Les grands enjeux planétaires d’aujourd’hui

Partage international no 416avril 2023

par Patricia Pitchon

Dans son dernier ouvrage Megathreats, Nouriel Roubini professeur à la New York’s Stern School of Business, examine dix enjeux cruciaux actuels qu’il appelle des « mégamenaces » (megathreats). En font parties les menaces environnementales, financières et économiques, sociales, politiques et technologiques. Beaucoup d’entre elles impactent non seulement notre portefeuille mais aussi notre santé mentale et physique et le monde du travail lui-même.

Dans le domaine technologique, N. Roubini analyse les diverses menaces engendrées par l’intelligence artificielle (IA). Alors que dans le domaine médical on utilise déjà des applications qui semblent bénéfiques tant pour le patient que pour le médecin (en fournissant des diagnostics précis et rapides de maladies graves), l’IA est source d’inquiétudes des plus générales, concernant tant la vitesse et l’échelle des changements qu’elle provoque que le fait qu’elle puisse entrer en compétition avec nous, nous conduisant à devenir les domestiques plutôt que les « maîtres » de cette nouvelle technologie. Il existe certaines craintes très concrètes : non seulement les travailleurs industriels mais aussi les diplômés universitaires à l’aise avec les ordinateurs, pourront être remplacés et difficilement retrouver un travail où leurs compétences soient reconnues. Même les écrivains, les musiciens et les compositeurs semblent menacés.

En Chine, il existe un plan favorisant l’utilisation des robots, en raison de la pénurie de travailleurs ayant entre trente et quarante ans, causée par la politique de l’enfant unique trente ans auparavant. Il s’agit juste d’une annonce des autorités, et il reste à voir comment les robots pourraient remplacer entièrement une génération manquante.

Cela nous conduit à considérer différemment « la bombe de la dépopulation » en ce qui concerne la Chine. Il semblerait que cent millions de femmes soient comptabilisées en trop alors qu’elles n’existent pas. Actuellement, il y a 40 % d’hommes en plus que de femmes en Chine.

La perturbation du commerce du gaz et du pétrole est apparue comme un problème particulièrement important parmi les nations européennes et dans une moindre mesure pour les Etats-Unis, aussi bien que pour de nombreux autres pays. La destruction du pipeline fournissant du gaz naturel de la Russie vers l’Allemagne a provoqué des ajustements majeurs en Europe et une pagaille pour trouver d’autres sources d’approvisionnement.

La Russie souffre des sanctions économiques de l’Occident pour avoir envahi l’Ukraine. Ces sanctions l’ont contrainte à vendre pétrole et gaz plus à l’Est, spécifiquement à la Chine et à l’Inde. Fournisseur de céréales du monde, l’Ukraine a été incapable de poursuivre l’exportation de ces denrées, et cela a commencé à causer des famines dans les pays en développement les plus pauvres, qui en dépendaient. Il est clair que les perturbations du commerce et les troubles économiques majeurs dans de nombreux pays ont été causés par l’épidémie, l’interruption de chaînes d’approvisionnement, la guerre en Ukraine, par les sanctions et la compétition destructive, et non pas grâce à la coopération entre les grandes puissances.

Un danger examiné en détail par N. Roubini est celui de la crise mondiale de la dette, qui a une série de causes. L’une est la difficulté à se redresser pour nombre de pays de taille moyenne et plus petite, où de nombreux emplois perdus n’ont pas été retrouvés et où de nombreux petits commerces qui ont fermé durant l’épidémie n’ont toujours pas rouvert.

Il est important de comprendre que dans de nombreux pays, les individus, les ménages, les entreprises et les sociétés, de même que les gouvernements, empruntent de l’argent pour rembourser leurs dettes sans étouffer la croissance. Et, comme le précise également N. Roubini, le niveau d’endettement est malsain lorsqu’un pays n’a aucune chance réaliste de le rembourser. C’est peut-être le cas de nombreux pays endettés. Pour le citer : « L’enthousiasme est toujours de mauvais conseil ». En effet, « l’enthousiasme et l’argent facile gonflent les bulles qui éclatent. » Il cite en exemple le cas de l’Argentine, qui s’est retrouvée en défaut de paiement pour la quatrième fois depuis 1980. Les créanciers ont prolongé le délai de remboursement de la dette et réduit les paiements des intérêts, mais, comme le souligne N. Roubini, l’Argentine a toujours une dette publique d’environ 300 milliards de dollars (presque l’équivalent de la totalité de sa production en 2020). Le taux d’inflation y est actuellement d’environ 90 %.

 

Un monde habitable nécessite des endettements corrects dans les pays en développement

N. Roubini note : « Un monde habitable et progressiste nécessite des niveaux d’endettements corrects dans les pays en développement d’Afrique et d’Amérique latine ainsi que dans certains pays d’Asie, la situation actuelle constituant un piège de la dette et ajoutant à la fragilité de l’économie mondiale, et pas seulement des économies locales. Dans le même temps, les Etats-Unis et l’Europe sont également endettés d’une manière qui suscite l’inquiétude. Il rappelle que les Etats-Unis ont mis en place une aide économique pendant l’épidémie d’une valeur de 1 000 milliards de dollars, suivi par les deux programmes de Trump qui ont ajouté 4 500 milliards de dollars supplémentaires à la dette publique depuis 2019 ». L’augmentation de la dette en Europe pour faire face à la covid a atteint des niveaux jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale, d’après un article de février 2021 du New York Times, cité par N. Roubini.

Des puissances majeures comme la Chine semblent surexposés aux risques en Afrique et peut-être aussi dans certaines parties d’Asie où les prêts ne seront pas remboursés. C’est une situation qui se répète souvent avec les pays bien portant espérant gagner de l’influence politique, des accès à d’importantes ressources minérales, aux matières premières, à des territoires stratégiques etc. Trop souvent les citoyens ordinaires n’ont pas leur mot à dire et ne tirent aucun bénéfice de ces prêts. De nombreuses souffrances sont provoquées par des taux d’intérêts de ces prêts trop élevés, comme si le but était de maintenir le pays « à bout de souffle », devant toujours restructurer la dette et ne parvenant jamais à la rembourser. Une situation punitive.

Nous ne savons pas clairement si nous allons vers une récession plus longue et plus profonde ou vers un choc brusque, ou les deux, mais une chose devient de plus en plus évidente : il n’est pas utopiste mais absolument nécessaire de développer de meilleurs moyens de prendre soin les uns des autres, de nous éveiller aux manières d’y procéder, de nous alerter sur les priorités comme la nourriture et le logement, les opportunités pour l’éducation et la santé, et de reconnaître qu’en de telles circonstances le chemin n’est pas la compétition féroce mais plutôt la coopération généralisée, dans un échange ouvert d’informations. Davantage de consultation des gens ordinaires est nécessaire, et les mécanismes appropriés existent à l’échelle mondiale, capables de créer des ponts et de jeter les bases pour des changements bien nécessaires et un monde plus heureux.

Auteur : Patricia Pitchon, autrefois journaliste au quotidien colombien El Tiempo. Aujourd’hui basée à Londres, elle est journaliste indépendante. Egalement psychothérapeute, elle travaille avec les réfugiés.
Sources : Références : Nouriel Roubini, Megathreats. Publié au Royaume-Uni par John Murray, 2022.
Thématiques : Économie
Rubrique : Divers ()