Partage international no 400 – décembre 2021
par Elisa Graf
Il y a lieu de s’inquiéter car sans que la plupart d’entre nous le sachent, la biodiversité des cultures vivrières dans le monde est en forte diminution. Selon des estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la diversité des plantes cultivées a diminué de 75 % au cours du seul XXe siècle, et un tiers de la diversité actuelle pourrait disparaître d’ici 2050.
La biodiversité permet à nos systèmes agricoles d’être résilients en période de crise climatique. Elle offre aux agriculteurs des possibilités d’adaptation, ainsi que la possibilité d’augmenter la production de manière durable. Selon la FAO, les plus grands responsables de la perte de biodiversité sont l’agriculture industrielle, la déforestation et les excès d’un système alimentaire mondialisé et industrialisé.
La conservation et le partage des semences, une tradition pratiquée par les humains depuis 10 000 ans, est un acte simple mais radical que nous pouvons être plus nombreux à promouvoir et à pratiquer nous-mêmes pour inverser la tendance. Au cours des dernières décennies, ces pratiques traditionnelles ont fait l’objet d’une surveillance renforcée, car les entreprises – principalement quatre sociétés agrochimiques industrielles – les ont contestées par des procès, la propagation et le partage des semences étant illégaux pour les variétés végétales déjà brevetées. Les personnes les plus touchées par ces politiques sont les agriculteurs des pays en développement.
En réaction, un mouvement militant mondial a pris de l’ampleur autour de la « souveraineté des semences », définie comme le droit « de reproduire et d’échanger diverses semences en libre accès, et d’être indépendant des grandes entreprises semencières ». Outre la restauration de la biodiversité, la conservation des semences favorise le maintien de variétés végétales traditionnelles culturellement significatives.
Parmi les voix les plus marquantes de ce mouvement, on trouve Vandana Shiva, dont l’organisation de défense de l’écologie basée en Inde, Navdanya, promeut le partage des semences depuis 1987. Cette organisation, dont la mission déclarée est de « conserver et récupérer les biens communs », a créé 150 banques de semences et des programmes éducatifs qui soutiennent les exploitations agricoles locales, traditionnelles et biologiques.
Selon Navdanya, seules 30 espèces végétales répondent actuellement à 95 % de la demande mondiale de nourriture, les quatre principales cultures de base (blé, riz, maïs et pomme de terre) en constituant la plus grande part. Ils soulignent que les efforts d’uniformisation de l’agriculture moderne ont entraîné la disparition de plus de 200 000 variétés de riz. Navdanya a réussi à sauver environ 4 000 variétés de riz dans toute l’Inde, dont 1 500 sont conservées dans l’une de ses banques de semences.
Le déclin de la biodiversité nuit au renouvellement de la fertilité des sols et à la lutte contre les parasites et les mauvaises herbes, ce qui entraîne une dépendance accrue aux intrants chimiques. Ainsi, selon Navdanya : « La conservation des variétés sélectionnées par les agriculteurs est donc de première importance. Pour de nombreuses communautés qui ne peuvent pas se permettre d’acheter chaque année des semences brevetées par les entreprises, le fait de pouvoir accéder à des variétés résilientes distribuées gratuitement peut faire la différence entre la vie et la mort. » Vandana Shiva nous rappelle que c’est précisément à partir d’une graine que la démocratie se développe de bas en haut : notre production, notre distribution et notre consommation de nourriture deviennent alors une question de droits démocratiques à l’alimentation et de souveraineté.
Au Brésil, 84 % des 73 millions d’hectares de terres cultivées du pays sont plantés de soja, de maïs ou de canne à sucre – des monocultures à haut rendement qui nécessitent un apport intensif de pesticides (370 000 tonnes par an), ce qui nuit aux sols et à la biodiversité. Au Brésil existe également le Mouvement des travailleurs sans terre (MST), qui est l’un des plus grands mouvements de travailleurs ruraux au monde, avec environ un million de membres. Si la réforme agraire est la principale préoccupation du MST, car seulement 1 % des exploitations agricoles contrôle plus de 44 % des terres arables au Brésil, le mouvement soutient également la souveraineté alimentaire, la protection de l’environnement et la justice sociale. En 1997, douze familles membres du MST ont créé une coopérative de semences biologiques appelée BioNatur, afin de produire et de commercialiser des semences agroécologiques « qui peuvent être cultivées, multipliées, conservées et améliorées par les agriculteurs qui les acquièrent, exprimant ainsi leur potentiel productif et leur capacité d’adaptation aux différentes régions du Brésil ». A ce jour, BioNatur soutient 400 familles qui cultivent des aliments biologiques.
Dans le monde entier, de nombreux groupes s’efforcent de sensibiliser leurs propres communautés à l’importance de la conservation des semences. L’Occidental Arts and Ecology Center (OAEC), un centre de recherche, d’animation, d’éducation, de défense et d’organisation communautaire de 32 hectares en Californie, forme et soutient les communautés « pour concevoir et cultiver la résilience face aux défis écologiques, sociaux et économiques croissants ». L’un de ses projets clés est le programme Mother Garden Biodiversity, grâce auquel il conserve, propage et partage des milliers de variétés de plantes vivaces traditionnelles annuelles à pollinisation libre, comestibles, médicinales et ornementales. Leur collection de plantes et leur banque de semences, développées sur plus de quarante ans, se concentrent sur les cultures alimentaires qui ont une importance génétique, culturelle et historique particulière, propre à leur bio région. L’OAEC distribue plus de 45 kg de semences chaque année à des groupes communautaires et organise trois des plus grands échanges de semences de Californie. L’organisation insiste sur le fait que les semences ne sont pas destinées à être stockées, mais semées, multipliées et conservées à nouveau dans le cadre d’une interaction cyclique et vivante entre l’agriculteur et la semence.
Ce qui pourrait être perçu comme une lueur d’espoir, c’est que pour atténuer le stress, de nombreuses personnes ont renoué avec la nature et se sont tournées vers le jardinage. Il en a résulté une demande sans précédent de semences qui a du mal à être satisfaite. Rob Greenfield, défenseur américain du développement durable, dirige un projet de distribution gratuite de semences, le Free Seed Project, pour donner aux gens les moyens d’apprendre à cultiver leur propre nourriture biologique. Depuis 2018, le projet a distribué 20 000 kits de graines gratuits à des personnes dans les 50 Etats américains. Les kits comprennent des graines pour une variété de légumes, d’herbes et de verdures, ainsi qu’un mélange de fleurs pour attirer les pollinisateurs comme les abeilles et les papillons. Ils contiennent également des instructions sur la manière de conserver correctement les graines de ses propres cultures, afin de permettre une propagation continue : les jardiniers peuvent également partager leurs graines, ce qui permet à davantage de personnes de créer des jardins pour se nourrir. Si l’objectif principal du projet est de « faciliter autant que possible le démarrage et la réussite des nouveaux jardiniers », R. Greenfield souligne que sa priorité est de fournir des semences à ceux qui n’ont pas les moyens de se les offrir ou qui ont moins accès aux aliments biologiques. Son site web propose de nombreux cours et tutoriels pour les jardiniers débutants, ainsi que des liens vers d’autres ressources permettant à chacun de réussir son jardinage et de conserver et partager ses semences.
Comme l’affirme Vandana Shiva, l’acte de conserver et de partager des semences est un acte politique : « Une graine semée nous rend un avec la Terre. Elle nous fait prendre conscience que nous sommes la Terre. »
Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : robgreenfield.org ; yesmagazine.org ; FAO.org
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()
