Partage international no 370 – juin 2019
Interview de Marissa Kokkoros par Elisa Graf
Aura Freedom International est une association caritative canadienne qui lutte contre la violence faite aux femmes et le trafic d’êtres humains au Canada et dans le monde. Elisa Graf a interviewé sa directrice générale, Marissa Kokkoros, à Toronto, en novembre 2018, pour Partage international.
Partage international : Parlez-nous d’Aura Freedom. Qu’est-ce qui vous a amené à créer cet organisme ?
Marissa Kokkoros : Le sens de la justice a toujours été très présent en moi. Je ne peux accepter de voir des gens lésés, opprimés ou marginalisés d’une manière ou d’une autre. Je dois faire quelque chose pour les aider. A l’époque je vivais en Italie et je voyageais beaucoup. J’ai constaté que la condition des femmes est identique dans nombre de pays ; elles portent les responsabilités du village sur leur dos, elles apportent l’eau, l’argent. J’ai passé plus de temps dans certains pays africains, ainsi qu’au Népal et en Inde, et dans des pays européens. Je me suis dit : « Je dois faire quelque chose. » Il y avait une femme qui mendiait devant chez moi en Italie et je me suis liée d’amitié avec elle. Elle venait du Nigeria, où ils parlent anglais. Je lui ai proposé d’aller prendre un café et elle m’a raconté son histoire. Un Nigérian lui avait promis un travail dans un magasin de vêtements. Elle venait d’un village très pauvre. Il l’a exfiltrée illégalement et amenée à Milan. Bien sûr, elle s’est retrouvée à la rue, prostituée. J’ai entendu ce genre d’histoire tant de fois partout dans le monde et même ici, dans ma propre ville, à Toronto…
PI. Lorsque vous l’avez rencontrée, elle s’était échappée ?
MK. Oui, elle avait été prostituée à Turin et avait réussi à fuir. Cette femme m’a ouvert les yeux sur la traite des êtres humains et j’ai commencé à faire des recherches dans le monde entier. Je me suis retrouvée au Népal avec l’un de mes mentors, Anuradha Koirala1. Cette femme a fait un travail extraordinaire. Je suis allée au Népal pour la rencontrer. Littéralement, j’ai frappé à sa porte et elle m’a ouvert. Depuis, elle est venue au Canada trois fois, a dormi dans ma chambre d’amis et m’a appris beaucoup. J’avais une vision exotique de la traite, mais quand je suis rentrée à Toronto pour lancer Aura Freedom, j’ai trouvé cette réalité ici-même.
PI. Qu’est-ce qui vous a le plus étonnée dans ce que vous avez observé à Toronto ?
MK. Ce n’est pas ce que l’on voit dans les films, où une fille est droguée, conduite de l’autre côté de la frontière, on lui promet un emploi, etc. Ici, c’est le « souteneur Romeo » ; c’est le beau-parleur qui promet l’amour. On retrouve partout la même vulnérabilité chez ces femmes victimes de la pauvreté. Elles vont croire tout ce que cet homme leur dit.
A la racine de ce problème se trouve le peu de valeur accordé aux femmes, surtout si elles proviennent de petits villages pauvres et si elles sont noires. Redonnez aux femmes leur dignité, redonnez-leur de l’auto-estime et le pouvoir de créer leur vie et vous ne pourrez plus les exploiter. Voilà pour moi la cause première du problème, plus que la pauvreté ou les politiques gouvernementales. Nous devons lutter contre les inégalités entre les sexes, contre le patriarcat, le colonialisme et le racisme érigé en système. Nous devons rendre aux femmes marginalisées leur vraie valeur et faire qu’elles en soient conscientes. On ne peut exploiter une femme libre.
J’ai donc beaucoup travaillé ici, à Toronto, avec le réseau de lutte contre la traite des êtres humains. Cette année, la ville nous a octroyé des fonds. J’ai recruté six jeunes filles dont certaines ont vécu l’expérience de la traite. Nous les formons pour qu’elles aillent faire de la sensibilisation dans leurs propres pays.
PI. Où trouvez-vous des personnes à aider à Toronto ?
MK. Elles sont partout, dans tous les pays. Partout des gens sont exploités, dans les pays riches et les pays pauvres, où ils travaillent comme de quasi-esclaves pour fabriquer nos vêtements ou faire pousser notre café. Et ça va jusqu’au tourisme sexuel. A Toronto, le réseau anti-traite m’a vraiment aidé à savoir qui fait quoi dans la ville, puis j’ai réalisé que le problème était énorme. Alors j’ai commencé à faire de la sensibilisation dans les écoles ; nous avons préparé une présentation. Avec d’excellents résultats. On a calculé qu’après nos interventions, dans 83 % des cas, au moins une jeune fille est sensibilisée et vient vers nous pour nous raconter son histoire. Nous voyageons toujours avec une psychologue formée en traumatologie ; elle connaît bien les violences sexuelles et la problématique de la traite.
Par la suite, nous avons noué des partenariats avec des organisations de la ville qui offrent des services de conseil et d’assistance aux rescapés de la traite. Elles croient en notre projet car il s’appuie sur l’éducation et le savoir – il suffit de donner à ces enfants des informations. Nous travaillons de préférence auprès de filles de 14 à 15 ans, l’âge où elles sont le plus souvent exploitées.
Aura Freedom est une petite association, même maintenant, avec l’aide de la ville. Je suis la seule employée à temps plein. Nous avons un conseil d’administration, dont les membres aident quand ils le peuvent, et maintenant on a ces six jeunes qui font de la sensibilisation, mais j’ai dû m’ouvrir à d’autres personnes que je connaissais dans la ville et solliciter leurs compétences. En y mettant beaucoup d’énergie, les portes ont commencé à s’ouvrir ; les gens ont commencé à venir et à dire : « Est-ce que je peux vous aider ? » Je crois vraiment en ce projet pour former ces filles, les soutenir, les encourager à changer les mentalités et les comportements au sein de leurs propres communautés. Je suis sûre que l’éducation que nos six stagiaires reçoivent bouleversera leur propre vie et produira un effet d’entraînement dans leurs communautés. On le voit déjà : une des jeunes femmes qui travaillent avec nous est en fait une de ces filles qui sont venues nous dire : « J’ai besoin d’aide. » Maintenant, elle peut aider les autres. Je pense que la seule façon de faire du bon travail en matière de violence est à travers les femmes qui sont passées par là. Personnellement, j’ai eu ma propre expérience de la violence, mais je n’ai jamais été victime de la traite. Une de mes collègues en a été victime, et elle m’apporte beaucoup. Elle s’appelle Bridget Perrier. Elle est l’une des formatrices pour ces filles.
PI. Et donc votre objectif est d’intervenir de façon régulière dans les écoles ?
MK. Oui, dans les écoles et les centres d’accueil de sans-abri, où le problème de la traite est toujours présent. Nous nous sommes rendu compte que le travail du sexe n’est pas toujours forcé, mais il y a beaucoup de pression et les circonstances de la vie de ces jeunes pèsent énormément dans la balance. J’ai vu des jeunes femmes qui sont passées au travers d’un système de protection sociale trop fragile et qui ont été victimes d’abus sexuel alors qu’elles n’étaient que des enfants.
PI. Quels sont les autres groupes avec lesquels vous travaillez ?
MK. L’un des plus importants est le Centre d’assistance aux victimes de viol. Un de leurs conseillers nous accompagne à chacune de nos interventions. Ça nous permet d’offrir une aide immédiate sur place aux jeunes qui se présentent, et un suivi par la suite. L’une de nos nouvelles animatrices nous a rejoint précisément après avoir bénéficié de cette assistance pendant deux ans de la part du Centre. Il y a aussi la Covenant House, qui dispose de lits pour les réfugiés.
Il y avait déjà des organisations qui travaillaient contre la traite avant Aura Freedom et nous avons besoin d’elles. Nous ne sommes enregistrés comme association caritative au Canada que depuis 2014.
Nous avons également beaucoup travaillé sur le plan de la politique. La mairie a demandé notre avis sur les nouvelles stratégies prévues pour aider les victimes de la traite des êtres humains, pour leur permettre d’avoir accès à un logement et à davantage de services. Un nouveau plan fédéral contre la traite des êtres humains va aussi sortir et nous avons apporté notre conseil.
PI. Et vous êtes aussi en partenariat avec Maiti Nepal ?
MK. Oui, nous avons collecté des fonds et travaillé avec l’organisation d’Anuradha Koirala. On a pu soutenir leur travail d’aide aux rescapés de la traite au Népal. Lors du séisme de 2015, nous avons utilisé une grande partie des fonds dont nous disposions (collectés par divers groupes au Canada) pour créer des espaces d’accueil réservés aux femmes, en collaboration avec Apeiron, une organisation italo-népalaise. Il s’agissait d’abris mobiles installés dans les camps de réfugiés. Des milliers de Népalais étaient sans abri et il y avait des camps partout. Malheureusement, ces camps ne sont pas sûrs pour les femmes et les jeunes filles. Nous avons installé ces abris temporaires avec l’aide du ministère canadien des Affaires mondiales. Je leur ai envoyé un dossier et ils nous ont subventionnés pendant deux années consécutives. Ça nous a permis d’ouvrir dix abris.
C’était un beau projet. Nous avons pu le réaliser grâce aux Népalaises sur place qui parlaient le dialecte local. C’est d’ailleurs leur projet. Nous l’avons organisé, coordonné, financé, mais l’essentiel doit toujours venir de la communauté locale, qui doit s’approprier le projet culturellement. Nous avons apporté le cadre éducatif, nous avons informé ces jeunes filles et ces femmes de leurs droits. On a vu des femmes de 60 ans apprendre à lire pour la première fois, dans des cours d’alphabétisation. Quarante certificats de naissance ont été enregistrés, ainsi que des certificats de divorce – des choses que les gens n’avaient jamais vues.
Lors de telles catastrophes, ou en temps de guerre lorsque des communautés entières sont déplacées et cherchent refuge, on a naturellement besoin de couvertures et de riz. Mais il faut aussi dire aux femmes que si elles sont violées dans un camp ou si leur mari ou père les maltraite, elles ont des droits et elles peuvent trouver de l’aide. On a vu des filles enlevées des camps et recueillies dans des orphelinats alors qu’elles n’étaient pas orphelines. Leurs parents étaient bien là mais on leur avait dit que les filles allaient recevoir une éducation, qu’elles seraient nourries, et c’est la vérité, mais on les a mises dans des orphelinats et ça se produit souvent au Népal.
A cette époque, nos partenaires de Maiti Nepal nous ont dit qu’il fallait aussi reconstruire l’école. On a cherché un financement et aujourd’hui l’école primaire de Kavre est en reconstruction. Il a d’abord fallu la détruire entièrement car les quelques murs qui étaient encore debout n’étaient pas sûrs. Je suis allée voir le site ; j’ai vu 250 écoliers hébergés dans des baraquements en tôle installés par le gouvernement. Ils appellent ça des centres d’enseignement temporaires. Il y faisait très froid. Le jour de mon arrivée il pleuvait. J’ai rencontré l’équipe de direction. Ces conditions rendent tout apprentissage très difficile.
Kavre se trouve dans la communauté Tamang, un groupe ethnique du Népal, où le mariage des jeunes filles est toujours pratiqué. Elles sont retirées de l’école pour être mariées. L’alcoolisme et la violence sexiste sont très répandus. La scolarisation des filles est donc fondamentale, car plus elles restent longtemps à l’école, moins elles courent le risque d’être mariées ou de subir des violences. Et bien sûr, elles auront davantage de chances de trouver un emploi. La traite n’est plus un problème lorsque vous avez reçu une éducation.
Il nous fallait 100 000 dollars pour démarrer ce projet. Hatch, une société minière canadienne, a fait un don de 60 000 dollars canadiens et nous avons réussi à collecter le reste. Nous avons démarré en février.
PI. En conclusion, qu’aimeriez-vous dire à nos lecteurs ?
MK. La priorité est de prendre conscience des problèmes. Je pense que les gens doivent réapprendre à pleurer. Dans le monde où nous vivons, il est facile de s’endurcir jusqu’à devenir insensible à la misère, avec toutes les histoires que nous entendons et toute cette souffrance partout. Faites un don aux maisons qui accueillent les femmes ou aux associations qui les soutiennent. Et sachez que le féminisme, c’est juste assurer l’égalité entre les genres et permettre aux jeunes filles et aux femmes de mener une vie dans la sécurité et la dignité. C’est tout ce que cela signifie.
Nous devons d’abord reconnaître ou redécouvrir l’humanité qui est en chacun de nous. Redécouvrez la compassion et l’empathie ; quand vous voyez quelqu’un dans la rue, demandez-vous ce qu’ils ont traversé. Pourquoi mendient-ils ? Posons-nous les bonnes questions au lieu de juger.
Pour plus d’information : aurafreedom.org
1. Relire l’interview d’Anuradha Koirala dans notre numéro de juillet/août 2012.
