La surprenante pertinence du revenu universel de base

Partage international no 401février 2022

par Mitch Williams

Le revenu universel de base est un concept dont l’heure est clairement venue, car il peut répondre à nos principales difficultés sociales et économiques. Comme l’expliquait un récent article du magazine Time : « Le revenu universel de base pourrait bien être le couteau suisse des propositions en matière de politiques publiques ».

Le revenu universel de base (RUB) peut se définir comme un « paiement monétaire périodique, universel et inconditionnel aux individus, qui garantit un plancher de revenu à tous les citoyens ». Il est « universel » en ce sens qu’il est versé à tous les membres de la société. Il est « de base » car il est suffisant pour couvrir tous les besoins essentiels d’un individu ou d’une famille. Et il donne droit au paiement d’un « revenu » récurrent et inconditionnel.

Un RUB inclusif et conçu intelligemment pourrait être politiquement viable, tout en constituant un usage plus efficace des fonds publics que les aides sociales existantes. Il représente également une réponse bienvenue aux déséquilibres sociaux qui ont été révélés de façon éclatante par la pandémie de Covid-19. Dans la mesure où Maitreya considère comme sa priorité de donner « un accès adéquat à la nourriture et au logement à tous », cela pourrait également être un moyen pour l’humanité de commencer à répondre à ces besoins, avant même son émergence publique. De la sorte, nous ferions sans aucun doute la démonstration que nous sommes prêts pour le message de partage de Maitreya.

Le RUB gagne actuellement en popularité, et fait l’objet d’expérimentations dans plusieurs endroits du monde :

– depuis la campagne présidentielle de Benoît Hamon en 2017, le RUB a gagné en soutien en France, et fait l’objet de débats sur les différentes approches du revenu universel ;

– en 2019, l’Italie a introduit un mécanisme de versements réguliers aux personnes en dessous d’un certain seuil de revenu ;

– en mars 2020, le Brésil a lancé un revenu de base d’urgence pour des millions de pauvres, permettant de faire baisser le taux de pauvreté national au niveau le plus bas depuis 40 ans ;

– en août 2020, l’Allemagne a mis en place un petit programme pilote prévu sur trois ans ;

– en janvier 2021, l’Espagne a initié un programme de revenu mensuel pour ses 2,5 millions de citoyens les plus pauvres ;

– la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a déclaré qu’elle considère le RUB comme une des solutions pour se rétablir de la pandémie ;

– au Royaume-Uni, un groupe de 100 membres du Parlement a signé une lettre ouverte en soutien au revenu de base, afin de réparer les dégâts économiques causés par la pandémie.

– d’autres pays, comme le Japon, la Corée du Sud et le Canada, ont mis en place un RUB en réponse à la pandémie, ou songent à le faire.

– le 25 septembre 2021, la troisième marche annuelle pour le revenu universel s’est tenue en différents endroits des Etats-Unis, du Canada, d’Europe, d’Indonésie et d’Australie. Les participants ont demandé aux gouvernements de « mettre en place un revenu de base fédéral comme moyen d’atteindre une société plus saine, plus innovante et juste ».

Il est remarquable que même aux Etats-Unis – pourtant l’un des pays les plus capitalistes au monde, et où les clivages politiques ont récemment atteint des proportions épiques – le RUB est sérieusement envisagé comme une option parfaitement réaliste. Le plan états-unien de relance face à la pandémie, récemment voté, inclut des éléments d’un revenu de base, sous la forme de versements d’urgence directs et d’un crédit d’impôt majoré en cas d’enfants à charge.

Un nombre croissant de municipalités états-uniennes lancent des programmes pilotes autour du revenu de base. En juin 2020, Michael Stubbs, maire de Stockton en Californie, a fondé la coalition des Maires pour un revenu garanti, regroupant des maires du pays qui soutiennent le RUB et qui cherchent activement des moyens de le mettre en œuvre. Beaucoup de ces municipalités lancent des programmes pilotes pour collecter des statistiques et analyser les résultats du RUB, dans l’espoir d’accumuler suffisamment de preuves solides permettant de montrer qu’un revenu de base national est viable et souhaitable. Un article de décembre 2021 du site Business Insider a identifié 33 programmes de revenu garanti locaux, actuellement ou récemment actifs aux Etats-Unis.

Les bienfaits du RUB

Le RUB apporte un revenu minimum et la résilience économique qui permet aux plus vulnérables d’avoir la liberté de participer à l’économie. C’est une logique d’économie de marché « par en bas », alternative au modèle ancien et dépassé d’économie du ruissellement, dont il est flagrant qu’il ne fonctionne tout simplement pas (sauf pour les ultra-riches, pour qui il fonctionne extrêmement bien !).

Nous traversons l’une des pires périodes d’inégalité de richesse de l’histoire, avec son cortège de conséquences néfastes : taux de pauvreté et de criminalité accrus, niveaux d’obésité élevés, troubles mentaux, homicides, grossesses précoces, incarcérations, conflits parents-enfants, toxicomanie, baisse de l’espérance de vie. La liste s’allonge, et tout cela est la conséquence de politiques qui favorisent les riches au détriment du reste de la population. Depuis le début de la pandémie, les 664 Etats-uniens les plus riches ont accru leur richesse nette de plus de 1 300 milliards de dollars, tandis que des millions d’autres ont perdu leur travail. La fortune cumulée des 660 milliardaires états-uniens est aujourd’hui supérieure de près de 71 % à la richesse cumulée de la moitié inférieure de la population du pays. Malheureusement, de nombreux systèmes de protection sociale aux Etats-Unis et ailleurs, dont le rôle est de répondre à la pauvreté et aux situations économiques difficiles, sont largement inefficaces, en raison des procédures bureaucratiques destinées à vérifier l’éligibilité, à faire respecter la conditionnalité et à implémenter de tels programmes. Les participants à ces programmes sont également stigmatisés, et subissent d’importantes interférences dans leur liberté de choisir comment structurer leurs propres vies économiques. Le RUB, au contraire, est dépourvu de complexité et ne nécessite aucun contrôle : tout le monde reçoit le même versement monétaire. De ce point de vue, le RUB répond à la fois au souci progressiste de protéger les plus vulnérables, et aux valeurs conservatrices de minimisation de la bureaucratie et de l’interférence gouvernementale dans nos vies personnelles.

Certaines versions du revenu de base renoncent à l’universalité, pour ne cibler que ceux qui sont en dessous d’un certain niveau de revenu. Bien qu’il s’agisse d’un bon point de départ, et que cela puisse être approprié dans certaines situations, cette formule souffre de certains des inconvénients des programmes sociaux existants discutés précédemment. Le RUB pourrait être conçu de façon à remplacer certains des programmes sociaux les plus désuets, ou pourrait agir comme un complément aux plus efficaces d’entre eux, qui continueraient alors à fonctionner.

Une approche adéquate du RUB peut non seulement nous aider à traverser la crise actuelle, en soulageant les souffrances et en renforçant l’économie, mais également répondre sur le long terme aux défaillances structurelles inhérentes à notre système, que la pandémie a révélées de façon si évidente.

Quelques faits surprenants au sujet du RUB

De nombreuses personnes, confrontées pour la première fois à l’idée du RUB, le rejettent automatiquement au motif qu’il s’agirait d’une fantaisie utopique irréalisable, voire d’une dangereuse proposition socialiste. Pourtant, il suffit d’enquêter un peu sur l’histoire du RUB et sur les données relatives à son implémentation pour voir émerger une histoire étonnamment différente, faite de réalisme, d’accessibilité du coût, de viabilité politique, et de bienfaits sociaux et économiques pour la société. Les expérimentations menées sur le RUB, aux Etats-Unis et ailleurs, nous ont appris que les objections les plus courantes au RUB s’avèrent être infondées :

« Cela va diminuer les incitations à travailler. » Les études menées sur les programmes de RUB montrent que le taux d’emploi reste constant, et croît même dans de nombreux cas. La plupart des expérimentations indiquent que seuls deux petits secteurs de la population affichent une baisse de l’emploi : ceux qui ont choisi de suivre un enseignement afin de compléter leurs études ou leur formation professionnelle, et les nouvelles mères qui choisissent de rester plus longtemps à la maison avec leur enfant ; dans ces deux cas, l’impact social et économique de long terme est donc à la fois important et bénéfique. Contrairement aux programmes d’aide sociale existants qui ont eux un effet désincitatif sur l’emploi, puisque les prestations sont supprimées ou réduites lorsque les bénéficiaires améliorent leur situation face à l’emploi, le RUB n’impose aucune conditionnalité, et n’a donc pas les mêmes effets indésirables sur le niveau d’emploi.

« Ce serait trop coûteux. » Les programmes de RUB offrent immédiatement un rapport coût-efficacité bien plus favorable que la plupart des programmes d’aide sociale actuels. La persistance de taux de pauvreté élevés induit aussi un coût important, à la fois pour l’Etat et pour la société dans son ensemble, qui serait éliminé par un RUB conçu de façon adéquate. Selon une estimation, le coût annuel de la pauvreté pour la société est deux fois supérieur à ce que coûterait le versement d’un RUB à un taux équivalent ou légèrement supérieur au seuil de pauvreté. Par conséquent, la question n’est pas tant « Avons-nous les moyens de mettre en place un RUB ? », mais plutôt « Avons-nous les moyens de nous en passer ? » La plupart des experts conviennent que l’obstacle est bien davantage politique que financier.

« Ce n’est pas politiquement viable. » Même aux Etats-Unis, lorsque des versements monétaires ont été mis en place, ils ont été largement soutenus par-delà les frontières partisanes. De la même façon, des arguments forts en faveur du RUB ont été avancés par des personnes de tous bords politiques (souvent pour des raisons très différentes !). Bien que le RUB soit souvent considéré comme une proposition progressiste, certains de ses plus ardents promoteurs étaient historiquement des conservateurs sur le plan économique.

Voici quelques personnalités qui ont défendu une forme de RUB :

Milton Friedman est considéré comme l’un des plus influents défenseurs du néolibéralisme et de l’économie de marché capitaliste au XXe siècle. Ses théories économiques ont fortement influencé MM. Nixon et Reagan, tout comme Margaret Thatcher au Royaume-Uni, et ont conduit à un virage à droite prononcé et durable en matière d’économie politique. Malheureusement, un des aspects les plus méconnus de son travail était sa conviction qu’une forme de revenu de base est nécessaire afin que chacun ait les moyens de participer au marché. Il considérait cela comme un élément fondateur d’un libre marché réussi, car sans moyen de participation, nos libertés sont fortement limitées.

Martin Luther King. Bien qu’il soit surtout connu pour son combat contre l’injustice raciale, il était également très préoccupé par les problématiques sociales telles que la pauvreté. A la toute fin de sa vie, il avait choisi de se consacrer à l’éradication de la pauvreté, et dans son dernier ouvrage, il avait avancé une proposition de revenu garanti pour tous. Son travail en faveur du revenu universel a fortement influencé le discours politique sur le sujet.

Richard Nixon, partiellement influencé en cela par Milton Friedman et Martin Luther King, était favorable à un revenu de base afin d’éradiquer la pauvreté, et proposa une loi pour le mettre en place, qui faillit être adoptée. Cette proposition était très populaire de tous côtés du spectre politique ; 90 % des journaux la considéraient avec enthousiasme, et elle avait le soutien du Conseil national des Eglises, des syndicats et même du monde des affaires. La proposition de loi échoua de justesse, car les sénateurs démocrates eurent le sentiment qu’elle n’allait pas suffisamment loin.

Le pape François. Dans son ouvrage le plus récent, Un Temps pour changer, le Pape défend une forme de RUB. Suite à la pandémie, il a répété son appel pour un revenu de base, qu’il considère comme un moyen de faire face à cette crise de dimensions épiques.

Stephen Hawking. Lors de plusieurs de ses dernières interventions publiques, S. Hawking a fait part de son inquiétude face aux disparitions d’emplois croissantes dues à l’automatisation, et a recommandé une forme de revenu de base comme solution.

Andrew Yang, entrepreneur du secteur technologique, a concouru comme candidat à l’élection présidentielle états-unienne de 2020 et au poste de maire de New York en 2021, avec des plateformes programmatiques centrées autour d’une forme de RUB.

D’autres personnalités inattendues soutiennent le RUB, comme les anciens secrétaires du trésor états-unien, James Baker et George Shultz, tous deux membres du parti républicain, ou encore Sam Walton, fondateur de Walmart, ainsi que Mark Zuckerberg, Elon Musk, un certain nombre de dirigeants de la Silicon Valley, et au moins trois économistes récipiendaires du prix Nobel.

Les expérimentations sur le RUB ont aussi mis en évidence de nombreux effets positifs, à commencer par une réduction directe de la pauvreté, mais également une diminution de l’insécurité alimentaire, une nette amélioration de l’assiduité et des taux de réussite à l’école, des niveaux de stress plus bas, une meilleure santé mentale, et une amélioration de la santé globale, ce qui conduit à une réduction significative des frais médicaux et de la pression inutile sur un système de santé déjà sursollicité.

Puisque tout le monde bénéficierait d’un revenu universel, les stigmates actuellement associé aux programmes d’aide sociale serait éliminé, et il y aurait bien moins de risque que le programme soit démantelé ultérieurement. Le RUB ajouterait une immense stabilité à l’économie, de façon très simple.

Le RUB soutient l’entrepreneuriat. Les personnes enclines à créer une entreprise bénéficieraient d’une aide suffisante (et d’un risque moindre) pour rendre viable leur initiative, selon un principe analogue à celui du microcrédit. A tous les niveaux, le RUB encourage en réalité l’engagement et la participation dans l’économie, en permettant aux personnes de déménager pour trouver un emploi, de terminer leurs études pour trouver un poste plus qualifié, et en fournissant le capital et la stabilité qui permettent de démarrer sa propre entreprise.

On peut penser que si les Etats-Unis, ou un ou plusieurs des autres pays du G7, mettaient en place un programme de RUB, large et national, alors les autres pays suivraient rapidement. Même si les différents pays ont chacun leurs propres enjeux autour de la pauvreté, et ont donc besoin d’approches différenciées du revenu universel, il ne fait guère de doute que la mise en œuvre d’un RUB diminuerait rapidement voire éliminerait la pauvreté, réduirait les écarts de revenus, et atténuerait les nombreux maux sociaux afférents.

Bien entendu, la mise en place d’un RUB à grande échelle nécessiterait le soutien de politiciens et de responsables de tout le spectre politique, ainsi qu’une large campagne d’information publique afin de mobiliser des soutiens. Mais rien de tout cela n’est insurmontable. Cela montre simplement le chemin à suivre. Nous pouvons tous aider en nous informant davantage sur les bienfaits et les modalités du RUB, et en appelant à sa mise en œuvre aussi largement et activement que possible.

Auteur : Mitch Williams, auteur, conférencier, et collaborateur de Share International basé à Canton (Illinois).
Sources : basicincomemarch.com ; mayorsforagi.org ; incomemovement.com
Thématiques : Société, politique
Rubrique : De nos correspondants ()