Le Programme alimentaire mondial (Pam) des Nations unies est la plus grande organisation humanitaire au monde. Il a pour mission de s’attaquer aux causes de la faim dans le monde tout en nourrissant ceux qui sont au bord de la famine. Le 31 mars 2023, son directeur exécutif en fin de mandat, David Beasley, a accordé une longue interview à Sarah Montague, dans le cadre de l’émission Hardtalk de la BBC.
Il a souligné à plusieurs reprises que la situation devenait rapidement incontrôlable, déclarant que nous reculons. Les solutions ne fonctionneront que s’il y a de la bonne volonté et des efforts conjoints.
Les crises se succèdent
Lorsque D. Beasley prit ses fonctions il y a six ans, 80 millions de personnes souffraient de la faim extrême, mais il était confiant dans le fait que le Pam puisse un jour ne plus avoir de raison d’être. Cependant, a-t-il expliqué, les guerres et les chocs climatiques ont fait passer ce nombre à 135 millions avant la Covid, puis à 276 millions pendant la Covid. La rupture de la chaîne d’approvisionnement et l’endettement se sont accélérés, puis la guerre en Ukraine a entraîné une inflation du prix des denrées alimentaires et des carburants, ainsi qu’une nouvelle dévaluation des monnaies. Il y a donc aujourd’hui 350 millions de personnes « qui ne savent littéralement pas d’où viendra leur prochain repas et qui risquent de mourir de faim, et cela me brise le cœur. »
Pour replacer les choses dans leur contexte, D. Beasley a ajouté qu’il y a deux cents ans, la planète ne comptait que 1,1 milliard d’habitants, dont environ 95 % vivaient dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté. « Nous avons réduit ce taux à moins de 10 % ! Mais pour la première fois depuis des centaines d’années, nous régressons ! » D. Beasley croit néanmoins qu’il est possible d’éradiquer la famine dans le monde : « Si nous mettons fin aux guerres, il est évident que nous pourrons y arriver, même avec les chocs climatiques. Et nous devons changer notre approche à long terme en ce qui concerne la façon dont nous abordons la question de la faim extrême dans de nombreux pays en conflit dans le monde. » Sinon, a-t-il prévenu, la situation va encore s’aggraver.
Dans la semaine qui a suivi l’émission, deux nouvelles sont venues étayer ses propos : El Niño est susceptible de faire son retour en 2023, entraînant des conditions météorologiques encore plus extrêmes et risquant de provoquer des records de chaleur en 2024 ; le Pakistan voit les donateurs réduire leurs contributions en raison de la montée en flèche de l’inflation en réponse aux phénomènes mondiaux et aux effets dévastateurs des inondations de l’année dernière, qui ont entraîné des bousculades meurtrières lors de distributions de nourriture.
Géopolitique et alimentation
Au début de la guerre en Ukraine, D. Beasley a demandé l’ouverture du port d’Odessa afin que les céréales ukrainiennes puissent être acheminées vers le reste du monde. L’Ukraine produit suffisamment pour nourrir plus de 400 millions de personnes ; plus de cinq millions de tonnes de céréales, essentielles pour prévenir la famine, sont exportées chaque mois depuis Odessa. Finalement, l’Accord de la mer Noire négocié par les Nations unies et la Turquie en juillet 2022 a permis d’acheminer les céréales. La prolongation de l’accord, obtenue de haute lutte, ne sera possible que si la Russie peut acheminer ses propres céréales et engrais, qui sont également essentiels pour le reste du monde, mais le président Poutine affirme que les sanctions les bloquent alors qu’elles ne le devraient pas.
A la question de savoir si V. Poutine a instrumentalisé la nourriture, il a convenu du mobile politique, « mais actuellement, les conséquences humanitaires pour les plus pauvres sont en jeu et la situation va empirer dans les douze prochains mois. C’est pourquoi nous avons insisté sur l’allègement des sanctions. […] Et il faut faire plus. […] On doit mettre fin à la guerre. C’est la meilleure chose qui puisse arriver. On doit s’assurer que les engrais et les denrées alimentaires peuvent entrer et sortir d’Ukraine ainsi que de toute la région de la mer Noire. […] Il faut faire pression sur toutes les parties impliquées dans ce conflit, en particulier sur la Russie, pour que la nourriture puisse circuler et que les agriculteurs puissent se rendre dans les champs. »
La souffrance de l’Afrique
D. Beasley a reconnu que le continent africain subit des dommages collatéraux de la guerre en Ukraine et du changement climatique. Avec plus d’un milliard d’habitants, 70 % de sa production alimentaire est assurée par de petits exploitants qui n’ont pas les moyens d’acheter des engrais, si bien que la production diminue. Il a évoqué la Somalie dont les saisons des pluies n’ont pas eues lieu, cinq années de suite. « Dans la région du Sahel, la sécheresse, les inondations soudaines font que les gens meurent littéralement de faim. Si l’on ajoute à cela la guerre, le coût du carburant, le manque de disponibilité, on voit que beaucoup de ces pays sont très vulnérables, et […] vous avez l’Etat islamique, Al-Qaïda, Boko Haram, et en Somalie, Al Shabaab, qui exploitent ce type de situations. […] C’est pourquoi nous devons être là pour aider à stabiliser ces régions […]. Pendant que le monde s’occupe d’atténuer le changement climatique, ces pays doivent s’adapter pour survivre dans ces conditions. Et nous avons des solutions pour cela. »
Il ne suffit pas de nourrir les populations
Interrogé sur la déclaration de Gernot Laganda, directeur du risque climatique pour le Pam, selon qui : « Le changement climatique pousse le système d’aide au-delà du point où il peut maîtriser le train en marche », D. Beasley a expliqué qu’il y a deux ans, 30 millions de personnes ont été déplacées en raison du seul changement climatique et, que d’après ce que le Pam constate, la situation ne fera qu’empirer. Il faut trouver une alternative. « L’humanitaire n’est pas une solution à long terme. Si l’on se contente de fournir de la nourriture, on le fera pendant les mille prochaines années. » Mais les programmes de développement, qui consistent à forer des puits, à réhabiliter les terres et à créer des canaux, réduisent considérablement le besoin d’aide. En 2022, dans 80 % des villages du Niger où le Pam a mis en œuvre des programmes de développement, 500 000 personnes n’ont pas eu besoin d’aide humanitaire lors du choc Ukraine-Russie. Ce qui a permis d’économiser 30 à 40 millions de dollars. Elles ont survécu et certaines ont prospéré.
Où, quand et comment aider
Avec des fonds limités, le Pam doit faire des choix difficiles. Certains lui sont imposés par les donateurs, d’autres par la réticence de certains gouvernements à travailler avec lui. Sinon, le Pam travaille selon un système d’évaluation normalisé, la classification intégrée des phases de la sécurité alimentaire (IPC), bien que D. Beasley utilise sa propre terminologie. « J’utilise des expressions comme famine, frapper à la porte de la famine, marcher vers la famine, au bord de la famine. A l’heure actuelle, 345 à 350 millions de personnes sont sur le point de mourir de faim. Sur ce nombre, 50 millions dans environ 50 pays frappent à la porte de la famine. […] ; ces 50 millions doivent obtenir de la nourriture, sinon elles vont clairement mourir [ou] alors se produira une déstabilisation des nations [et] des migrations massives. Et je peux vous assurer que ça coûtera mille fois plus cher. » Mais aujourd’hui, l’aide est réduite en raison de l’insuffisance du financement accordé au Pam.
Ainsi, les réfugiés rohingyas au Bangladesh ont vu leur allocation réduite d’un cinquième alors que les enfants de ces camps souffrent déjà d’insuffisance pondérale et de retards de croissance. En Afghanistan, les rations de quatre millions de personnes au niveau 4 de l’IPC « frappant à la porte de la famine » ont été réduites de 50 %. En Syrie, l’argent vient à manquer. « Alors que nous manquons d’argent, nous savons qu’il y a actuellement 400 000 milliards de dollars de richesses sur la planète. Comment, au nom de Dieu, pouvons-nous nous retrouver dans cette situation où nous n’avons pas assez de nourriture pour nourrir des enfants affamés ? » Le contact que D. Beasley a avec les enfants entretient sa motivation : « On ne peut pas abandonner l’humanité. On ne peut pas abandonner ces petits enfants. Ce ne sont pas des numéros. Ce sont des enfants qui ont un nom. »
Le Pam s’efforce de collecter 23 milliards de dollars cette année, soit beaucoup plus que les années passées. Pourtant, Cary Fowler, envoyé spécial des Etats-Unis pour la sécurité alimentaire mondiale, a déclaré : « Le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire augmente plus rapidement que notre capacité à fournir de l’aide. Nous ne sortirons pas de cette crise en fournissant de l’aide alimentaire. » D’après D. Beasley, l’aide doit être maintenue. Ne pas s’attaquer à la crise syrienne dès le début a coûté 125 milliards de dollars sur cinq ans, alors que soutenir un Syrien en Syrie coûte 50 centimes par jour ; les enfants à la frontière entre les Etats-Unis et l’Amérique du Sud coûtent « 750 dollars par semaine, par enfant, par abri, soit 60 millions de dollars par semaine, contre un à deux dollars avec des programmes de développement pour que les agriculteurs et les familles puissent cultiver leur propre production alimentaire. » Il souligne que les gens veulent vivre là où ils sont. De plus, les personnes qui peuvent prendre soin d’elles-mêmes et cultiver leur propre nourriture sont « moins vulnérables aux dirigeants fous, aux dictateurs ».
Là où ça ne va pas
Sur les pays africains bénéficiaires de l’aide qui avaient promis de consacrer 10 % de leur budget à l’agriculture et au développement rural en 2003, seuls deux ont atteint cet objectif vingt ans plus tard. Le Pam doit donc décider avec qui il peut travailler au mieux et qui il peut aider. En outre, les pays riches achètent et stockent activement, en particulier la Chine, qui, selon le ministère américain de l’Agriculture, possède 69 % des réserves mondiales de maïs, 60 % de celles de riz et 50 % de celles de blé. A titre de comparaison, les Etats-Unis possèdent 6 % des céréales mondiales.
D. Beasley a souligné qu’en termes de lutte contre la faim de sa population, la Chine a connu un grand succès, mais qu’en termes d’aide humanitaire et de développement, elle est loin derrière. En 2022, la Chine (1,4 milliard d’habitants et deuxième économie mondiale) a donné moins d’un centime par personne, soit 11 millions de dollars, au Pam. Les Etats-Unis (332 millions d’habitants et première économie mondiale) ont donné 22 dollars par personne, soit 7,4 milliards de dollars. « D’autres pays font un excellent travail. Mais la Chine, à mon avis, doit davantage jouer un rôle de partenaire pour le monde dans une période comme celle-ci. »
Et les milliardaires philanthropes ?
« Certains d’entre eux se sont engagés, mais pas au niveau ou au degré souhaitable. Les dons du secteur privé sont passés de 20 à 30 millions à environ 500 millions, mais les besoins sont tellement importants, comme vous pouvez l’imaginer. » Il souligne l’augmentation de la valeur nette de la fortune du milliardaire moyen pendant la Covid : « Cinq milliards de dollars par jour ! Incroyable ! » Mais plutôt que de leur demander de résoudre tous ces problèmes grâce à leur richesse « alors que nous sommes confrontés à des problèmes à court terme, je veux qu’ils s’engagent dans la partie. Je veux qu’ils s’engagent dans le processus, avec toute leur technologie, toute leur expertise, leur intelligence […]. Engagez-vous avec nous. Eradiquons la faim dans le monde. Rien n’est plus important à une époque comme celle-ci. »
« La population mondiale est d’environ huit milliards d’habitants. Qu’en sera-t-il lorsque nous serons dix milliards ? Luttons dès MAINTENANT ! Nous devons prendre de l’avance. »
Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International basée au Royaume-Uni. En tant qu’auteure, elle s’intéresse principalement aux tendances environnementales et politiques.
Sources : BBC ; wfp.org ; Euronews ; Reuters ; ipcinfo.org
Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : De nos correspondants ()
