La réinsertion plutôt que la punition

Partage international no 374octobre 2019

par Ana Swierstra Bie

La Norvège a l’un des plus faibles taux d’incarcération et de récidive au monde, ainsi qu’un des plus faibles taux de criminalité, et ceci sans avoir misé sur le « tout répressif ». Vu de l’extérieur, le système carcéral norvégien peut sembler incroyablement complaisant et laxiste ; pourtant, loin de témoigner d’une forme de naïveté, les résultats obtenus prouvent au contraire qu’il est inspiré par le pragmatisme.

Les Etats-Unis sont le pays dont la plus forte proportion de la population est incarcérée, avec 655 prisonniers pour 100 000 habitants. En Europe, le Royaume-Uni a l’un des taux les plus élevés, avec 140 pour 100 000, tandis qu’en Norvège ce taux est seulement de 63 pour 100 000. Aux Etats-Unis, plus de 76 % des anciens prisonniers sont arrêtés une nouvelle fois dans les cinq ans qui suivent leur libération, et au Royaume-Uni 45 % retournent en prison ; tandis qu’en Norvège, le taux de récidive est l’un des plus bas au monde, à 20 % seulement au bout de deux ans et 25 % au bout de cinq ans.

Non seulement y a-t-il un coût élevé à maintenir une importante population carcérale, mais, de plus, les anciens détenus qui retombent dans la délinquance constituent une menace pour la sécurité publique.

Au début des années 1980, le taux de récidive en Norvège était bien plus élevé, entre 60 et 70 %, et la politique pénale était basée sur une approche punitive traditionnelle.

Une approche politique basée sur les valeurs, accordant la priorité aux droits de l’homme, a conduit à de profondes réformes pénales, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle façon de traiter les délinquants. Les prisons norvégiennes sont réputées être parmi les meilleures et les plus humaines du monde.

Partant du constat que les approches répressives traditionnelles ne faisaient pas baisser le taux de récidive et ne s’attaquaient pas aux racines profondes de la délinquance, le principal changement a consisté à abandonner le rôle central auparavant accordé à la punition, afin de rediriger les efforts et les ressources vers la réinsertion. Aujourd’hui, la priorité des services pénitentiaires est d’aider les prisonniers à sortir du cercle vicieux de la délinquance et de les préparer à redevenir des membres fonctionnels de la société, sortant de prison meilleurs qu’ils y étaient entrés. La privation de liberté est considérée comme constituant la punition, et le temps passé en prison est censé être mis à profit par les détenus.

Cette conception de la justice repose sur l’idée que la sécurité et l’intérêt de la société sont mieux défendus si les ex-prisonniers sont en mesure de se réintégrer dans la communauté, et s’ils sont moins susceptibles de récidiver ou de causer du tort à autrui. En Norvège, il n’existe ni peine de mort, ni condamnation à perpétuité. La peine de prison maximale est de vingt-et-une années ; cependant, la loi permet une détention dite préventive, qui consiste à prolonger la peine par incréments de cinq années, potentiellement indéfiniment, tant que le détenu est considéré par la justice comme représentant toujours une menace pour la société. Près de 90 % des peines de prison sont inférieures à une année.

Les détenus peuvent bénéficier d’une permission de sortie le week-end dès lors qu’ils ont purgé un tiers de leur peine, sauf s’ils ont commis des crimes graves, auquel cas il n’y a pas de permission de sortie durant les dix premières années. Après avoir purgé les deux tiers de leur peine, beaucoup peuvent bénéficier d’une libération anticipée. L’objectif est d’avoir une population carcérale la plus basse possible. Puisque les peines restent courtes, quasiment tous les prisonniers finissent par retourner au sein de la société. L’objectif des prisons est donc d’en faire de « meilleurs voisins ».

Le système carcéral est fondé sur deux principes. Le premier est appelé le « principe de normalité ». Il signifie que la vie quotidienne en prison doit ressembler autant que possible à la vie ordinaire dans le monde extérieur. Si la vie en prison était très encadrée et radicalement différente de la vie ordinaire, les prisonniers auraient beaucoup de mal à s’adapter après leur libération et risqueraient de retomber rapidement dans la délinquance.

Le second principe consiste à traiter les détenus avec humanité et respect. Les lois norvégiennes interdisent l’usage de la torture, et plus généralement les traitements cruels, inhumains ou dégradants à des fins de punition. Personne ne devrait purger sa peine dans des conditions plus dures que ce qui est strictement nécessaire à la sécurité de la communauté.

Les prisonniers perdent certes leur liberté ; mais, hormis cela, ils conservent les mêmes droits que les citoyens ordinaires, comme l’accès aux soins de santé, à l’éducation, le droit de vote… Il faut justifier d’une bonne raison pour refuser l’exercice de ses droits à un condamné.

Un traitement humain et respectueux des prisonniers est considéré comme augmentant les chances d’une réintégration réussie dans la société. L’objectif est de guérir plutôt que de blesser, et la dignité humaine est protégée. Aucun condamné n’est privé d’espoir et, dès son premier jour en prison, la préparation en vue de sa libération commence.

Le système repose également sur la conviction que tout le monde peut changer, pour peu que les circonstances soient favorables et qu’un soutien soit apporté. Les prisonniers reçoivent ainsi une aide pour développer leur estime de soi et pour donner du sens à leur vie ; ils peuvent bénéficier d’une psychothérapie, de cours, de formations professionnelles, et acquièrent ainsi les outils leur permettant de devenir des membres de la société productifs et respectueux des lois.

Tout au long de la peine, une progression par étapes permet un retour graduel au sein de la communauté : tout d’abord une prison hautement sécurisée, puis une autre moins sécurisée, puis plus tard la possibilité d’être transféré dans une « maison de transition », qui ressemble beaucoup à la vie ordinaire. Les prisonniers sont également aidés par des organismes extérieurs dans leur recherche d’emploi et de logement, et ils disposent d’un réseau qu’ils pourront solliciter après leur libération.

La réussite de la réadaptation et de la réintégration est considérée comme bénéficiant à tout le monde, car elle améliore la sécurité publique, réduit la criminalité et diminue les coûts.

Bien entendu, remplir ces objectifs requiert un haut niveau de compétence et de savoir-faire de la part des agents de prison (en Norvège, on ne les appelle pas des surveillants). Les candidats sont sélectionnés à l’issue d’un processus rigoureux, et la formation dure trois ans (contre trois mois au Royaume-Uni), afin de s’assurer qu’ils satisfont aux exigences et qu’ils ont acquis une bonne compréhension du travail à effectuer. De ce fait, le risque que la corruption se développe au sein du système carcéral est fortement réduit.

En tant qu’agents de prison, leur travail est basé sur l’égalité, le dialogue et le respect. Les détenus sont traités comme des adultes responsables, en qui on peut avoir confiance, et ils apprennent ainsi le respect de l’autre.

La qualité de l’interaction entre le personnel et les prisonniers est considérée comme essentielle. Les agents sont formés à communiquer correctement avec les détenus et à établir de bonnes relations interpersonnelles. Ils apprennent à désamorcer les situations tendues sans faire usage de la force, les apaisant avant qu’elles ne deviennent violentes. De cette manière, la sécurité est garantie et les détenus peuvent constater que des modes de communication non-violents sont possibles.

L’atmosphère dans les prisons norvégiennes est généralement calme et détendue, et les agressions contre le personnel sont très rares. Près de 40 % des agents de prisons sont des femmes, et le personnel n’est pas armé. Il n’y a presque pas d’évasions en Norvège, et plus de 99 % des prisonniers rentrent à l’heure au terme de leurs permissions de sortie.

Deux prisons norvégiennes, celles de Halden et Bastøy, ont particulièrement suscité l’intérêt des médias internationaux. La prison de Halden est une prison de haute sécurité, construite en 2010 et située au milieu de la forêt, une partie de cette dernière ayant été incorporée dans l’enceinte de la prison. Les détenus ont leur propre chambre avec douche et toilette privées, ainsi que télévision et ordinateur. Ils ont accès à la nature. Il n’y a pas de barreaux aux fenêtres, et la lumière naturelle pénètre dans les bâtiments.

Les prisonniers portent leurs vêtements personnels et vivent en petites communautés au sein de la prison, où ils cuisinent et prennent leurs repas ensemble. Les cuisines sont entièrement équipées, disposant de couverts et d’ustensiles de cuisine ordinaires, y compris des couteaux tranchants.

En traitant les prisonniers comme des personnes normales, responsables et civilisées, on favorise aussi l’apparition en eux de ces mêmes qualités.

Les agents prennent leurs repas avec les détenus, jouent et font du sport avec eux. Il est possible de s’adonner au yoga ou à des retraites silencieuses, tandis qu’un studio tout équipé permet aux détenus de jouer et d’enregistrer de la musique.

Dans un entretien pour le magazine Time, le directeur de la prison, Are Høidal, a déclaré : « Dans le système carcéral norvégien, l’accent est mis sur les droits de l’homme et sur le respect. Nous trouvons cela parfaitement normal. »

Un article de Business Insider rapporte également ces propos d’Are Høidal : « Chaque détenu dans les prisons norvégiennes va retourner dans la société. Voulez-vous des personnes en colère, ou des personnes réinsérées ? »

Bastøy, petite île située au sud d’Oslo, est utilisée comme prison à la sécurité minimale. On y trouve des terres cultivées, des plages, des forêts, mais aucune zone clôturée. Les habitations forment un petit village, avec une bibliothèque, une église, une école et un terrain de football. Les prisonniers vivent en petits groupes dans des bungalows en bois. Ils passent leurs journées à travailler à la ferme de la prison, où l’on trouve des moutons, des vaches, des poules et des chevaux, et ils cultivent des fruits et des légumes. D’autres travaillent à la menuiserie, à l’entretien, à la cuisine ou à la bibliothèque. Ils sont encouragés à passer leur temps libre à l’extérieur, et peuvent faire du sport, de la pêche ou de la natation. Les prisonniers pilotent même le ferry qui relie l’île au continent ; et, pour 70 agents qui y travaillent, seuls cinq restent sur l’île la nuit. Les visites sont permises le mercredi, le samedi et le dimanche.

Parmi les prisonniers, on trouve des hommes condamnés pour meurtre, pour viol, ou pour des faits de délinquance relative aux stupéfiants. Les prisonniers peuvent demander leur transfert à la prison de Bastøy lorsqu’ils approchent de la fin de leur peine, et le principal critère pour y être admis est d’être résolu à renoncer à la délinquance une fois libéré.

Bastøy est une « prison humaine écologique », qui tient compte de l’interdépendance entre les humains et leur environnement, ainsi que de la façon dont nous sommes tous influencés par les autres et par la nature. Elle repose sur la conviction que nous pouvons devenir responsables de nous-mêmes en prenant soin de la nature. L’essentiel de la nourriture dans la prison est cultivé sur l’île, et le travail avec les animaux y est vu comme une façon d’enseigner l’empathie aux détenus. Il n’y a eu aucun épisode violent à Bastøy au cours des trente dernières années ; et, prenant appui sur son taux de récidive exceptionnellement bas de seulement 16 %, le directeur de la prison Arne Nilsen a donné la réponse suivante à un reporter de CNN qui trouvait les installations plutôt luxueuses : « Si nous avons créé un camp de vacances pour délinquants, où est le problème ? Nous devons réduire le risque de récidive, parce que si nous n’y parvenons pas, quel est l’intérêt de la punition, hormis faire ressurgir le côté primitif de l’humanité ? »

Norvège Auteur : Ana Swierstra Bie, collaboratrice de Share International résidant à Kristiansand (Norvège).
Thématiques : éducation
Rubrique : Divers ()