L’accès à l’eau potable est la priorité absolue
Partage international no 409 – septembre 2022
par Patricia Pitchon
Lorsque l’acteur Matt Damon et Gary White, ingénieur spécialisé en hydraulique, ont été présentés lors d’une réunion annuelle de la Clinton Global Initiative, ils ont réalisé qu’ils partageaient tous deux une passion et une mission : permettre à un plus grand nombre de personnes pauvres d’accéder à l’eau potable. Environ un quart de la population mondiale n’y a pas accès. Ce manque énorme par rapport à un besoin primaire fait de l’approvisionnement en eau potable à travers le monde une priorité absolue, et il nécessite l’attention constante et ciblée des gouvernements, des agences qui peuvent offrir une expertise, des organisations caritatives, des groupes bénévoles et communautaires, et des citoyens du monde entier.
Matt Damon (fondateur de Water.org) et Gary White (fondateur de Water Partners) ont considérablement amélioré et étendu leur travail en joignant leurs forces pour sensibiliser de nombreuses personnes, augmenter la collecte de fonds, mettre au point des procédés efficaces et mieux comprendre comment coopérer avec les communautés locales. Leur livre, The Worth of Water (La valeur de l’eau), relate leurs luttes et leurs succès. Au cours de ses dix premières années de fonctionnement, l’organisation de M. Damon a touché 750 000 personnes. Mais en 2019, avec Gary White et tous les groupes avec lesquels ils se sont associés, y compris les groupes techniques et communautaires locaux ainsi que les agences gouvernementales, les banques et les philanthropes, ils ont touché 40 millions de personnes – dont beaucoup dans des régions très pauvres d’Amérique latine, d’Afrique ainsi que d’Asie – et à un rythme qui continue d’augmenter.
Lorsque Matt Damon s’est joint à une tournée des pays africains, poussé par son ami Bono, le chanteur de U2, qui insistait sur le fait que « voir, c’est croire », il a réalisé que de nombreux villages pauvres n’ont pas de puits. Cela signifie que les filles et les femmes (dont les tâches consistent notamment à aller quotidiennement chercher de l’eau pour la famille) doivent parfois marcher jusqu’à un puits pendant deux ou trois, voire quatre heures, et revenir. En d’autres termes, dans cette situation, les filles ne peuvent pas aller à l’école et les femmes ne peuvent même pas exercer un emploi rémunérateur à domicile, même à temps partiel, car elles n’ont pas le temps de le faire.
L’une des leçons les plus importantes que Matt Damon et Gary White ont apprises est que, bien que la crise de l’eau soit un problème mondial, les solutions doivent être locales. Cela signifie qu’il faut éviter les équipements sophistiqués qui ne peuvent être réparés que par un technicien spécialisé. Avec des technologies plus simples, les populations locales peuvent utiliser des matériaux locaux et participer à la construction et à la réparation lorsque le besoin s’en fait sentir.
Cette approche est un bon exemple de personnes travaillant ensemble pour un objectif vital ; elle montre aussi qu’un engagement actif est une clé du succès. Parlant de ses propres projets de construction de puits, G. 44). »
Un autre aspect de l’engagement consiste à demander aux gens d’élire un conseil local de l’eau pour collecter régulièrement des cotisations auprès de la communauté, afin de garantir qu’un puits puisse fonctionner à long terme. L’expérience de G. White dans le monde en développement, d’abord en Amérique latine, puis aux Philippines et ailleurs, lui a appris que l’engagement communautaire signifie « ne pas se contenter de parler avec les gens, mais les écouter vraiment ». Le partenariat avec des organisations locales qui construisent des systèmes d’approvisionnement en eau est devenu l’essence de sa stratégie, car il s’agit en fait « d’experts locaux qui savent comment exploiter les sources proches, comment concevoir des systèmes d’approvisionnement en eau pouvant être entretenus et comment parler d’hygiène aux membres de la communauté d’une manière qui les touche (pp. 43-44). » Cela soulève un point important : les mesures d’assainissement doivent souvent aller de pair avec les projets d’approvisionnement en eau, car la production de déchets humains à l’extérieur, plutôt que dans des latrines ou des toilettes, peut contaminer l’approvisionnement en eau local.
G. White et M. Damon ont tous deux réalisé qu’ils avaient besoin d’un partenariat avec une banque disposée à accorder de petits prêts aux pauvres, car la fourniture d’eau potable et d’installations sanitaires adéquates crée un cercle vertueux : les filles peuvent aller à l’école et recevoir une éducation, et les femmes peuvent apporter un revenu supplémentaire à la famille. Ces mesures d’assainissement ont également un impact sur l’amélioration de la santé en général et la diminution du risque de maladies véhiculées par l’eau.
La difficulté principale a été l’incrédulité initiale des responsables des organismes de prêts. Comment de si petits prêts pouvaient-ils être remboursés, puisqu’ils n’allaient pas directement dans une entreprise commerciale et que les bénéficiaires (principalement des femmes très pauvres) ne pouvaient apporter aucune garantie ?
G. White avait expliqué à M. Damon, lors de leur première rencontre, que les pauvres payaient déjà l’eau, et que celle-ci était incroyablement chère. La situation de l’une des clientes de Gary aux Philippines, Leneriza, illustre ce défi. Comme dans de nombreux quartiers pauvres du monde en développement, l’eau est souvent fournie dans des conteneurs livrés par des camions dans les quartiers. Mais grâce à un petit prêt, Leneriza a pu avoir l’eau courante chez elle et le prêt a été remboursé à raison de 10 dollars par mois (ce qui couvrait également sa facture d’eau). Elle a ainsi pu libérer 50 dollars par mois pour aider sa famille.
Il s’agit, en fait, d’un autre type de microcrédit. Les microcrédits existaient déjà, grâce au travail de pionnier du professeur bangladais Muhammad Yunus, qui a mis au point ces prêts aux petites entreprises et a fini par fonder la Grameen Bank, laquelle a surtout aidé de nombreuses femmes qui ont formé de petits groupes d’entraide mutuelle. Le taux de remboursement de ces prêts était très élevé, et le professeur Yunus a reçu plus tard un prix Nobel pour son travail. Ce type de prêt aux petites entreprises s’est répandu dans le monde entier et doit continuer. Mais un prêt destiné à améliorer l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, libérant du temps pour la création future d’une petite entreprise et améliorant au passage la santé et l’accès à l’éducation d’une famille, devait être compris dans toutes ses dimensions. C’était une idée nouvelle pour la plupart des banques.
Après avoir cherché pendant un an, G. White a finalement trouvé une banque qui voyait ce type de microcrédit favorablement : la Basix Bank, à Hyderabad, en Inde. Pour couvrir le risque de ces prêts, G. White et M. Damon ont d’abord dû apporter une caution financière. Avec quelques années de recul, il s’est avéré que le taux de remboursement de ces prêts était extrêmement élevé – plus de 90 % – un résultat merveilleux.
D’autres institutions ont alors commencé à proposer leur aide. L’exemple d’un premier prêt accordé à une femme en Inde, appelée Bodamma, est particulièrement inspirant ; Bodamma vivait avec sa famille au sommet d’une colline escarpée. Son mari était charpentier et elle était ouvrière journalière. Chaque jour, Bodamma ou l’une de ses filles descendait la colline escarpée pour aller chercher de l’eau, puis entreprenait la difficile remontée. L’alternance de ces tâches avec ses filles signifiait qu’elles restaient à la maison, loin du travail ou de l’école, selon le jour. Mais, en 2014, Bodamma a pu obtenir un petit prêt de 167 dollars et la compagnie des eaux locale a installé un robinet d’eau devant leur porte. Elle a facilement remboursé la somme mensuelle de 15 dollars car, avec les huit jours de travail supplémentaires qu’elle pouvait désormais effectuer, elle gagnait deux fois le montant du prêt mensuel. Une fois le prêt entièrement remboursé, Bodamma n’a plus payé qu’une petite facture à la compagnie des eaux. Pour aider ses voisins, elle a pu partager l’eau gratuitement avec trois autres familles, soit onze personnes au total. Les auteurs nous invitent à imaginer cela et à le « multiplier par des millions ».
En 2019, grâce au cycle de prêt qui s’est établi – l’argent remboursé étant ensuite prêté à nouveau à une autre personne – plus d’un milliard de dollars ont été mobilisés par les partenaires de Gary et Matt pour lutter contre la crise de l’eau. Aujourd’hui, en 2022, ce chiffre s’élève à trois milliards de dollars. Puisse cet excellent travail se poursuivre.
Gary White et Matt Damon : The Worth of Water, 2022. Portfolio/Penguin, Etats-Unis (non traduit).
Auteur : Patricia Pitchon, autrefois journaliste au quotidien colombien El Tiempo. Aujourd’hui basée à Londres, elle est journaliste indépendante. Egalement psychothérapeute, elle travaille avec les réfugiés.
Thématiques : environnement
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
