Partage international no 401 – février 2022
par Vincent Mathos
Suite à une réflexion sur le délitement des liens sociaux qui se généralise dans nos villes et quartiers contemporains, les architectes Constantin Petcou et Doina Petrescu fondèrent en 2001 l’Atelier d’Architecture Autogérée (AAA) afin de créer des conditions pour la réapparition de ces liens.
En analysant certains des projets déjà réalisés, l’idée du projet d’agrocité a fait son chemin, dans le cadre d’un projet plus vaste intitulé R-Urban (pour « résilience urbaine »).
L’objectif du projet R-Urban est de contribuer à l’émergence et au développement des circuits-courts dans les domaines de l’écologie, de l’économie, du social et de la culture.
Comment ? En créant des agrocités, c’est-à-dire des unités d’agriculture urbaines civiques constituées d’un jardin et d’un bâtiment de vie commune. Le jardin est divisé en trois parties : une partie maraîchage, recherche et production ; des jardins partagés ; une partie animation culturelle et pédagogique. Ce sont des villages basés sur la revalorisation d’anciens modes de vie résilients dans une logique de circuits courts locaux et de transmission de pratiques collaboratives et solidaires.
« Cela passe, à mon sens, par l’autogestion, déclare Constantin Petcou. Cette notion d’autogestion est importante pour la réapparition des usages collectifs et des activités de réappropriation spatiale de proximité […]. Nous pensons que c’est une manière, pour les habitants, de se réapproprier le cadre de vie et donc de créer du lien social. Or aujourd’hui, on observe partout dans notre société, des phénomènes de désappropriation du territoire.
A cause de ces phénomènes, certains sociologues, comme Alain Touraine, considèrent que la ville d’aujourd’hui est morte. Selon leur analyse, la ville se construit à partir des liens sociaux. Le problème est que dans la ville contemporaine les liens sociaux se diluent. Nous pensons que les architectes et urbanistes sont en partie responsables de cet état, à travers les grands ensembles, les modes d’habitat collectif.
Avec AAA, nous voulons créer des conditions pour favoriser des phénomènes de réappropriation spatiale. Aussi nous mettons en place des espaces, que nous gérons puis co-gérons, pour finalement nous en retirer et laisser l’autogestion aux habitants. »
Le succès au rendez-vous
Constantin Petcou et Doina Petrescu comptaient à leur actif plusieurs expériences réussies de tiers-lieux associatifs à Paris (EcoBox, dans le 18e arrondissement, et le Passage 56 dans le 20e) exposant ce qui leur a valu de décrocher une bourse européenne afin de mener un projet de transition écolo-urbaine.
C’est en 2009 que la ville de Colombes (Hauts-de-Seine) a accueilli ce projet d’agrocité. Le maire de l’époque a confié à l’AAA un terrain municipal en friche dans un quartier populaire.
« Nous nous intéressons aussi aux espaces délaissés, comme les terrains en friche, explique l’architecte. Nous avons constaté que les terrains vagues restent en friches, en moyenne, pendant dix ans. D’une valeur moindre, ils peuvent être acquis plus facilement. Ces terrains offrent aussi l’avantage d’une approche administrative plus rapide, car souvent en dehors des enjeux des politiques et des promoteurs. De plus, nos projets sont conçus pour être temporaires sans être éphémères, et réversibles. »
Depuis, le succès est au rendez-vous : Le projet est présenté à la Biennale d’architecture de Venise, au Pavillon des Nations unies à Genève, au Massachusetts Institute of Technology, ainsi qu’au Bourget dans le cadre de la COP21. Il est l’un des exemples choisis par la France en octobre 2015 pour la grande conférence Habitat III des Nations unies qui s’est tenue à Quito (Equateur).
R-Urban est lauréat en 2018 de la compétition Bulding 4Humanity (Des bâtiments pour l’humanité) – L’Agrocité gagne le prix du meilleur bâtiment résilient construit !
A Colombes, cette initiative a permis de réduire de moitié les consommations en électricité ou en eau. La production de déchets, elle, a été réduite d’un tiers.
Malheureusement en décembre 2015, la nouvelle municipalité de Colombes annonce un projet d’aménagement dans le quartier de la ferme et exige des membres d’AAA qu’ils déménagent afin de réaliser un parking provisoire.
Ne baissant pas les bras, l’AAA rebondit grâce à la ville voisine de Gennevilliers. La ferme urbaine est recréée et inaugurée le 11 avril 2018 dans le quartier des Agnettes.
L’agrocité de Gennevilliers a été entièrement conçue avec les associations locales. Il ne s’agissait pas de transférer tel quel l’ancien modèle. La phase de chantier participatif a été volontairement longue pour permettre à chacun de réfléchir et de participer.
En 2019 l’expérience Agrocité essaime à Bagneux (Hauts-de-Seine), toujours basée sur des méthodes participatives destinées à impliquer au maximum les habitants du quartier.
Si la France a été réceptive à ces démarches, le mouvement s’exporte aussi à l’étranger.
Ainsi, à Londres le projet est porté par le collectif Public works, et l’on retrouve des projets similaires dans des pays tels que l’Allemagne et la Suède.
Bien que réussies dans leur ensemble, ces expériences ont toutefois montré certaines limites selon Constantin Petcou : « Par exemple, les habitants s’impliquent sur leur temps libre, mais ne transforment pas pour autant leur mode de vie. Or de plus en plus d’analyses montrent qu’il est nécessaire de changer de mode de vie pour faire face aux crises globales (climat, énergie, ressources, etc.) lesquelles ont été provoquées, par nos modes de vie actuels qui consomment et polluent comme si nous disposions de deux planètes et demie. […] Or, certains analystes concluent que ces crises globales ne peuvent être résolues que par des actions à l’échelle globale. Nous ne sommes pas de cet avis. Et puis, actuellement, il n’y a pas de luttes sérieuses à échelle globale contre ces crises. A contrario, nous avons constaté à travers nos projets qu’une action locale était possible, et que par dissémination, ces actions locales peuvent se propager à une grande échelle, et à terme, lutter contre les crises globales.
De ce point de vue, le bilan de nos projets est positif : ils montrent que les gens peuvent agir localement si les conditions sont créées. Avec des projets autogérés, qui peuvent se multiplier et se disséminer, on peut ainsi agir à l’échelle globale. La stratégie de R-Urban, par multiplication, devrait mettre en place des pratiques de résilience urbaine.
Le jardin existe dans toutes les cultures, […]. Nous pensons que ce lieu permet à la fois un croisement de cultures et un changement de temporalité. Cela oblige à adapter son mode de vie en fonction du jardin, voire à le modifier. Et surtout, le jardin permet de créer beaucoup de lien social. Si les conditions sont créées, le changement est possible, au niveau local puis global.
R-Urban et Agrocité donnent incontestablement, des résultats tant au niveau environnemental que social. Le quartier est réputé difficile, et pour autant, nous n’avons pas constaté de vols, ni pendant le chantier, ni après. Les habitants se sont approprié l’endroit et ont créé du lien social. Agrocité donne de l’espoir à tous. »
France
Auteur : Vincent Mathos, collaborateur de Share International basé à Caen (France).
Sources : cairn.info ; ville-gennevilliers.fr/440/cadre-de-vie ; r-urban.net ; enlargeyourparis.fr
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : De nos correspondants ()
