Appel des jeunes Africains devant l’indifférence des pays riches :
Partage international no 404 – avril 2022
par Graham Peebles
En novembre 2021, des hordes de dignitaires du monde entier se sont rassemblées à Glasgow (Ecosse), pour la 26e conférence annuelle des parties (COP). Annoncée comme la dernière chance de faire quelque chose pour ralentir le changement climatique et réduire le vandalisme infligé à la planète par l’humanité, elle n’a été qu’une nouvelle occasion perdue.
L’impact catastrophique du changement climatique est détaillé dans le dernier rapport du Giec, décrit par António Guterres, secrétaire général des Nations unies, comme « un atlas de la souffrance humaine et une accusation accablante de l’échec du leadership climatique ». Le rapport affirme une fois de plus que le changement climatique induit par l’homme « provoque des perturbations dangereuses et généralisées dans la nature et affecte des milliards de vies dans le monde entier […], les personnes et les écosystèmes les moins aptes à faire face étant les plus durement touchés. »
Il s’agit du deuxième des trois rapports qui doivent être publiés par le Giec depuis Glasgow (le premier a été qualifié de « code rouge pour l’humanité »), et il constitue un nouvel appel ardent à une action urgente.
Si l’on veut limiter l’impact du changement climatique, il est impératif que le réchauffement de la planète ne dépasse pas 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels, ce qui nécessitera une réduction des émissions mondiales de 45 % d’ici à 2030 et un niveau net nul d’ici à 2050. Or, selon A. Guterres, sur la base des engagements actuels, « les émissions mondiales devraient augmenter de près de 14 % au cours de la présente décennie. Cela annonce une catastrophe. »
L’un des principaux objectifs de la COP26 était d’encourager les pays à « proposer des objectifs ambitieux de réduction des émissions pour 2030, en vue d’atteindre un niveau net zéro d’ici le milieu du siècle ». Mais, si quelques petits pas ont été faits, les « hommes et femmes en costume » ont manqué de volontarisme. Ils se sont parlés, en séance plénière et lors de rencontres parallèles, mais, entravés par les intérêts particuliers et une idéologie politico-économique solidement ancrée sur l’idée illusoire d’une croissance illimitée, ils n’ont pas fait et ne feront probablement pas assez.
Pourtant, l’inspiration et l’espoir étaient bien présents à Glasgow. Dans les rues, jeunes et moins jeunes se sont massés, et dans le hall, assis avec leurs ordinateurs et téléphones portables, de jeunes militants de la cause écologique venus d’Afrique et d’ailleurs ont exhorté les puissants à agir.
Elizabeth Wathuti, du Kenya, a prononcé un discours puissant et profondément émouvant, qui résume les sentiments de beaucoup d’entre nous : « Je me suis beaucoup interrogée sur ce que je devais dire ici aujourd’hui. Mon histoire ne vous touchera que si vous arriverez à ouvrir votre cœur. […] Votre volonté d’agir doit venir du plus profond de vous-même. Plus de deux millions de mes compatriotes kenyans sont confrontés à la famine liée au changement climatique. L’année dernière, les deux saisons des pluies ont été insuffisantes […], nos rivières sont à sec, nos récoltes sont mauvaises, nos magasins sont vides, nos animaux et nos hommes meurent. S’il vous plaît, ouvrez votre cœur.
Et je ne parle pas que du Kenya. Au cours des derniers mois, des vagues de chaleur et des incendies de forêt meurtriers ont eu lieu en Algérie ; des inondations dévastatrices se sont produites en Ouganda et au Nigeria. En 2025, dans trois ans seulement, la moitié de la population mondiale sera confrontée à une pénurie d’eau. Et quand j’aurai 50 ans, la crise climatique aura déplacé 86 millions de personnes rien qu’en Afrique subsaharienne.
S’il vous plaît, ouvrez votre cœur. Si vous vous autorisez à ressentir au plus profond de vous-mêmes l’injustice et le malheur de ces gens, vous ne pourrez pas les supporter [… ] Nous avons la responsabilité de donner à nos enfants de la nourriture et de l’eau […] et ce ne sera possible que si vous prenez les bonnes décisions ici. Je crois en la capacité de l’espèce humaine à agir collectivement. Je crois en notre capacité à faire ce qui est juste et bon si nous nous permettons de laisser parler notre cœur. Alors, au cours de ces deux prochaines semaines, écoutez votre cœur. Nos enfants ne peuvent pas vivre de mots et de promesses vides. Ils attendent que vous agissiez. S’il vous plaît, ouvrez votre cœur et agissez. »
Graines d’espoir
Nous devons tous « ouvrir nos cœurs et agir », en particulier ceux d’entre nous qui vivent dans les nations les plus riches. Les pays en développement sont les plus menacés par la cupidité des acteurs du système économique mondial et par l’apathie de l’Occident. Ils n’ont aucune responsabilité dans la crise environnementale mais ils en subissent les conséquences de la manière la plus aiguë dans la quasi-indifférence générale. Comme l’a déclaré Elizabeth Wathuti, « les Africains subsahariens ne sont responsables que de 0,5 % des émissions mondiales. Les enfants ne sont responsables de rien du tout, mais ce sont eux qui en souffrent le plus. »
C’est injuste et immoral ; l’injustice liée au changement climatique est un exemple honteux et violent de l’indifférence, de l’arrogance et du racisme de l’Occident. Ce n’est pas une coïncidence si la plupart des victimes du changement climatique n’ont pas la peau blanche : dans ce monde divisé et corrompu, certaines vies sont manifestement considérées comme ayant moins de valeur que d’autres.
Les riches nations industrialisées sont à l’origine de ce gâchis et ont ce que l’on appelle une « responsabilité historique ». En 1900, plus de 90 % des émissions étaient produites en Europe ou aux Etats-Unis ; en 1950, elles en représentaient encore plus de 85 %. Ce que l’on ne mentionne pas aussi souvent, c’est que ces pays, et en particulier les Etats-Unis, ont également une énorme responsabilité contemporaine. S’il est vrai que la Chine produit globalement plus d’émissions de gaz à effet de serre (GES) que tout autre pays, les Etats-Unis sont largement en tête du classement si l’on rapporte les chiffres au nombre d’habitants.
En outre, les valeurs occidentales du matérialisme et de la consommation à outrance sont exportées de manière agressive dans le monde entier, globalisant un mode de vie insoutenable ; chacune de nos décisions d’achat irresponsables aggrave la crise jour après jour.
Mais l’indignation monte au sein des peuples exploités et abandonnés à leur sort tragique ; on voit naître à travers toute l’Afrique une armée d’activistes de l’environnement.
Oladosu Adenike, 27 ans, a lancé au Niger la campagne Fridays for Future. Elle est venue à Glasgow et a souligné que la dégradation de l’environnement et l’instabilité sociale sont étroitement liées. Sur Voice of America, elle a déclaré : « La paix et la stabilité dans la région du Sahel dépendent de notre capacité à restaurer le lac Tchad pour que les gens puissent retrouver un moyen de subsistance, et qu’ils ne soient pas forcés de rejoindre les milices rebelles armées. Et cela favorisera également la démocratie dans la région. » Le bassin du lac Tchad, qui couvre près de 8 % du continent, a perdu 90 % de sa surface depuis les années 1960 en raison de la sécheresse ; la concurrence pour les ressources qui résulte de cette situation a provoqué une explosion de la pauvreté et des conflits. Dans cette région, dix millions de personnes dépendent aujourd’hui de l’aide humanitaire.
Kaluki Paul Mutuku, du Kenya, est une autre jeune voix africaine qui était présente à Glasgow : « Nous avons constamment peur de perdre des membres de notre famille à cause de la sécheresse, et cela empire de jour en jour – les précipitations extrêmes succèdent aux périodes de sécheresse, rendant la vie impossible. Ces communautés, parmi les plus pauvres du monde, n’ont rien fait pour mériter ça. Les responsables sont l’avidité, la complaisance et l’arrogance des nations riches, et en particulier d’un petit nombre de leurs habitants les plus riches et les plus puissants. Les impacts du changement climatique ne les affectent pas, et ils ne voient pas pourquoi ils devraient modifier leur mode de vie de prédateurs irresponsables. »
Après l’échec de la COP26 et l’indifférence égoïste des gouvernements, y compris celui de l’ultra-nationaliste Modi en Inde, il est difficile de garder espoir. Mais les voix puissantes des jeunes militants africains et d’autres pays pauvres du monde offrent un rayon de soleil dans la grisaille. Comme l’a compris Kaluki Mutuku : « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre espoir. Nous, les jeunes, avec les groupes citoyens et tous les habitants des communautés qui sont en première ligne, nous continuerons à semer les graines du changement. »
Nous devons tous espérer et prier pour que ces graines germent et, bien que les décisions nécessaires pour combattre l’urgence environnementale relèvent principalement des gouvernements, nous pouvons tous, individuellement, jouer notre rôle pour minimiser l’impact de la crise sur les communautés les plus touchées, qui sont parfois aussi tout près de nous, dans nos pays développés. Pour reprendre les mots d’Elizabeth Wathuti, « ouvrir notre cœur et agir en conscience, collectivement ». C’est cela la plus belle graine d’espoir.
Lieu : Glasgow (Ecosse),
Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()
