Partage international no 400 – décembre 2021
par Robert Koehler
Ainsi débuta le changement climatique : « Il y a trois ou quatre millénaires, les dieux entamèrent leur migration, depuis les lacs, les forêts, les rivières et les montagnes, vers le ciel, où ils devinrent les empereurs suprêmes de la nature, plutôt que son essence. »
Ces mots sont ceux de Charles Eisenstein, dans son ouvrage L’Economie sacrée (Sacred Economics), lorsqu’il décrit une transition dans l’histoire humaine, qui a finalement commencé à nous tourmenter. Bien entendu, certains sont plus affectés que d’autres, en particulier cette fraction de l’humanité qui n’a jamais pris part à cette transition, à savoir les indigènes, les peuples non colonisés de la Planète Terre.
Aujourd’hui, alors que le réchauffement climatique et l’effondrement écologique deviennent de plus en plus tangibles, ceux qui n’y sont pour rien sont aussi ceux qui en supportent la majeure partie des conséquences, du moins jusqu’à présent. Mais leurs voix commencent enfin à se faire entendre du monde « civilisé ». Ou tout du moins, une conscience est-elle en train d’émerger : « Le territoire des populations indigènes, soit 370 millions d’individus, couvre 24 % des terres du globe et héberge 80 % de la biodiversité mondiale, écrit Linda Etchart sur le site Nature.com. Les peuples indigènes occupent des sites regorgeant de précieuses ressources naturelles, et ce sont eux qui protègent les forêts vulnérables des assauts de la modernité. »
Que cela signifie-t-il ? Je pose cette question sans revendiquer d’expertise particulière, simplement comme un acteur de la modernité depuis sa naissance, qui se demande ce qu’il doit apprendre et ce que la modernité elle-même – ce paradigme hégémonique de domination technologique – doit apprendre.
Quelque chose de profondément et écologiquement spirituel
La résolution et le dépassement du changement climatique ne sont pas seulement une question technologique (panneaux solaires, éoliennes, voitures électriques) mais renvoient à quelque chose de profondément et écologiquement spirituel : comment écouter la Planète Terre ? Comment nous réinscrire dans le cercle de la vie ? Comment nous détacher de l’argent ? (Et s’agit-il d’une addiction ?) Bill McKibben, sur la chaîne Démocratie maintenant ! (Democracy Now!), l’a ainsi formulé : « Les énergies renouvelables sont les moins chères de la planète. Mais si nous ne les déployons pas suffisamment vite, c’est précisément parce que subsiste cette gigantesque industrie qui essaie de faire de l’argent en provoquant la fin du monde. Il n’y a toutefois pas que des mauvaises nouvelles. Nous faisons quelques progrès. Nous avons ainsi annoncé la semaine dernière que la campagne mondiale de désinvestissement avait franchi le seuil de 40 000 milliards de dollars de portefeuilles d’actifs ayant vendu leurs participations dans le charbon, le pétrole et le gaz. C’est devenu la plus grande campagne de dénonciation d’entreprises de l’histoire. […] Nous allons maintenir cette pression, parce que l’argent constitue l’oxygène qui permet aux feux du réchauffement climatique de continuer à brûler. Et si nous pouvons étouffer cette source de capitaux, de financements, nous pourrons au moins ralentir un peu ce processus, ce dont nous avons désespérément besoin. »
Le désinvestissement ne sera toutefois pas suffisant. Il ne faut rien de moins qu’un bouleversement culturel et spirituel dans notre représentation de nous-mêmes, ainsi que dans notre relation à la planète. Mais peut-être cela peut-il commencer par de petits pas.
Rupert Ross, dans son ouvrage Retourner aux enseignements (Returning to the Teachings), remarque : « Les Amérindiens Lakotas n’avaient pas de terme pour insulter les autres règnes de la nature : peste, ordures, mauvaises herbes. Ces mots ont été importés dans le Nouveau Monde par les hommes blancs. » En étendant ce processus de désacralisation jusqu’au niveau du gouvernement national, on aboutit au président brésilien Jair Bolsonaro, qui selon le magazine Rolling Stone est parfois surnommé « capitaine tronçonneuse », « le plus dangereux négationniste climatique dans le monde. Durant ses deux premières années de présidence, J. Bolsonaro a permis la destruction d’environ 25 000 km² de forêt tropicale brésilienne, l’un des écosystèmes les plus précieux de la planète. »
L’argent, qui est pourtant imaginaire, est plus valorisé sur une grande partie de la planète que ne l’est la nature, c’est-à-dire notre habitat. La forêt tropicale amazonienne est semble-t-il à vendre, et même lorsqu’elle ne l’est pas, son sol l’est quand même, ce qui bien entendu n’a aucun sens.
Linda Etchart fait ainsi remarquer que dans la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies, qui donne aux peuples indigènes un droit de propriété sur les terres qu’ils occupent, figure une « clause dérogatoire ». En Equateur, pays pourtant signataire de la déclaration, « les propriétaires du terrain ne sont pas propriétaires des ressources minérales du sous-sol, ce qui signifie que le pétrole et les minéraux peuvent être extraits sans leur permission ». Il y a quelques années, le gouvernement équatorien a vendu à un consortium d’entreprises pétrolières chinoises les droits d’exploration sur environ 2 000 km² de terres adjacentes au parc national Yasuni, décrit comme « l’un des endroits les plus riches en biodiversité sur Terre ».
Le changement climatique et la destruction environnementale continueront tant que l’argent restera la divinité que les dirigeants nationaux (et la plupart d’entre nous) vénèrent, ou ne savent pas comment ne pas vénérer. Une part de la sagesse indigène n’est toutefois pas sous le contrôle de cette force « civilisée ». A quoi ressemblerait un monde sans argent, ou ayant une vision et une compréhension différentes de l’argent ? Alors que le climat vacille, et que nous sommes forcés de revoir nos conceptions actuelles et de nous souvenir que la Planète Terre est sacrée, nous allons le découvrir, d’une façon ou d’une autre.
Auteur : Robert Koehler, journaliste basé à Chicago, récipiendaire de plusieurs prix. Il contribue à de nombreuses publications et est l’auteur d’un ouvrage intitulé Le courage augmente lorsqu’on est blessé (Courage Grows Strong at the Wound). Pour plus d’informations, voir : commonwonders.com.
Sources : Commondreams.org
Thématiques : environnement, politique, Économie
Rubrique : Point de vue ()
