Algérie : la révolution du sourire

Partage international no 370juin 2019

par Dominique Abdelnour

La voix du peuple

Le 2 février 2019, le parti au pouvoir en Algérie annonce que le président Bouteflika se représente à la prochaine élection présidentielle, alors qu’il est gravement malade depuis 2013.

Le vendredi 22 février, bravant l’interdiction de manifester, des centaines de milliers de manifestants emplissent les rues d’Alger. La révolution du sourire (selmiya) a débuté en Algérie par des manifestations dont l’ampleur surprend le monde entier. Tous les vendredis, puis quasiment tous les jours, le peuple algérien est dans la rue.

Le carrefour de la Grande Poste, bâtiment emblématique des manifestations à Alger, est bondé et le cortège s’étire sur plusieurs kilomètres le long de divers axes du centre de la capitale. Les milliers de manifestants scandent « Système, dégage ! » ou « Vous avez pillé le pays, voleurs ! » ; On voit aussi fleurir des slogans humoristiques : « Now loading, 2e République » ; (Chargement, 2e République) ; « Ils ont essayé de nous enterrer, ils ne savaient pas que nous étions des graines » ; « No country for old men » (Pas un pays pour les vieux, référence à un film) ; « Maintenant le vendredi c’est tous les jours ».

Dans cette crise, le peuple algérien se montre comme un bloc uni de pacifisme et de maturité.

Uni, il manifeste sur son temps libre, sans grève ni violence. Des familles entières manifestent : femmes, enfants, grands-parents – de tous milieux – docteurs, ouvriers, avocats, chômeurs.

Au milieu des manifestants, on entend des pétards, des chants, des « Dégage Bouteflika » et des « Viva l’Algérie ». Beaucoup se drapent du drapeau algérien, baignés dans la joie. Très conscients des risques liés à ces manifestations et pour ne pas tomber dans les écueils des révolutions du printemps arabe, les gens font très attention à se respecter, à se laisser de l’espace, à être polis. Ils font parfois silence devant un hôpital, désamorcent les bagarres naissantes, et certains ramassent les détritus après les manifestations afin de laisser les rues propres.

L’Algérie est un pays jeune ; l’âge médian de la population algérienne est de 28 ans. Les jeunes sont pris en tenaille entre le chômage, les petits boulots et la répression policière. Ils ne pouvaient guère s’exprimer que lors des matchs de football. Et c’est ainsi que ces supporters de football sont entrés dans la révolution algérienne. Le très beau chant La casa del Mouradia (quartier du palais de la présidence), composé par le groupe de supporters de l’USM Alger Ouled el-Bahdja (Les enfants d’Alger) décrit les cinq mandats de Bouteflika et fait allusion à la corruption installée par le pouvoir. Elle a été reprise par des milliers de manifestants en Algérie et est devenue une sorte d’hymne de la révolution en cours. Entendre ce chant dans la rue, entonné par des milliers de manifestants donne à ressentir la force et la détermination de ce peuple. On peut aussi évoquer la chanson Le peuple va libérer l’Algérie créée par un collectif d’artistes et devenue virale sur YouTube, et la chanson Liberté du rappeur Soolking.

Ils dénoncent ensemble un pays ravagé par la corruption et les bandits. « C’est un cercle vicieux. On n’a pas de travail, pas d’argent, on se met à vendre de la drogue et on finit en prison ? »

« Le hirak (révolution) est un premier pas vers la réconciliation des Algériens avec leur pays. Ils y trouvent une cause commune susceptible de se transformer en un sentiment d’appartenance nationale et en vision d’un avenir commun. »

Depuis vingt ans, l’élite militaire et civile du clan Bouteflika règne sans partage sur l’Algérie, entraînant corruption et captation des richesses, ce qui contraint les jeunes à l’immigration ou au chômage. 120 000 personnes auraient réussi à quitter les côtes de l’Algérie en 2018. Depuis le mois de février 2019, le nombre de jeunes qui essayent de quitter le pays a décru d’environ 80 %. Ces jeunes espèrent être utiles et aider à construire le pays sur de meilleures bases.

Le gouvernement vacille

Le 2 avril, Ahmed Gaïd Salah, numéro 2 de l’armée algérienne, demande l’application de l’article 102 de la Constitution prévoyant le remplacement du président pour raison de santé. A. Bouteflika annonce sa démission dans la foulée.

Deux semaines après, Tayeb Belaiz, chef du conseil constitutionnel, démissionne à son tour.

Quelques heures après cette démission, le général Gaïd Salah, l’homme fort de l’armée, prend parti pour le peuple : « L’armée s’engage à satisfaire toutes les revendications du peuple. » Il annonce que l’armée a donné « des instructions sans équivoque pour la protection des citoyens, notamment lors des manifestations ».

Ce faisant, il a essayé de désamorcer les jusqu’au-boutistes du régime qui souhaitent étouffer ce mouvement dans la répression.

La justice lance une série d’enquêtes sur des faits de corruption, visant principalement des hommes d’affaires proches du pouvoir, tels les quatre frères Kouninef, milliardaires proches du clan Bouteflika, qui sont placés en détention provisoire.

Les manifestants demandent le renouveau

Le vendredi 26 février, dixième vendredi consécutif de manifestation, des millions d’Algériens continuent de manifester pacifiquement dans le pays, et demandent le départ de toute la clique de Bouteflika, civile et militaire, et la mise en place d’un gouvernement de transition ne comportant aucun des anciens dirigeants.

Les prochains mois verront comment ce mouvement horizontal sans chefs peut amener la concrétisation de ses espoirs.

Algérie
Date des faits : 2 février 2019 Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
Thématiques : peuples et traditions
Rubrique : Divers ()