Partage international no 381 – mai 2020
Interview de Justin Wilder Doering par Jason Francis
Fifty Sandwiches est un projet à but non lucratif qui cherche à créer un pont de compréhension entre les sans-abri et les personnes qui passant à côté d’eux, choisissent de les ignorer ou, peut-être, ne remarquent même pas qu’ils sont là. Justin Wilder Doering est le fondateur de Fifty Sandwiches. Il a traversé les Etats-Unis pour rencontrer les sans-abri. Il a découvert un monde bouleversant, en total contraste avec les idées préconçues de la société. Il est également l’auteur du livre Fifty Sandwiches : Humanize the Homeless (Cinquante sandwiches : rendre aux sans-abri leur humanité, non traduit). Jason Francis l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Qu’est-ce qui vous a amené à parcourir le pays et interviewer tous ces sans-abri ?
Justin Wilder Doering : L’idée m’est venue à l’âge de 15 ans. J’avais l’habitude de voir des sans-abri dans la rue. Ma réaction instinctive, et celle de toute ma famille, était juste de rester à l’écart. On a l’impression que ces gens constituent une menace et on n’a juste pas envie de s’en approcher. Et puis j’ai pensé que personne ne naît sans-abri, que ces gens doivent avoir une histoire. Quand j’ai obtenu mon diplôme universitaire, j’ai décidé d’aller les écouter. Grâce à un financement participatif, je me suis acheté un fourgon et je suis parti à travers le pays pendant 3 mois et demi pour parler avec les sans-abri.
Rompre les stéréotypes
PI. Vous dites que votre travail consiste à « réconcilier la perception et la réalité ». Notre perception des sans-abri est-elle si éloignée de la réalité ?
JWD. Cette perception varie beaucoup d’une personne à l’autre, mais elle est toujours basée sur des stéréotypes selon lesquels un sans-abri payerait le prix d’une addiction, d’une maladie mentale ou d’un choix. Même si c’est souvent le cas, je voulais montrer que la réalité est souvent beaucoup plus complexe. Au fur et à mesure que le projet avançait, je me suis rendu compte que chaque personne est différente, et que je devais capturer cette diversité, tous ces bouts de réalité.
PI. Pouvez-vous nous raconter quelques-unes de ces histoires ?
JWD. Un jour, j’ai parlé à un professeur d’université. Il avait été expulsé de son logement parce que le propriétaire y avait trouvé des moisissures. J’ai parlé à une femme dont la mère était décédée et elle s’était retrouvée à la rue simplement parce qu’elle n’avait pas pu payer la note d’hôpital. Beaucoup de gens sont sans abri parce qu’à un moment donné ils ont dû faire face à une situation financièrement insoluble. J’ai fait mes entrevues dans des refuges qui offrent des programmes de réhabilitation. Si vous vivez dans la rue, vous êtes vulnérable. Vous vivez constamment dans la hantise que les quelques biens qui vous restent soient volés. J’ai été surpris que tant de gens aient envie de me raconter leur histoire, de s’ouvrir à moi devant ma caméra.
PI. Avez-vous trouvé beaucoup de familles sans abri avec enfants ?
JWD. Beaucoup. Je ne parle que de quelques-unes dans mon livre. En fait j’ai eu du mal à les rencontrer car la plupart d’entre elles sont déjà dans des refuges ou dorment dans leur voiture sur des parkings de supermarché. C’est pourquoi je ne pense pas avoir pu rendre justice à l’ampleur de ce problème de ces cas particuliers.
PI. Quels ont été vos moyens de subsistance pendant votre tour du pays ?
JWD. J’étais membre du réseau Planet Fitness, ce qui m’a permis d’aller prendre des douches dans leurs établissements, mais mon hygiène a souffert quelque peu. J’ai quand même apprécié ce style de vie minimaliste. J’ai presque toujours dormi dans le fourgon sur des parkings. J’ai mangé du riz et des saucisses et vécu avec très peu d’argent. Certains ont pensé que je voulais émuler les sans-abri, ce qui n’est pas vrai ; j’étais bien organisé et j’avais toujours un endroit où aller. Je ne voulais en aucun cas vivre comme les sans-abri. Je voulais juste en savoir plus sur eux.
PI. Vous avez parcouru combien d’Etats et visité combien de villes ?
JWD. J’ai fait 23 000 kilomètres et parcouru 34 Etats et autant de villes.
PI. Comment faites-vous pour aborder un sans-abri pour une entrevue ? J’imagine qu’il faut beaucoup de sensibilité, de la compassion et du respect.
JWD. J’étais un peu intimidé au début et peu à peu c’est devenu plus facile. Pour les encourager à s’ouvrir, j’ai senti qu’il fallait que je partage aussi mes propres luttes personnelles et le peu d’adversité que j’ai pu rencontrer dans ma vie. Ça ressemblait à une conversation informelle entre deux personnes qui ne se connaissent pas.
PI. D’où vient le nom Fifty Sandwiches?
JWD. Mon idée au départ était d’offrir aux sans-abri un déjeuner en échange d’un entretien. Comme deux inconnus discutant au cours d’un déjeuner. J’ai très vite compris que quand une personne vit dans un refuge ou est engagée dans un programme à long terme, elle ne peut tout simplement pas partir pour aller faire une entrevue. Et s’ils vivent dans la rue, ils ne peuvent pas non plus aller déjeuner dans un restaurant et laisser leurs affaires seules. Pour ces raisons, le nom du projet n’est plus très pertinent si je compte les rares fois où j’ai pu emmener quelqu’un déjeuner.
PI.Combien avez-vous pu faire d’entrevues jusqu’ici ?
JWD. Entre 150 et 200.
Ça peut vous arriver aussi
PI. Quel est votre souvenir le plus fort ?
JWD. A la fin de chaque entretien je posais la question : « Si vous en aviez la possibilité, que direz-vous à la société sur le fait d’être sans-abri ? » L’écrasante majorité des réponses a été : ça peut arriver à tout le monde. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé la ligne si fine qui sépare une personne qui traverse la rue pour éviter un sans-abri et le sans-abri lui-même. Lorsque nous sommes confrontés à l’inattendu, la plupart des gens ne savent pas comment se comporter. Au final, j’ai fini par comprendre que chaque sans-abri que l’on peut croiser dans la rue a derrière lui toute une vie d’expériences, d’histoires et de luttes aussi complexes que la nôtre.
PI.Ce voyage vous a changé ?
JWD. Beaucoup. Avec chacune des personnes que j’ai rencontrées, je ne savais jamais à quoi m’attendre jusqu’à ce que j’apprenne à les connaître par cette immersion dans leur vie. La première chose que j’ai apprise c’est la diversité de chaque histoire. Auparavant, je pensais que le phénomène des sans-abri était la conséquence de structures sociales défaillantes – la santé mentale, les services aux anciens combattants, les soins de santé en général.
Cette expérience m’a aidé à évoluer. Elle m’a donné un nouveau sentiment d’empathie pour les gens que je vois dans la rue tous les jours, qu’ils soient sans-abri ou non. Je pense que cela m’a beaucoup aidé à grandir personnellement ; j’ai plus de facilité à parler à des étrangers, à partager mes expériences et accueillir celles des autres pour m’enrichir et me développer sur le plan personnel.
PI. Que pensez-vous de ces programmes de logement avec services d’assistance personnalisés pour les personnes atteintes de maladie mentale, d’addictions, du sida ou d’autres problèmes de santé graves ? Peuvent-ils être une des solutions au problème des sans-abri ?
JWD. Les options de logement permanent garantissent l’efficacité des programmes qui visent à remettre les sans-abri sur pied. Un repas rapide ou quelques dollars ne résoudront pas le problème ; ce sont des solutions à court terme qui n’offrent aucune stabilité.
Par contre, les programmes plus immersifs avec ce https://fiftysandwiches.com/type de logement ont l’avantage d’exiger de la constance et de l’engagement de la part des personnes qu’ils aident. Ils offrent une approche globale qui ne se limite pas à l’hébergement. En cela ils s’attaquent aux causes du problème. Les sans-abri ont besoin de beaucoup plus qu’un logement.
Plus d’information : fiftysandwiches.com
