Dix ans après Fukushima (1re partie)

Partage international no 395juillet 2021

par Mariko Matsumoto

Le 11 mars 2011, un séisme dévastateur de magnitude 9 a frappé l’archipel japonais où je vis et les images des dégâts causés par le raz de marée massif ont choqué le monde entier. Le puissant tsunami qui a frappé la côte orientale du Japon, en particulier les ports et les villes situés le long de la côte rocheuse en « dents de scie » du Tohoku, a tué 22 192 personnes ; ce décompte reprend les personnes disparues ou décédées suite à la catastrophe. Dix ans se sont écoulés depuis.

Immédiatement après le cataclysme, je me souviens de personnes marchant en silence, chaussées de bottes imperméables, à la recherche de parents et de connaissances disparus, de provisions et d’eau potable. Le tsunami provoqué par le tremblement de terre a transformé tout le paysage de la ville en une nuit. Nous, qui n’avions pas connu la Seconde Guerre mondiale, pouvions imaginer ce qu’aurait été le paysage pendant et après la guerre. Et même aujourd’hui, chaque fois que je vois des informations télévisées sur le terrorisme et les guerres civiles qui se déroulent dans le monde, l’explosion massive à Beyrouth en 2020, ou les catastrophes naturelles causées par la crise climatique, cela se superpose dans mon esprit à la scène du tremblement de terre.

Distribution des secours

Au début, les communications ont été interrompues et nous ne pouvions pas contacter nos familles et nos connaissances mais, une fois qu’elles furent rétablies, les membres de Share International de tout le Japon ont distribué des fournitures de secours et des dons. Certains d’entre eux ont donné le montant qu’ils avaient mis de côté pour la conférence de Benjamin Creme qui avait dû être annulée. D’autres nous ont envoyé du matériel de secours en fonction des besoins particuliers des zones touchées : papeterie, vêtements, sacs, produits de première nécessité, serviettes, couvertures et literie, oreillers, coussins, eau, vélos, etc. Je me souviens aussi d’avoir fait le tour des commerces locaux et des villes voisines pour acheter des fournitures à distribuer, en utilisant l’argent envoyé afin de soutenir les magasins des zones touchées. Je n’ose pas imaginer à quel point les nombreux jouets en peluche et autres articles qui ont été distribués ont pu réconforter le cœur des enfants. Aucun mot ne pouvait exprimer leurs sentiments.

Une fois, une femme de soixante-dix ans est venue au dépôt car elle avait entendu dire qu’on donnait des coussins. Cependant, la plupart des fournitures avaient déjà été distribuées et il ne restait plus de coussins. Quand je lui ai annoncé cela, elle s’est mise à pleurer comme une enfant. J’étais tellement désolée que je me suis empressée d’apporter un coussin de chez moi. Lorsqu’elle l’a reçu, elle a serré ses mains l’une contre l’autre, s’est remise à pleurer et est retournée à l’abri avec reconnaissance. J’ai imaginé que sa maison avait été emportée par les eaux et qu’elle avait dû se coucher sur le sol froid et dur de l’abri. C’est très dur émotionnellement et physiquement pour une personne âgée de vivre une telle catastrophe à la fin de sa vie. Cette femme âgée m’a appris à donner généreusement.

A l’époque, je dirigeais ma propre école de soutien scolaire pour les élèves de l’école primaire et du collège ; les étudiants vivant dans le quartier se sont donc naturellement rassemblés à l’école. Ils triaient les fournitures qui leur étaient envoyées, imprimaient des tracts annonçant la distribution des secours, et passaient dans les centres d’évacuation. Le jour de la distribution des secours, ils se sont portés volontaires et m’ont aidée dès le matin. Sans leur coopération et leurs idées, la distribution de matériel de secours n’aurait pas été possible. Ce jour-là, les gens ont commencé à faire la queue tôt le matin, et ont progressivement formé une file de 100 mètres. Les gens ont attendu pendant deux heures avant la distribution, et finalement les personnes qui avaient fait la queue ont commencé à aider, car ils ne pouvaient pas supporter de rester debout et de regarder sans rien faire le personnel s’occuper des préparatifs. Lorsque les préparatifs furent terminés, les gens sont retournés dans leur file pour recevoir leurs fournitures ce qui a permis de maintenir l’ordre. Certaines personnes qui nous avaient aidés n’ont pas pu recevoir de colis au moment où leur tour est arrivé. Lorsque nous nous sommes excusés, ils ont répondu : « Pas de problème. Les fournitures sont allées aux personnes qui en avaient besoin. » Certaines personnes ont simplement aidé et sont parties sans se plaindre. Même si les gens touchés par la catastrophe étaient eux-mêmes dans une situation difficile, ils ont pris l’initiative d’aider et de soutenir le personnel. La coopération était monnaie courante dans les zones sinistrées. Après le tremblement de terre, nous avons distribué du matériel de secours à deux occasions distinctes, touchant au total plus de 600 personnes. Il s’agit peut-être d’un petit nombre par rapport à toute la ville, mais je crois que les pensées des nombreux bénévoles qui nous ont soutenus de diverses manières à l’époque ont atteint les victimes.

Tant les victimes que les personnes qui n’avaient pas subi de gros dégâts ont discrètement partagé, fait preuve de compassion et de solidarité ; nous avons pu constater des liens et une coopération que nous ne voyions pas dans la vie de tous les jours. Même si des vies ont été détruites et que les provisions manquaient, c’est la chaleur et le soutien des gens qui les ont aidés à traverser ces moments difficiles. La façon dont les gens se saluaient et prenaient soin les uns des autres dans les rues, même s’ils étaient des étrangers, m’a rappelé que le lien humain est essentiel. Ces échanges modestes et attentionnés étaient réconfortants et touchants pour les gens.

Comme le symbolise le mot japonais kizuna (camaraderie, lien, affiliation, relation), je crois que les gens ont un désir inné d’être connectés les uns aux autres. Paradoxalement, on dit qu’en cas de catastrophe sans précédent, les gens ont tendance à agir de manière calme et fraternelle. En effet, ils ont travaillé bénévolement et des groupes volontaires tels que des centres d’évacuation ont vu le jour. La valeur de l’empathie profonde, de l’altruisme, du partage et de la coopération que l’on ne trouve pas dans la vie quotidienne ou dans la société est apparue au grand jour. La nature essentielle des êtres humains qu’ils montrent en cas de catastrophe devrait être observée et vécue en temps normal.

L’« autoroute de la reconstruction »

Au fur et à mesure que les reconstructions menées par le gouvernement progressent, les victimes de la catastrophe ont commencé à redevenir autonomes et les zones sinistrées ont retrouvé leur vie quotidienne. Cependant, la nouvelle autoroute, les énormes digues et la décontamination de la centrale nucléaire de Fukushima commencent à poser de nouveaux problèmes. Au nom de la « reconstruction », les valeurs capitalistes de la concurrence, de la recherche du profit et de la croissance économique ont été introduites.

Dix ans plus tard, les infrastructures ont été restaurées dans les zones sinistrées. Les plans de développement des villes nouvelles ont conduit à la reconstruction d’une autoroute de 570 km endommagée par le tsunami le long de la côte de la région de Tohoku. Les forêts et les collines riches en nature des zones touchées ont été rasées et nivelées pour faire place à la construction de l’autoroute et à la relocalisation des quartiers résidentiels sur des terrains plus élevés, éloignant ainsi tout de la côte. Les camions-bennes ont fait des allers-retours incessants, soulevant des nuages de poussière et de saleté. Pendant que les travaux de construction se poursuivent, les animaux qui sont contraints de quitter leur habitat et de traverser la voie rapide car leurs chemins habituels ont été coupés. Parfois, on trouve des ratons laveurs et d’autres animaux morts sur la route et cela me brise le cœur. En raison de la proximité de la mer, la zone a été tellement développée qu’elle empiète sur la montagne et la nature qui s’y trouve. Nous voyions rarement des cerfs, mais aujourd’hui nous les apercevons de temps en temps, nous regardant à travers les interstices entre les arbres de la forêt défrichée. Le nombre d’ours dans la zone urbaine a également augmenté. Je pense que les ours descendent des montagnes à la recherche de nourriture, non seulement en raison des effets du réchauffement climatique, mais aussi en raison des modifications de l’environnement naturel dues à la construction. Le monde n’est pas habité que par des êtres humains, mais les travaux de développement donnent la priorité aux intérêts de l’homme sans accorder d’attention aux écosystèmes.

Les travaux de reconstruction, qui privilégient la vitesse et l’efficacité, ont été payés avec l’argent des contribuables. La nouvelle autoroute a été construite sous la bannière de la promotion du tourisme, de l’amélioration de l’efficacité de la logistique et du soutien à l’aide médicale et à l’industrie locale. Cependant, une fois la route ouverte, Sendaï, la plus grande ville de la région de Tohoku, est devenue plus accessible et les habitants des zones rurales et des petites villes au nord de Sendaï ont commencé à se rendre dans les magasins de Sendaï en contournant les petites villes. L’exode de la population locale de ces villes a accéléré le déclin général ; en fait, davantage de personnes vivent aujourd’hui à Sendaï que dans les villes du nord. Selon un habitant de l’une de ces villes qui se vident : « Le nombre de ménages a augmenté, mais la population a diminué. De nombreuses maisons ont été construites, mais les jeunes quittent la ville parce qu’il n’y a pas assez d’emplois. » Un commerçant local a déclaré : « En raison de la reconstruction de l’autoroute, les gens font maintenant leurs courses et leurs achats à Sendaï. Les affaires deviennent de plus en plus difficiles. Que nous réserve l’avenir ? »

Un facteur supplémentaire est qu’avec la construction de l’autoroute, les grandes entreprises et les sociétés de transport se sont installées dans les zones sinistrées. Il est difficile pour les gouvernements locaux des villes touchées de se rétablir de manière indépendante. Sous prétexte de stimuler la reprise, les grandes entreprises dotées d’un pouvoir financier s’installent pour trouver de nouveaux débouchés, en obtenant le soutien du gouvernement régional.

Pendant ce temps, à l’inverse, les magasins locaux se débattent, ayant été durement touchés par le tremblement de terre en plus du déclin démographique et de la fragilité de l’économie. Les entreprises plus riches et plus puissantes parviennent à reconstruire, mais les petites structures sont acculées à la faillite. Les anciens magasins et entreprises détenus et gérés par des indépendants ne font pas le poids face aux grandes sociétés.

Le principe de la concurrence du marché a pénétré dans les zones rurales. Le capitalisme est arrivé avec l’autoroute de la reconstruction. Il s’agit d’une forme de « capitalisme du désastre » qui tire parti des faiblesses des zones sinistrées et utilise la gestion des catastrophes et le redéveloppement comme une opportunité de marché unique pour réaliser des profits.

Selon le livre de Naomi Klein, La stratégie du choc, le capitalisme du désastre est présenté comme un mécanisme qui apporte un changement rapide dans divers systèmes politiques et économiques dans le processus de reconstruction après des guerres, des catastrophes et d’autres calamités – en fait, en tirant profit du chaos post-désastre. Malheureusement, dans le cas du Japon (et de nombreux autres pays), peu de gens sont conscients des moyens subtils et astucieux par lesquels le pays est infiltré par le capitalisme furtif, car les changements sont initialement considérés comme un progrès.

Le démantèlement insidieux des villes et des communautés et la destruction de l’environnement naturel environnant – forêts, montagnes, habitat de la faune sauvage – ne deviennent apparents que lorsqu’il est trop tard ; le mal a déjà été fait.

Japon
Date des faits : 11 mars 2011 Auteur : Mariko Matsumoto, collaboratrice de Share International vivant à Kesennuma, au Japon.
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()