Partage international no 406 – juin 2022
Interview de Beatrice Fihn par Ana Swierstra Bie
La Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (Ican) est une coalition d’organisations non gouvernementales qui promeut l’adhésion au Traité d’interdiction des armes nucléaires des Nations unies ainsi que sa mise en œuvre. En 2017, l’Ican a reçu le prix Nobel de la paix pour son travail. Beatrice Fihn, directrice exécutive d’Ican, a été interviewée par Ana Swierstra Bie pour Partage international.
Partage international : La guerre en Ukraine a mis en évidence le caractère fallacieux de l’affirmation selon laquelle les armes nucléaires dissuadent la guerre. Elles semblent plutôt fonctionner comme une carte blanche pour le pays agresseur, interdisant aux autres pays et à l’Otan d’intervenir par crainte d’une escalade de la situation.
Beatrice Fihn : En effet, l’hypothèse selon laquelle nous pouvons nous appuyer sur le concept de dissuasion mutuelle est fausse. La dissuasion nucléaire se fait toujours dans un contexte où l’on est prêt à menacer de tuer des civils en masse pour obtenir ce que l’on veut. Beaucoup de ceux qui défendent le système actuel prétendent que cette dissuasion mutuelle apporte la stabilité. Je vois les choses tout à fait différemment. La menace du président Poutine accompagne l’invasion d’un autre pays. C’est du chantage ! Cela montre à quel point nous sommes vulnérables. Les Etats-Unis ne peuvent pas aider l’Ukraine parce qu’ils ont des armes nucléaires. Cette situation montre que les armes nucléaires sont un désavantage.
La théorie de la dissuasion est irrationnelle. Elle repose sur l’idée que vous seriez prêts à commettre un suicide global. Ce n’est jamais justifiable ni rationnel. Et l’autre camp le sait.
PI. La sécurité en Europe a été profondément secouée par l’invasion russe en Ukraine. La Finlande et la Suède prennent maintenant des mesures pour rejoindre l’Otan, et la croyance dominante semble être que les armes nucléaires sont nécessaires pour pouvoir se défendre contre des nations potentiellement agressives qui en possèdent et qui pourraient profiter de la situation. Dans le climat géopolitique actuel, abolir l’arsenal nucléaire semble plutôt naïf pour beaucoup ?
BF. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a montré que l’Europe ne sera jamais en sécurité tant que la Russie disposera d’armes nucléaires. Et compter sur davantage de menaces de guerre nucléaire pour résoudre la guerre nucléaire, c’est un peu comme croire qu’un climatiseur résoudra le réchauffement climatique. Compter sur la dissuasion nucléaire signifie que nous mettons notre sécurité entre les mains de Poutine et que nous lui faisons confiance pour faire ce qu’il faut. C’est naïf et irresponsable.
Une seule détonation nucléaire tuerait probablement des centaines de milliers de civils et en blesserait beaucoup plus ; les retombées radioactives pourraient contaminer de vastes zones dans plusieurs pays. Une panique généralisée entraînerait des déplacements massifs de population et de graves perturbations économiques. Des détonations multiples seraient pires. Les études et analyses menées depuis de nombreuses années par les agences des Nations unies et le Comité international de la Croix-Rouge ont toujours conclu qu’il ne pourrait y avoir de réponse humanitaire efficace après l’utilisation d’une arme nucléaire. Les capacités de soins de santé et d’intervention d’urgence seraient immédiatement dépassées, ce qui aggraverait le nombre déjà considérable de victimes.
Il est clair qu’une attaque nucléaire contre la Suède ou la Finlande serait totalement dévastatrice et que nous ne serions pas en mesure d’en gérer les conséquences. Mais une détonation nucléaire ailleurs en Europe aurait également de graves conséquences pour la Suède et la Finlande. La seule façon d’éviter une telle catastrophe est l’élimination totale des armes nucléaires et le meilleur outil dont nous disposons pour y parvenir est le traité des Nations unies sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) qui interdit toutes les activités liées aux armes nucléaires et établit un plan pour les éliminer.
PI. On parle dans les médias d’« armes nucléaires tactiques ». Qu’entend-on par là et comment fonctionnent-elles ?
BF. Les armes nucléaires tactiques sont conçues pour être utilisées sur un champ de bataille et leur puissance explosive est généralement plus faible. Cependant, toute utilisation d’armes nucléaires aurait des conséquences catastrophiques et de grande ampleur, notamment dans des régions densément peuplées comme l’Europe. Même les armes dites « tactiques » ou « du champ de bataille » ont généralement une puissance explosive de l’ordre de 10 à 100 kilotonnes. A titre de comparaison, la bombe atomique qui a détruit Hiroshima en 1945, tuant 140 000 personnes, avait une puissance de seulement 15 kilotonnes. Il est important de replacer cette échelle dans son contexte. Nous ne parlons pas de « petites » bombes. Leur impact reste énorme et elles sont destinées à raser des villes.
PI. Notre époque a jeté une lumière des plus effrayantes sur les perspectives de l’humanité lorsque des dirigeants immatures, irresponsables, impulsifs et avides de pouvoir mettent le doigt sur le bouton nucléaire. Mais ne devrions-nous pas nous demander s’il est sain et responsable pour une nation de conserver de telles armes, quels que soient ses dirigeants ? Et puis il y a aussi, bien sûr, la réalité des cyber-attaques et autres avancées technologiques.
BF. Les armes nucléaires ne seront jamais entre de bonnes mains. Les gens ne prennent pas toujours des décisions rationnelles. Nous savons aussi que des accidents peuvent se produire. Le monde espère que Poutine n’utilisera pas d’armes nucléaires. C’est la stratégie de sécurité de nombreux pays, comme les Etats-Unis. Mais elle est très fragile. En fait, nous vivons dans l’espoir qu’aucun pays n’en utilisera.
PI. Les erreurs techniques, mécaniques et humaines existent. Doit-on mettre sur le compte de la chance qu’une catastrophe majeure ne se soit pas encore produite en rapport avec les énormes stocks d’armes nucléaires dans le monde ?
BF. Oui, nous avons eu beaucoup de chance. Il y a eu beaucoup de quasi-accidents. De nombreux scientifiques ont déclaré que les enfants nés aujourd’hui ont plus de chances de connaître une guerre nucléaire que de ne pas en connaître. C’est terrifiant ! Nous avons aussi vu récemment que l’Inde a accidentellement lancé un missile sur le Pakistan. Si cela s’était produit entre une base américaine et la Russie, nous aurions pu basculer dans une guerre nucléaire aux conséquences catastrophiques. Si nous continuons ainsi, nous sommes sur un chemin très dangereux. Les gens agissent de manière imprévisible. Nous ne pouvons garantir que cela n’arrivera pas, donc nous devrions plutôt éliminer les armes nucléaires.
PI. Lorsque l’on pense à l’utilisation de bombes nucléaires, on pense immédiatement à Hiroshima et Nagasaki. Aussi horrible que cela ait été, quelle est la puissance des bombes nucléaires actuelles, comparée à celles de 1945 ? Que resterait-il pour les survivants ?
BF. Il y a peu d’informations divulguées. La plus grosse bombe jamais testée par les Soviétiques était la Tsar Bomba dont le rendement se comptait en mégatonnes. Tous les Etats dotés d’armes nucléaires continuent à moderniser leurs arsenaux et à y investir des milliards de dollars. Les armes nucléaires actuelles ont des rendements beaucoup plus élevés, ce qui discrédite l’idée qu’il y a eu des efforts de désarmement. En effet, le nombre d’armes a diminué depuis la guerre froide, mais la puissance des ogives existantes est bien supérieure à celle des bombes des années 1980. Ainsi, l’impact de l’utilisation d’une seule arme nucléaire serait beaucoup plus catastrophique que ce qui a été observé à Hiroshima et Nagasaki.
D’autre part, et malgré les horribles effets immédiats et à long terme d’une détonation nucléaire, nous ne devons pas oublier qu’il y aura des survivants. Les gens devront nettoyer les dégâts engendrés…
PI. Le raisonnement qui sous-tend la présomption de dissuasion des armes nucléaires est qu’elles sont trop terribles pour être utilisées. Mais nous ne réalisons pas que cela implique qu’elles sont également trop dangereuses pour être conservées. Au contraire, l’opinion générale dans de nombreux pays semble être qu’elles sont un « mal nécessaire ». Lorsque l’on connaît l’ampleur des destructions que ces armes peuvent causer, il est difficile de comprendre comment on peut plaider en faveur de l’armement nucléaire ou obtenir le soutien du public et de l’électorat pour leur existence et leur développement. Y a-t-il un manque de sensibilisation du public et des médias aux faits réels liés à la menace que ces armes représentent pour nous tous ? Il semble que nous soyons bercés par un faux sentiment de sécurité, en croyant que tant que les armes nucléaires sont entre de bonnes mains, rien ne peut vraiment mal tourner, et que cela n’a d’ailleurs jamais été le cas depuis qu’elles existent. Sommes-nous les victimes de l’ignorance, de la désinformation, du mythe et de la propagande ?
BF. Nous avons fait de la bombe un objet puissant et presque mythique. Mais c’est toujours une bombe fabriquée par l’homme, et nous pouvons décider de ce que nous en faisons.
Nous devons créer une forte pression politique et stigmatiser les armes nucléaires. Nous les considérons comme un symbole de pouvoir. Mais nous devrions les voir comme un symbole de honte. Nous ne pouvons forcer personne à désarmer. Mais nous pouvons faire en sorte qu’il soit plus difficile et plus coûteux de posséder des armes nucléaires, afin qu’ils comprennent qu’il est plus facile de s’en débarrasser. Les têtes nucléaires sont difficilement utilisables tant elles engendrent de chaos. Elles vont à l’encontre des tendances actuelles du développement militaire. Il s’agira d’un processus progressif de diminution de la valeur des armes nucléaires. Moins nous les valoriserons, plus les Etats voudront s’en débarrasser.
J’ai l’espoir que nous y parviendrons. Nous avons fait d’énormes progrès en matière de droits de l’homme et de droit international. Ces systèmes et ces règles ne sont pas sans faille et n’empêcheront pas des événements comme une invasion russe. Cependant, ils fournissent un cadre pour la réponse internationale.
PI. De vastes sommes d’argent sont détournées d’autres usages et versées dans la production, le développement et la maintenance de l’arsenal nucléaire, des armes dont nous sommes tous d’accord pour dire qu’elles ne devraient jamais être utilisées.
BF. Il est certain que l’industrie de l’armement a intérêt à ce que la dissuasion nucléaire reste une politique que les gens ne remettent pas en question. Elle fait des dons aux campagnes électorales et finance des groupes de réflexion et des instituts de recherche pour entretenir l’idée qu’il s’agit d’une bonne stratégie de sécurité. Nous devons absolument remettre en question toute politique ou tout travail de recherche financé par des entreprises d’armement et nous demander si ces travaux servent uniquement à maintenir leurs énormes profits.
PI. Les armes nucléaires sont désormais illégales. Jusqu’à présent, 86 nations ont signé et 60 autres ont ratifié la Tian. Ce résultat est le fruit d’efforts inlassables et incessants. Le mouvement mondial pour le désarmement nucléaire, les Etats responsables et la société civile ont tous joué leur rôle, et l’Ican y a bien sûr joué un rôle majeur. Quels sont vos objectifs pour la première réunion des Etats signataires, qui se tiendra à Vienne du 21 au 23 juin 2022 ?
BF. A Vienne, nous prévoyons de discuter de la manière de poser concrètement les bases de l’élimination totale des armes nucléaires. Alors que le monde observe avec anxiété la guerre en Ukraine et attend de voir si Poutine va effectivement utiliser des armes nucléaires ou non, nous discuterons du plan pour nous en débarrasser. Le Tian est ce plan !
Les Etats qui s’intéressent sérieusement au désarmement et à la fin des armes nucléaires doivent venir à la conférence. La première réunion des Etats signataires était censée être une célébration du Tian, entré en vigueur au début de l’année dernière avec la ratification par le 50e Etat. Cette conférence peut développer une nouvelle dynamique, car c’est la première depuis le début de la guerre qui portera sur les armes nucléaires. C’est le moment où des pays très différents, ayant des dépendances diverses, certains vis-à-vis des Etats-Unis, de la Chine ou de la Russie, peuvent condamner la menace de Poutine. Même l’Allemagne et la Suède, qui jusqu’à présent ne veulent pas appliquer le traité d’interdiction, ont annoncé qu’ils participeraient à Vienne. C’est un premier pas important.
PI. Quelle est la prochaine étape à franchir immédiatement sur la voie d’une planète libérée du fléau des armes nucléaires ?
BF. Beaucoup de gens reconnaissent maintenant à quel point nous sommes vulnérables à cause des armes nucléaires. Ils ne se sentent pas en sécurité pour mettre l’avenir de leur famille entre les mains de Poutine ou d’autres dirigeants de pays dotés d’armes nucléaires. Historiquement, les progrès les plus importants en matière de désarmement nucléaire ont été réalisés après des crises. Je pense que c’est le moment où les gens doivent devenir actifs. Nous devons dire aux responsables politiques que nous devons cesser d’être naïfs ; nous devons définir un plan pour nous débarrasser des armes nucléaires.
Les puissants ont toujours perdu leur pouvoir lorsque les masses se sont levées. Le Tian constitue une telle révolution. La minorité des Etats dotés d’armes nucléaires ne peut continuer à dicter les conditions. Pendant trop longtemps, quelques Etats ont décidé du sort des autres pays en raison de leur possession d’armes nucléaires et de leur croyance en la dissuasion nucléaire. Le Tian a pour but de prendre le contrôle de l’avenir de notre planète. Pour être en sécurité, on doit interdire et éliminer les armes nucléaires.
Pour plus d’informations : www.icanw.org
