Partage international no 401 – février 2022
par Ana Swierstra Bie
Les nations varient grandement quant à leur approche du droit criminel et leur exercice de la justice. Qui est mis en prison et la façon dont les prisonniers sont traités est révélateur de l’attitude d’un pays envers ses habitants.
A travers le monde entier, l’abus d’emprisonnement provoque la surcharge des prisons avec des conditions dangereuses, inhumaines et dégradantes, impactant la santé mentale et physique ainsi que la sécurité des prisonniers et aussi du personnel.
Aucun pays n’a autant de personnes incarcérées que les Etats-Unis. Ils abritent la plus grande population carcérale au monde, environ 20 % du nombre total de détenus dans le monde. En 2021 ce nombre atteignit environ 2,06 millions de personnes. En Chine, le nombre de prisonniers était d’environ 1,69 million pour la même année.
Aux Etats-Unis, le système de justice criminelle repose en partie sur des prisons à but lucratif. La rapide expansion de la population carcérale a commencé dans les années 1980, alimentée par la guerre contre la drogue et l’aggravation des sanctions. Cela a conduit à l’émergence d’entreprises privées qui réalisent de gros profits sur les incarcérations.
Tandis que certains pays préconisent encore une politique de « sévérité contre le crime » et l’utilisation de longues sentences ou les condamnations à vie comme solution contre le crime et le désordre, de nombreux autres affirment que l’incarcération n’augmente pas la sécurité publique et conduit à une déshumanisation disproportionnée, qu’elle nuit aux communautés pauvres et marginalisées dans toutes les sociétés, engendrant d’énormes coûts sociaux et financiers. Le potentiel humain de millions de personnes est perdu derrière des barreaux alors que des prisonniers réintégrés dans la société pourraient contribuer à la communauté de façon constructive.
Comme certaines personnes sont poussées au crime faute de moyens pour survivre, une société comportant un haut niveau de sécurité sociale et un faible pourcentage de personnes démunies connaît généralement une baisse de la criminalité.
Si le but de la punition et de la détention est de réduire la criminalité, d’encourager la réinsertion et d’empêcher la récidive, alors peu de personnes croient vraiment que le modèle de la justice basé sur l’incarcération fonctionne.
La prison n’est tout simplement pas un moyen efficace de réduire la criminalité, et beaucoup affirment qu’elle favorise la personnalité et les relations criminelles. Les détenus qui souffrent d’addiction aux drogues ou de maladie mentale, ne sont certainement pas aidés par la détention. L’incarcération déstabilise également la vie familiale et conduit souvent à la perte d’emploi, de logement et de relations sociales.
En changeant leur façon de voir l’établissement pénitentiaire, plusieurs pays ont adopté une approche moins punitive et ont traité les détenus avec plus d’humanité, constatant qu’une approche plus humaine a un meilleur impact sur la façon dont ces personnes se conduiront lorsqu’elles retourneront dans la société.
En Europe, les Pays-Bas sont l’un des pays ayant le plus bas taux d’incarcération : 60 pour 100 000 habitants. En comparaison, ce taux est de 131 au Royaume-Uni et de 629 aux Etats-Unis (le plus élevé au monde).
Aux Pays-Bas, les changements en matière de politique criminelle ont eu pour résultat de rendre les délinquants beaucoup moins passibles de peines de prison, puisque la tendance était d’éviter l’incarcération.
Les peines d’amendes ou de service communautaire sont plus courantes, de même que la médiation par la cour de justice. Si des peines de prison sont ordonnées, elles sont souvent très courtes. La consommation de drogues douces et le travail sexuel ont été dépénalisés.
La moitié des prisonniers du pays purgent une peine d’un mois seulement, et les alternatives à l’incarcération se multiplient, comme l’usage du bracelet électronique.
De gros investissements sont effectués dans des projets d’intervention pour les jeunes, et, pour les prisonniers des programmes personnalisés cherchent à valoriser les atouts, les talents et les possibilités de la personne.
Aux Pays-Bas, le taux de criminalité continue à décliner
Il s’agit d’aider les personnes à accéder aux compétences et aux réseaux dont elles ont besoin pour reconstruire leur vie et couper le cycle de la récidive. Les prisons néerlandaises bénéficient aussi généralement d’un confort supérieur et d’un personnel plus qualifié que celles de la plupart des autres pays.
Pour les prisonniers qui ont des problèmes de santé mentale et d’addiction à la drogue, un programme spécial d’appui psychologique connu sous le nom de TBS fait partie du système de justice criminelle. Le but est d’empêcher un autre crime et de traiter les conditions psychologiques et les problèmes sociaux qui s’ensuivent. Ces détenus, issus d’un milieu complexe et difficile, restent dans des centres de traitement où ils reçoivent une aide spéciale pour travailler sur eux afin de se rendre capables de réintégrer la société.
Les conditions d’accès au programme TBS sont très spécifiques. Les personnes doivent encourir une peine de prison de quatre ans minimum et présenter une forte chance de récidive, ainsi que la volonté de coopérer. Si la réintégration dans la communauté n’est pas jugée possible, les prisonniers peuvent aller dans un hôpital hautement sécurisé et être internés indéfiniment.
Aux Pays-Bas, le taux de criminalité continue à décliner et il y a de moins en moins de récidives. On espère que la totalité de la population carcérale continuera à baisser.
La baisse du nombre des condamnations à la détention et de la durée des incarcérations a réduit le besoin de prisons dans le pays, conduisant 29 unités à fermer entre 2013 et 2018, même après que des détenus ont été importés d’autres pays pour remplir les cellules. Certaines prisons vides ont été réaffectées en hôtels et restaurants, tandis que d’autres ont été transformées en écoles, logements étudiants, habitat social, abris pour réfugiés, centres d’affaires, cinémas, bibliothèques et musées.
Au vu de ces résultats, un examen radical de la criminalité et des sanctions, des systèmes d’incarcération et de leur place dans la société n’a que trop tardé.
Pays-Bas
Auteur : Ana Swierstra Bie, collaboratrice de Share International résidant à Kristiansand (Norvège).
Sources : World Prison Brief ; thenation.com
Thématiques : Société, politique
Rubrique : De nos correspondants ()
