Une histoire optimiste de l’humanité de Rutger Bregman

Partage international no 383juillet 2020

par Phyllis Creme

Suggestion de lecture

Rutger Bregman est historien et universitaire devenu une sorte de héro chez les militants. Son premier livre, Utopies réalistes, a été traduit en 30 langues.

C’est très rafraîchissant de trouver une pointe d’idéalisme en ce moment. Rutger Bregman en est rempli. Au dernier Forum économique mondial de Davos, cela lui a donné le courage de tenir tête au front uni des intérêts d’entreprises, et de les réprimander de ne pas payer leurs taxes et d’être insensibles à la situation critique de la planète et des déshérités.

Lors d’un entretien avec le journaliste Owen Jones du Guardian au sujet de son dernier livre, Une Histoire optimiste de l’humanité, R. Bregman a estimé que son livre aurait pu s’intituler Rousseau avait raison. Il oppose les écrits de Jean-Jacques Rousseau, qui a vécu au XVIIIe siècle en France, à ceux de Thomas Hobbes, qui a écrit au XVIIsiècle en Angleterre.

En ce qui concerne la nature humaine, Rousseau est l’optimiste, Hobbes le pessimiste : selon eux, un nouveau-né donne vie respectueusement à un amour sans limite, ou un égoïsme tenace, les deux propositions répondant à la doctrine chrétienne du péché originel. Pour Rousseau, l’homme est né libre, bon de nature, et c’est la civilisation, avec ses contraintes, ses classes sociales, ses lois restrictives, qui le rend esclave.

Ces attitudes face à la vie se retrouvent encore à l’heure actuelle dans les approches éducatives, et en particulier dans l’éducation des enfants. Du point de vue de Rousseau, à moins qu’il en soit découragé, un bébé donne de l’amour et l’attend en retour, et peut exprimer le pur bonheur de l’instant présent. Dans son livre, R. Bregman examine une école progressiste aux Pays-Bas, qui fait entièrement confiance à ses élèves et les rend ainsi responsables de leurs propres apprentissages.

R. Bregman insiste sur le fait que si nous nous attendons à ce que les autres soient capables du meilleur au lieu de soupçonner le pire en eux, nous en serons récompensés en retour au centuple. Ceci a pu être observé à maintes reprises au cours de l’actuelle pandémie, marquée par la générosité individuelle et l’héroïsme des professionnels de santé en première ligne − un vrai sacrifice car beaucoup en sont morts. Comme l’affirme R. Bregman : « Notre superpouvoir est notre capacité à coopérer. » (Le livre a été écrit avant la pandémie et avant le très grand élan mondial de solidarité né du mouvement Black lives matter (La vie des Noirs compte), suite à la mort de George Floyd aux Etats-Unis. Les deux événements corroborent les théories de R. Bregman.)

Photo : Steve Jurvetson , CC PAR 2.0, via Wikimedia Commons
Rutger Bregman

L’ouvrage regorge de pistes pour s’organiser afin d’assumer et de faire ressortir notre générosité innée. Mais pour commencer, R. Bregman explore d’une manière très large l’histoire, l’archéologie, la psychologie, la biologie, l’économie ainsi que l’éducation, pour comprendre comment nous sommes devenus non seulement égoïstes mais peut-être aussi plus méfiants vis-à-vis des autres et cyniques au sujet de la vie. On espère peu des autres et ceci influence l’organisation de notre société. En même temps, R. Bregman donne de nombreux exemples pour contrecarrer cette vision des choses et montrer que nous, humains, ne voulons pas nuire aux êtres qui nous côtoient mais plutôt coopérer et aider. Dans ses recherches, il a dû beaucoup fouiller pour mettre en lumière les vrais faits voilés par certaines recherches et par le préjugé courant selon lequel les humains auraient une tendance à la méchanceté.

En guise d’exemple, R. Bregman compare le sombre récit de William Golding dans son roman à succès Sa Majesté des mouches, où des écoliers naufragés sur une île déserte s’attaquent les uns les autres avec cruauté et sans empathie, désormais isolés de la société « civilisée ». Mais comme il l’a découvert dans l’histoire vraie à l’origine du roman, les garçons naufragés se sont comportés d’une manière exemplaire, sans aucun égoïsme et avec altruisme.

Ce livre, qui se présente comme une série d’histoires, est très agréable à lire. L’auteur entraîne le lecteur avec lui dans son voyage où il explore, expose ses doutes, ses espoirs, et en fin de compte il se montre optimiste, mais non sans discernement sur notre réelle identité. Il commence avec « l’idée radicale qu’au fond d’eux-mêmes la plupart des gens sont bons ».

Dans l’épilogue, R. Bregman écrit qu’il cherchait (et qu’il a trouvé) une nouvelle définition du mot « réalisme » afin de contrecarrer le cynisme et le pessimisme généralisés. Il conclut par un vibrant appel à reconnaître notre véritable nature : « Soyez courageux. Soyez fidèles à votre nature et faites confiance. Faites le bien au grand jour et n’ayez pas honte de votre générosité. Il se peut qu’au début on vous prenne pour quelqu’un de crédule et de naïf. Mais souvenez-vous que ce qui est considéré comme étant naïf aujourd’hui peut être reconnu demain comme étant du bon sens. Il est temps qu’advienne un nouveau réalisme. Il est temps de voir l’humanité autrement. »

Rutger Bregman : Humanking : A Hopeful History (Une Histoire optimiste de l’humanité, non traduit). Bloomsbury Publishing, 2020. ISBN : 9781408898932.

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : Société
Rubrique : Compte rendu de lecture ()