 peuples reconnus, sans compter ceux qui vivent dans l’isolement. Nous parlons plus de 274 langues. Nous sommes nombreux et nous sommes variés. […]
Nous luttons pour les droits des peuples autochtones et résistons aux entreprises avides parce que nous sommes connectés à la Terre. Si ceux qui ont de l’argent et du pouvoir réussissent, nous perdrons tous. […] Nous devons continuer à nous battre pour notre survie, pour la survie de notre territoire, et de notre Mère la Terre qui souffre énormément. Chacun de nous a la responsabilité de demander des comptes aux gouvernements et aux entreprises. La rivière est notre cœur ! »
Turquie : extension des aires marines protégées
En collaboration avec des coopératives de pêche locales et les autorités turques, Zafer Kizilkaya a étendu le réseau turc d’aires marines protégées le long de 500 km de la côte méditerranéenne du pays. Les zones nouvellement désignées ont été approuvées par le gouvernement turc en août 2020 et comprennent une extension de 350 km2 des « zones hautement protégées » et 70 km2 supplémentaires de zones interdites à la pêche. L’écosystème marin de la Turquie a été gravement dégradé par la surpêche, la pêche illégale, le développement du tourisme et les effets du changement climatique. Ces aires protégées contribueront à atténuer ces problèmes.
Zafer a déclaré : « La situation est désastreuse. Mais j’ai eu la chance de rejoindre une poignée d’écologistes de la région qui tentent de résister à cette menace en documentant ce qui est en jeu et en éduquant les autres sur les raisons pour lesquelles nous devons sauver nos environnements marins. […] Alors que les aires marines protégées couvrent actuellement 8,3 % de la mer Méditerranée, les zones entièrement protégées représentent moins de un pour cent. Nous sommes encore loin de l’objectif de protection d’au moins 30 % des océans d’ici 2030 fixé [lors de la Cop15] dans l’engagement « 30 X 30 ».
Il ne nous reste plus beaucoup de temps avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Sous les vagues, dans les océans et la mer avec lesquels nous partageons cette maison, il y a un appel à l’aide. Nous avons besoin que le public comprenne l’importance et l’urgence de créer davantage d’aires marines protégées et de soutenir les efforts de conservation. La protection des océans est aujourd’hui essentielle pour l’avenir de la planète. »
Indonésie : sauver la forêt tropicale du nord de Sumatra
Delima Silalahi a mené une campagne pour garantir la gestion légale de 72 km2 de terres forestières tropicales pour six communautés autochtones Tano Batak du nord de l’île de Sumatra. L’activisme de sa communauté a permis de récupérer ce territoire auprès d’une entreprise de pâte à papier qui l’avait partiellement transformé en plantation industrielle d’eucalyptus, une monoculture non indigène. Les six communautés ont commencé à restaurer les forêts, créant ainsi de précieux puits de carbone au sein de la forêt tropicale indonésienne riche en biodiversité.
Delima a déclaré : « Pour nous, la communauté batak, la terre est notre identité sacrée. Ce combat vise à protéger notre Terre Mère et à préserver notre identité en tant que peuple batak. L’exploitation de cette industrie de pâte à papier pendant plus de trente ans a apporté la misère aux autochtones et causé une dégradation massive de l’environnement. En plus de détruire les forêts, dont l’arbre à benjoin d’une grande valeur matérielle et culturelle, la déforestation a asséché les rivières et chassé les animaux de leurs habitats, les forçant entrer en compétition avec les communautés locales pour l’espace vital.
Les communautés autochtones Tano Batak demeurent sous la menace constante d’être éliminées par un développement destructeur de l’environnement, mené par ceux qui ne se soucient que des profits. Nous devons nous unir, collaborer et faire de notre mieux pour prévenir cette effrayante détérioration de l’environnement et protéger les pauvres et ceux qui sont vulnérables à ses effets destructeurs.
Nous continuerons à nous battre pour nos droits, pour préserver nos coutumes et pour protéger nos forêts. Ensemble, nous pouvons garder le benjoin au cœur de la vie de nos générations futures. »
Finlande : restauration des tourbières
Depuis avril 2018, Tero Mustonen a dirigé la restauration de 62 anciens sites industriels d’extraction de tourbe et de foresterie gravement dégradés dans toute la Finlande – couvrant 348 km2 – et les a transformés en zones humides et habitats productifs et riches en biodiversité. Riches en matière organique, les tourbières sont des puits de carbone très efficaces. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, les tourbières sont les plus grands réservoirs de carbone naturel sur Terre. Environ un tiers de la superficie de la Finlande est constitué de tourbières.
Tero a déclaré : « Au centre de ce travail se trouve la préservation et la restauration – parfois appelées réensauvagement – des tourbières. Les tourbières sont des écosystèmes critiques et trop peu compris. Ce sont les parties interconnectées des bassins versants qui stockent l’eau lors des crues, maintiennent la biodiversité et maintiennent le carbone dans le sol pour nous tous. Après les forêts tropicales, les tourbières sont les deuxièmes poumons du monde. En fait, un tiers du carbone mondial présent dans le sol est encore stocké dans les tourbières du Nord et de l’Arctique. Ceci est d’une importance cruciale pour la résilience climatique. Cela fait de notre partie du monde une sorte de « deuxième Amazone », et lui confère une place centrale dans la lutte contre le changement climatique. »
Etats-Unis : victoire contre un géant du plastique
En décembre 2019, Diane Wilson a remporté un procès historique contre Formosa Plastics, l’une des plus grandes entreprises pétrochimiques au monde, pour le déversement illégal de granulés plastiques toxiques dans le golfe du Texas. Le règlement d’une amende de 50 millions de dollars est la plus grosse condamnation obtenue dans l’histoire du Clean Water Act [loi fédérale sur l’eau] des Etats-Unis lors d’un procès de citoyens contre un pollueur industriel. Dans le cadre du règlement, Formosa Plastics a accepté d’atteindre le « zéro rejet » de déchets plastiques de son usine texane de Lavaca Bay, de payer des pénalités jusqu’à ce que les rejets cessent et de financer la dépollution des zones humides, des plages et des voies navigables locales affectées.
Diane a déclaré : « Je combats depuis trente-quatre ans, un géant du plastique situé sur la côte du golfe du Texas. Il s’agit de Formosa Plastics, un pollueur international basé à Taïwan. J’avais 40 ans, j’avais cinq enfants et je travaillais dans une poissonnerie quand j’ai commencé. Maintenant, j’ai 74 ans. Cela montre qu’on n’est jamais trop vieux pour faire ça.
Quand j’ai commencé, je n’avais aucune expérience, aucun soutien, pas d’argent. Les gens disaient surtout que j’étais folle. Ils disaient que j’étais une hystérique.
[…] Puis, comme je continuais, ils ont essayé de me soudoyer. Lorsque cela n’a pas fonctionné, un hélicoptère a atterri dans ma cour. Des coups de feu ont été tirés et mon chien a été tué. Puis mon bateau a été saboté et il a failli couler avec moi dedans. Lorsque j’ai organisé une manifestation, l’entreprise a embauché 300 travailleurs et leur a payé des heures supplémentaires pour constituer un piquet de grève. »
« Mais j’ai persisté. Et la raison pour laquelle j’ai persisté c’est que la baie était vivante pour moi. Elle faisait partie de la famille. Quand j’étais enfant, nous vivions près de l’eau. J’ai marché sur ses rives et j’ai pataugé dans ses eaux. Et quand j’avais environ cinq ans, je pouvais littéralement voir l’eau et elle était comme ma grand-mère. Et j’ai juré que cette compagnie n’aurait pas la baie. Ils obtenaient tout de l’État du Texas, des autorités locales, mais ils n’allaient pas obtenir la baie.
[…] J’ai fait de la désobéissance civile alors que je ne savais pas ce qu’était la désobéissance civile. J’ai fait des grèves de la faim alors que je n’avais aucune idée de ce qu’était une grève de la faim. J’ai 13 grèves de la faim au compteur. Parce que le plus drôle, c’est que j’ai découvert que la désobéissance civile fonctionne. Lorsque vous exprimez votre intention et que vous vous déplacez physiquement, des choses se produisent.
Un homme célèbre a dit un jour : « Un homme raisonnable s’adapte au monde, mais un homme déraisonnable fait en sorte que le monde s’adapte à lui ». Dans ce cas, nous nous comportons trop bien. Nous devons devenir déraisonnables pour cette planète.
Tout au long de ce voyage, j’ai perdu beaucoup de choses. J’ai perdu un mariage. J’ai perdu mon bateau. J’ai perdu mon travail. J’ai perdu beaucoup d’amis. Mais le plus drôle, c’est qu’en perdant tout, vous gagnez votre âme. »
Zambie : une société minière britannique tenue pour responsable de ses opérations
Alarmé par la pollution produite par l’exploitation de Konkola Copper Mines dans la province de Copperbelt en Zambie, Chilekwa Mumba a organisé une action en justice pour tenir responsable la société mère de la mine, Vedanta Resources, basée au Royaume-Uni. La victoire de Chilekwa à la Cour suprême du Royaume-Uni a fait jurisprudence. C’était la première fois qu’un tribunal anglais décidait qu’une entreprise britannique pouvait être tenue responsable des dommages environnementaux causés par des opérations gérées par une filiale dans un autre pays. Ce précédent a depuis été appliqué pour tenir Shell Global, l’une des dix plus grandes sociétés au monde en termes de chiffre d’affaires, pour responsable de sa pollution au Nigeria.
Chilekwa a déclaré : « Je salue le cabinet d’avocats Leigh Day qui a fourni tant de conseils tout au long de ce qui s’est avéré être un processus fastidieux [de six ans] pour faire porter la responsabilité et la réforme des opérations minières réalisées dans des communautés qui étaient impuissantes à lutter contre la dégradation de leur environnement. J’accorde également un grand crédit aux membres de l’équipe zambienne locale, dont certains que je ne peux pas citer nommément car ils étaient des lanceurs d’alerte anonymes. Et je tiens à remercier les communautés impliquées de s’être défendues et de le faire non seulement pour elles-mêmes, mais pour l’avenir de notre planète. »
Sources : goldmanprize.org
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()
