Partage international no 405 – mai 2022
par Ana Swierstra Bie
La plupart des gens l’ignorent, mais notre sol, cette terre même dont dépend la vie, s’épuise et disparaît à un rythme alarmant. La civilisation occidentale moderne s’est développée parallèlement au sentiment de déconnexion du monde naturel. Nous traitons le sol comme une marchandise inanimée, non comme un organisme vivant. L’espace rural est progressivement asphalté, bétonné, urbanisé. Nous exploitons la terre sans lui restituer son contenu organique, si bien que le sol s’épuise rapidement. Lorsque la terre perd son contenu organique, elle meurt et devient un désert de sable. Au contraire, du sable alimenté en matière organique se transformera en terre riche et productive.
Les 12 à 15 premiers centimètres de la couche de terre arable contiennent la plupart des micro-organismes et la biodiversité qui sont à la base de notre existence, mais les pratiques agricoles modernes, basées sur le labour profond, les détruisent. Pour proliférer, les micro-organismes ont besoin d’humus, d’humidité et d’ombre – fournis par le paillage, les cultures de couverture ou les arbres. Le sol contient plus de carbone que les plantes ou l’atmosphère, et s’il est laissé nu, exposé au soleil et à l’air, d’énormes quantités de gaz à effet de serre s’en échappent et se répandent dans l’atmosphère.
L’utilisation généralisée d’herbicides, de pesticides et d’engrais chimiques entraîne une perte de biodiversité. Selon le Journal of Biological Conservation, 80 % de la biomasse des insectes a disparu au cours des trente dernières années, ce qui perturbe gravement l’écologie des sols et empêche leur régénération.
La quantité d’azote d’origine humaine dans l’eau, le sol et l’air a doublé au cours des cent dernières années. On croit que les engrais de synthèse favorisent la croissance des plantes mais seule une partie de ces produits chimiques est absorbée par les plantes. Le reste finit dans l’atmosphère ou dans les cours d’eau, les nappes phréatiques et les océans. Les nitrates dissous provoquent une croissance rapide des micro-organismes, des algues et des plantes dans les écosystèmes d’eau douce et d’eau de mer, qui peuvent consommer tout l’oxygène disponible pour leur croissance, transformant ces endroits en zones mortes, impropres à toute vie.
Certains micro-organismes du sol transforment l’azote des engrais en protoxyde d’azote (N2O) dont le potentiel de réchauffement du climat est 300 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone (CO2). Les experts considèrent l’excès d’azote comme l’une des menaces de pollution les plus graves auxquelles l’humanité est confrontée aujourd’hui.
Les engrais de synthèse entraînent une accumulation de substances toxiques dans les sols. Ils altèrent son pH, retardent la croissance des plantes et provoquent l’apparition de parasites. Ils n’améliorent pas la structure du sol mais réduisent sa teneur en matière organique et en espèces bénéfiques, ce qui entraîne un épuisement des minéraux. Un sol pauvre réduit la valeur nutritionnelle des aliments ; les fruits et légumes d’aujourd’hui contiennent 90 % de nutriments en moins qu’auparavant.
Un sol riche en matières organiques, en humus, peut retenir de grandes quantités d’eau et les restituer lentement au fil du temps. A l’inverse, le manque d’humus provoqué par les méthodes agricoles modernes oblige à arroser davantage les cultures. Malheureusement, les sols appauvris absorbent et retiennent mal l’eau, ce qui cause aussi bien des sécheresses que des inondations.
Les données scientifiques de plusieurs agences des Nations unies montrent qu’un tiers des terres agricoles de la planète sont déjà dégradées et que le sol restant ne résistera que 45 à 60 ans. D’ici 25 ans, on produira 40 % de nourriture en moins, selon le Forum économique mondial. Des milliers d’agriculteurs dans le monde se suicident en raison de l’épuisement des sols et de la précarité de leur situation économique qui en découle. Les populations pauvres sont les plus affectées par la dégradation des sols.
La croissance démographique et la pénurie de nourriture et d’eau pourraient pousser plus d’un milliard de personnes à émigrer d’ici 2050, provoquant des souffrances et un chaos inimaginables.
La disparition des terres cultivables est la mère de tous les maux : crises alimentaires, pénuries d’eau, perte de biodiversité, changement climatique, perte des moyens de subsistance pour les populations rurales, guerres civiles et migrations de masse. Elle constitue également un crime à l’égard des générations futures.
A l’échelle mondiale, il n’existe toujours pas de législation ou de politique visant à réglementer les méthodes agricoles et à protéger et garantir la santé des sols de la planète.
Sauvons les sols
Sauvons les sols est un mouvement mondial lancé par Sadhguru, un yogi, mystique et visionnaire indien, pour attirer l’attention du public sur l’importance de la préservation des sols, et soutenir les dirigeants pour qu’ils mettent en place des politiques visant à revivifier les sols agricoles.
Son projet GreenHands (Mains vertes) dans le Tamil Nadu (Inde) a rassemblé des millions de volontaires dans une campagne massive de plantation d’arbres. Rally for Rivers a été le plus grand mouvement écologique de la planète, soutenu par 162 millions d’Indiens. Avec la campagne Cauvery Calling (l’Appel de Cauvery), ces deux projets ont répondu au besoin urgent de revitaliser les rivières indiennes.
L’objectif principal de Sadhguru est d’élever la conscience humaine. A 65 ans, il s’est lancé dans un voyage de 100 jours à moto, de Londres vers l’Inde, pour attirer l’attention du monde sur notre sol qui se meurt. Parti le 21 mars 2022, il traversera 24 pays pour sensibiliser le public au danger auquel nous sommes confrontés et mobiliser. Tout au long de son voyage, il rencontrera de nombreux représentants gouvernementaux et, en mai, il s’adressera à 170 nations lors de la COP15 en Côte d’Ivoire.
Selon Sadhguru, il faut ramener un minimum d’au moins trois à six pour cent de contenu organique dans le sol en mettant 30 à 40 % des terres à l’ombre grâce à des arbres, des buissons, des herbes, des cultures de couverture diverses, et en enrichissant le sol grâce au compostage. On pourra ainsi favoriser de manière significative la régénération des sols dans les 15 à 20 prochaines années, mais seulement si l’on agit dès maintenant.
Par contre, si nous laissons les choses se détériorer, il nous faudra 150 à 200 ans pour revitaliser les sols, car une grande partie de la biodiversité aura été perdue. En redonnant au sol sa vitalité et en maintenant la biodiversité, nous pouvons également inverser le changement climatique.
Le mouvement Sauvons les sols n’est pas un combat contre qui que ce soit – entreprises, organisations, ou politiciens –, mais un mouvement basé sur l’amour du sol, de la planète et de toute vie. Comme nous sommes tous responsables de la situation actuelle, le mouvement est structuré de manière à unir tous les hommes dans une cause commune et à susciter une approche consciente de la préservation des sols.
Les actions individuelles isolées ne suffisent plus. La crise exige un effort concerté et une solution ne pourra être trouvée que lorsque chaque nation adoptera de nouvelles politiques agricoles et s’engagera à long terme pour la restauration de la planète. Et ce ne sera possible que sous la pression et avec le soutien des populations.
De nombreuses personnalités soutiennent le mouvement Sauvons les sols, comme le dalaï-lama, Jane Goodall, Deepak Chopra, ainsi que des organisations comme le Programme alimentaire mondial, plusieurs autres agences des Nations unies, l’Union internationale pour la conservation de la nature et le Forum citoyen mondial.
Sauvons les sols appelle chacun à être la voix du sol et à faire parler du sol dans le monde entier, de quelque manière que ce soit. Une participation de tous est nécessaire pour faire passer le message à 3,5 milliards de personnes et toucher ainsi 60 % de l’électorat mondial. Les citoyens de l’ensemble du monde démocratique doivent parler d’une seule voix et affirmer leur engagement pour sauver la planète Terre.
Soutenons les politiciens et les décideurs qui sont favorables à une réorientation des politiques publiques visant à sauvegarder les sols et à faire de la santé des sols une priorité absolue.
Pour plus d’information : www.consciousplanet.org/fr
Auteur : Ana Swierstra Bie, collaboratrice de Share International résidant à Kristiansand (Norvège).
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()
