Partage international no 410 – octobre 2022
par Dominique Abdelnour
Le pouvoir des peuples se manifeste de différentes manières chez ceux qui vivent dans des endroits difficiles et défavorisés ou qui font un travail physique difficile. Par exemple, de nombreux jeunes s’organisent pour vivre dignement et prendre leur destin en main de manière innovante. Des travailleurs manuels prennent des responsabilités dans des associations locales ou politiques.
L’auto-organisation d’un quartier
Diangou Traoré est une militante engagée contre les violences policières et le mal-logement. En 2016, elle est devenue porte-parole de Franc-Moisin citoyenne (Franc-Moisin est un quartier de Saint-Denis, près de Paris), une association locale dont l’objectif est de transformer la colère et la souffrance des habitants démunis de Saint-Denis en une force collective de discussion, d’auto-organisation et de transformation.
Elle dénonce publiquement des problèmes habituellement passés sous silence (punaises de lit, rats, augmentation des loyers). Elle évoque les difficultés pratiques des pauvres pendant la pandémie (lorsque cantines scolaires et écoles sont fermées, difficulté de nourrir les enfants ou de payer les cartouches d’encre pour imprimer les cours). Pour elle, la solidarité inter-quartier a toujours existé, par exemple dans le partage de la nourriture entre voisins, particulièrement développé pendant le confinement. Elle explique que lorsque vous perdez votre salaire, vous devez choisir entre votre loyer et votre nourriture. Dans une interview à Mediapart1, elle appelle le ministre en charge de sa ville à prendre des mesures pour améliorer la vie des pauvres et à rechercher le dialogue avec les habitants lors de la planification d’un projet de rénovation urbaine, en tenant compte de leur besoin d’un relogement digne.
Diangou estime que, pour une association de quartier, la défense de la sécurité sociale et des services publics est en corrélation avec la lutte pour un logement décent. C’est du militantisme politique – elle est devenue animatrice et porte-parole du Parlement de l’Union populaire en vue des élections françaises de 2022.
Perpignan : NasDas, influenceur
Les quartiers pauvres à forte concentration de personnes issues de l’immigration sont considérés comme difficiles et souvent caricaturés comme des lieux livrés au crime, à la drogue et aux bandes organisées.
L’influenceur NasDas (Nasser Sari) est un autre exemple de ces jeunes qui réussissent à changer les choses de manière originale. Il est né à Saint-Jacques, à Perpignan (France).
« Saint-Jacques, quartier historique de la ville de Perpignan, connaît de nombreuses difficultés sociales et économiques. Le taux de chômage est supérieur à 83 % (90 % chez les jeunes) et l’espérance de vie est réduite de dix ans par rapport au reste de la ville. Le revenu annuel médian par habitant, avant prestations sociales, est inférieur à 2 500 euros, les logements sont insalubres et seul un quart des enfants sont régulièrement scolarisés2. » Les trois-quarts de ce quartier sont habités par des gitans et le reste par des personnes d’origine algérienne. Lorsque les visiteurs se rendent à Saint-Jacques, ils voient des ordures non ramassées : en revanche, NasDas voit la vie, la beauté et la solidarité. Il est devenu le premier influenceur français sur Snapchat en partageant sa vie sur ce réseau social.
Il est né dans un quartier où les gens gagnent 300 euros par jour en vendant de la drogue, mais la mère de NasDas l’a toujours tenu à l’écart de ces filières. Aujourd’hui, il dirige une équipe de 40 personnes. Ses vidéos rayonnent de joie et de chaleur, et il suscite un enthousiasme contagieux partout où il va. Elles sont remplies de joie de vivre, de solidarité, d’amitié. Il attire les jeunes, notamment ceux qui ont des difficultés à s’intégrer dans la société.
« Je veux briser les clichés, explique-t-il. Je suis un jeune de couleur, quelqu’un qui ose. J’ai envie d’embêter un peu les gens. Pour montrer à la France qui nous sommes. […] On fait des vidéos, on vit, on rit et grâce à nous, tout le monde parle de Perpignan. […] Il y a une réalité qu’il ne faut pas cacher. Le niveau de violence est encore assez élevé, malheureusement. A mes yeux, il est trop élevé, parce que je ne supporte pas la violence3. »
Il montre que son slogan : La chienneté, est un mode de vie dans ce quartier difficile, mais qu’il peut avoir de bons côtés, et que les gens peuvent en être fiers. Il fait la promotion de la Danse de la chienneté en disant : « Venez dans le quartier, vous allez vous amuser avec nous. »
Son équipe organise des randonnées et des entraînements de boxe pour les jeunes. Il se bat contre la mairie qui veut installer des parcmètres dans son quartier, alors que les habitants ne pourraient pas les payer. Il sait comment parler aux jeunes du quartier et encourage le respect, la responsabilité et l’action collective : il les incite à économiser l’eau et à garder le quartier propre. Il les emmène à Aqualand (un parc aquatique près de Perpignan) en leur demandant « de ne pas se faire remarquer, de ne pas avoir l’air d’un chien battu si le hamburger est trop cher. Mon frère, arrête de te plaindre. Tu casses, tu paies. » Plus que tout, il leur inculque le respect et l’estime de soi.
De femme de chambre à députée

Rachel Keke
Rachel Keke est née en Côte d’Ivoire en 1974 et a émigré en France à l’âge de 26 ans. Elle est entrée comme femme de chambre en 2003 à l’hôtel Ibis Batignolles, à Paris. Le métier de femme de chambre en hôtel est très éprouvant physiquement. Elle décrit ce travail comme un travail qui détruit le corps : « Parfois, on est tellement fatigué qu’on en pleure. »
Avec l’aide du syndicat CGT, elle a mené une lutte victorieuse avec 20 autres travailleurs contre le groupe Accor. Personne ne croyait pouvoir gagner mais, après 22 mois de lutte, ils ont obtenu une augmentation substantielle des salaires, une réduction du temps de travail et l’annulation du licenciement de dix travailleurs atteints d’une maladie professionnelle. Ils ont résisté aux menaces et aux intimidations. Ils ont souvent utilisé des méthodes créatives comme l’occupation festive de l’hôtel, avec des chants et des danses rythmés : « Frottez, frottez, il faut payer, l’esclavage, c’est fini, la sous-traitance c’est fini. » Leur objectif était de devenir visibles. Dans une interview à Mediapart, Rachel déclare : « C’est du racisme, si nous n’étions pas noires, nous n’aurions pas été traitées comme ça. Ce travail détruisait nos corps, treize personnes sont malades à cause de ce travail. » Elle exige que les politiques s’occupent de l’exploitation des travailleurs immigrés, notamment par la sous-traitance, qui génère beaucoup de souffrance.
En mai 2022, elle est élue à l’Assemblée nationale avec La France insoumise. La porte-parole de la lutte des femmes de ménage de l’Ibis Batignolles a battu l’ancienne ministre des Sports, Roxana Maracineanu, avec 51,38 % des voix contre 48,62 %. Elle a gagné contre le préjugé selon lequel la classe ouvrière n’a pas les connaissances culturelles et mentales pour travailler en politique, ce qui est une façon d’imposer la domination de la bourgeoisie et la pérennisation des inégalités sociales. Au Parlement, lors d’une discussion sur l’augmentation du salaire minimum, elle a harangué les députés français issus pour la plupart des classes privilégiées : « Quiconque n’a jamais gagné 800, 900, 1 000 euros par mois, pas par jour, ne peut pas ne pas connaître la douleur du travail de première nécessité. »
Références :
1 – Mediapart est un journal d’investigation en ligne français indépendant créé en 2008.
2 – Source : Made in Perpignan.com
3 – Source : The Guardian, Royaume-Uni
4 – YouTube
Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
Thématiques : Société
Rubrique : De nos correspondants ()
