Hyperconsommation : l’univers polluant de la mode

Partage international no 370juin 2019

par Graham Peebles

La catastrophe écologique est inextricablement liée à un style de vie particulier : une approche matérialiste de l’existence, promue sans relâche par les médias de masse comme par les gouvernements, dans les pays industrialisés comme ailleurs. La consommation d’objets, dont la plupart sont inutiles, en est l’élément clé ; l’excès est encouragé, la sobriété tournée en dérision. Ce n’est pas la satisfaction des besoins, mais celle des désirs, qui devient l’élan moteur. L’objet du désir variant bien évidemment au gré des modes, l’insatisfaction est garantie, et le consumérisme effréné s’en trouve entretenu.

Cette tendance à la boulimie d’achats est peut-être encore plus manifeste dans l’univers polluant de la mode que dans aucun autre secteur ; alors que nous devrions en acheter moins, de plus en plus de vêtements sont produits et vendus au fil des ans. A l’échelle mondiale, environ 100 milliards d’habits sont fabriqués chaque année (400 % de plus qu’il y a 20 ans), dont un tiers termine à la décharge, et ce chiffre augmente au rythme de 7 % par an.

L’industrie mondiale de la mode est une source majeure de contamination de l’environnement ainsi que d’exploitation des êtres humains. Chaque vêtement fabriqué vient avec un coût écologique en termes d’énergie, d’eau, de produits chimiques et d’utilisation des terres. Le choix du tissu, naturel ou synthétique, les méthodes de production, le transport, la teinture et l’impression, l’entretien des vêtements, tous ces aspects engendrent de la pollution.

Selon la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), environ 10 % des émissions de gaz à effets de serre (GES) au niveau mondial sont générées par l’industrie de la mode, en raison de ses longues chaînes logistiques et de son processus de production gourmand en énergie. Cette industrie consomme plus d’énergie que les secteurs aérien et maritime réunis. La quête de profits plus élevés fait que la confection est maintenant principalement effectuée en Chine et en Inde, où le coût du travail est plus faible, les centrales électriques à charbon sont majoritaires, les émissions de GES les plus élevées et, dans la plupart des cas, les droits des salariés inexistants. En déplaçant la production dans des pays en développement, les entreprises occidentales ont externalisé aussi bien les emplois que la pollution et les impacts environnementaux, mettant en danger la santé des populations locales.

Aux Etats-Unis, le Conseil de défense des ressources naturelles (NRDC) explique que les usines textiles en Chine, où « sont produits plus de 50 % des vêtements de la planète », recrachent environ trois milliards de tonnes de suie chaque année par la combustion du charbon, contaminant l’air et provoquant ainsi des maladies respiratoires et cardiaques. On estime que les fabriques de textile sont responsables de 20 % de la pollution de l’eau d’origine industrielle dans le monde et emploient 20 000 substances chimiques, dont beaucoup sont cancérogènes. Les textiles constituent la plus importante source de fibres synthétiques dans les océans, car des microplastiques se retrouvent dans le système d’évacuation des eaux chaque fois qu’on lave des vêtements. Dans un rapport sur l’industrie de la mode, la commission des Affaires environnementales de la Chambre des communes britannique explique qu’« un seul lavage domestique de 6 kg peut potentiellement rejeter jusqu’à 700 000 fibres ».

Tout comme la production textile, l’industrie de la maroquinerie a également été largement délocalisée en Chine – où sont fabriqués la plupart des articles – et en Inde. La fabrication du cuir est un processus extrêmement cruel et toxique. L’association à but non lucratif PETA rapporte que plus d’un milliard d’animaux sont tués chaque année dans le monde : vaches, veaux, buffles, chevaux, agneaux, chèvres, porcs et, en Chine, chiens et chats.

Polluants et de mauvaise qualité

D’énormes quantités d’eau sont utilisées par des tanneries très polluantes ; la plupart des eaux usées et des déchets solides (cuirs, peaux, etc.) sont rejetés dans des fleuves, des lits de rivière ou des terres cultivées, entraînant la contamination des eaux et des sols. Par exemple, à Kanpur, en Inde, 50 millions de litres d’eau hautement toxiques sont produits chaque jour, dont 80 % sont rejetés sans avoir été traités. Le Gange en reçoit la plus grande part ; le fleuve est peut-être sacré, mais certainement pas propre. L’impact sur la santé humaine est souvent catastrophique ; diverses maladies chroniques – problèmes cardiaques, tuberculose, asthme, handicaps mentaux, décoloration de la peau – sont fréquentes parmi les populations vivant à proximité des tanneries, lesquelles envoient la quasi-totalité de leur production dans les pays industrialisés.

Le niveau et la nature de l’impact environnemental diffère selon le type de tissu ; les fibres synthétiques comme le polyester sont fabriquées à partir de pétrole brut (un carburant fossile), ce qui émet beaucoup plus de GES que l’utilisation de matières naturelles. La revue Nature indique qu’ « un seul T-shirt de polyester correspond à 5,5 kg de CO2, contre 2,1 kg de CO2 pour un autre fait en coton ». Mais le polyester peut être recyclé, même si ce n’est qu’un nombre limité de fois ; il est également résistant aux taches, peut être lavé à l’eau froide et sèche rapidement. Le coton conventionnel (non biologique), qui est utilisé pour fabriquer la moitié des vêtements, a lui aussi des conséquences sur l’environnement ; la culture du coton mobilise 3 % des terres arables de la planète, entraînant déforestation et perte de biodiversité, et est responsable de 18 % des pesticides et de 25 % des insecticides employés. Parmi ces derniers, certains sont hautement toxiques et dangereux pour la santé humaine, comme par exemple l’endosulfan, interdit dans de nombreux pays mais largement utilisé en Inde, et qui est en cause dans la mort de milliers de cultivateurs de coton et de membres de leurs familles.

Le coton est aussi une culture très gourmande en eau : le Fonds mondial pour la nature (WWF) estime que 2 700 litres d’eau – la quantité bue en moyenne par un individu en deux années et demie – sont nécessaires pour produire un seul T-shirt en coton. Dans les régions où l’eau est rare, la production de coton a des effets extrêmement dommageables : au Kazakhstan, la mer d’Aral, qui était le quatrième plus grand lac du monde, est aujourd’hui quasiment à sec, parce que les rivières qui l’alimentaient ont été détournées pour des projets d’irrigation à destination des cultures de coton. La disparition de ce grand lac est une tragédie écologique engendrée par l’homme. D’énormes quantités d’eau sont utilisées dans le processus de teinture : l’Institut des ressources mondiales affirme qu’à l’échelle planétaire 5 000 milliards de litres d’eau sont utilisés chaque année pour la teinture du tissu, c’est-à-dire suffisamment pour « remplir deux millions de piscines olympiques ».

L’aspect le plus polluant de l’industrie de l’habillement est la stratégie de la « mode éphémère » (fast fashion). Comme toutes les activités commerciales, la mode est une question de profit, et les profits sont plus importants lorsque les gens achètent plus de vêtements, plus souvent. Dans les années 1980, lorsque les dernières entraves au néolibéralisme ont été retirées, la mode éphémère a été lancée afin d’accroître les profits des entreprises textiles, en poussant les gens à acheter plus ; cette pratique est généralisée au sein des grandes enseignes et a été adoptée par les marques de créateurs. Au nom de la mode éphémère, jusqu’à 50 « cycles » sont produits chaque année ; les prix sont plus bas, les délais de production courts, et la surproduction est la règle. Les articles sont de mauvaise qualité et si bon marché qu’ils ne sont souvent même pas portés avant d’être jetés, et durent au mieux quelques semaines avant de finir en décharge. La tendance de la mode éphémère a alimenté le consumérisme et contribué à la culture du « tout jetable », conduisant à la production d’énormes quantités de déchets ; elle a fait des dégâts environnementaux considérables, et il faut y mettre fin de toute urgence. Si les entreprises ne veulent pas arrêter la mode éphémère de leur propre gré, alors les gouvernements doivent les y contraindre. Le monde n’a pas besoin que les entreprises augmentent leurs bénéfices, et l’attitude à cultiver n’est pas celle d’un consumérisme croissant ; il s’agit au contraire de sauver la planète et d’encourager une réduction drastique de la consommation.

La charte de l’industrie de la mode

Conscientes de la destruction écologique généralisée et multiforme engendrée par le secteur de la mode, des voix s’élèvent depuis un certain temps pour demander un changement dans ces pratiques destructrices. En 1998, des organisations se sont regroupées et, sous l’égide de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, ont rédigé la Charte de l’industrie de la mode pour l’action climatique, lancée en décembre 2018 à l’occasion de la COP24 à Katowice en Pologne.

Les signataires de la charte s’engagent à réduire leurs émissions de GES de 30 % d’ici à 2030 et à atteindre la neutralité carbone en 2050, en éliminant progressivement les chaudières à charbon, en utilisant des matières durables et « respectueuses du climat », ainsi que des moyens de transport à faible empreinte carbone, entre autres mesures. La liste des 43 entreprises fondatrices inclut Adidas, Burberry, Esprit, Guess, Gap, H&M, Kering, Levis, Puma, PVH et Target ; des ONG partenaires ont également promis de soutenir l’initiative et d’encourager des pratiques durables.

La création d’une « mode durable » est un enjeu central pour ceux qui cherchent à en réduire l’impact environnemental catastrophique. Cela implique de s’intéresser aux méthodes de production et à l’utilisation de l’eau, de restreindre la demande, de passer du coton conventionnel au biologique et du polyester vierge au poly téréphtalate d’éthylène (PET), de collecter et de recycler les vêtements inutilisés. La « mode durable » doit s’inscrire dans une réflexion plus large sur les modes de vie durables ; ceci requiert la promotion et l’adoption de ce qu’on pourrait appeler des « valeurs durables », c’est-à-dire des principes qui favorisent les manifestations de responsabilité socio-écologique et de coopération, ainsi que des idéaux qui encouragent la simplicité dans nos vies. Il nous faut consommer moins, acheter uniquement en fonction des besoins et, lorsque nous achetons des biens ou des services, s’assurer que nous le faisons d’une manière écologiquement responsable ; raccommoder les vêtements, acheter des produits de bonne qualité qui durent longtemps, et recycler.

Les gouvernements doivent lancer des campagnes de sensibilisation visant à rendre les populations conscientes de l’impact écologique de certains modes de vie, et enseigner la réparation et l’entretien des objets à l’école ; toutes les entreprises qui vendent des produits devraient être contraintes de publier une information complète sur l’impact environnemental de leurs produits et procédés, ainsi que sur leur coût humain, de façon à ce que les gens puissent faire des choix éclairés. La publicité a également un rôle important à jouer à cet égard : elle doit être plus strictement encadrée et réformée de façon à donner une information objective sur les produits, plutôt que de s’assimiler à de la propagande.

Tous les aspects de l’existence sont interconnectés : pour affronter la catastrophe écologique, il nous faut résoudre le chaos socio-économique, réaliser la justice sociale, et inculquer des modes de vie qui favorisent l’unité dans tous domaines de la vie. Si nous voulons collectivement relever le plus grand défi auquel l’humanité n’a jamais été confrontée, il nous faut placer les préoccupations environnementales au cœur de nos vies. Un changement de mode de vie est nécessaire, axé sur la satisfaction des besoins, l’établissement de relations correctes avec autrui et avec la nature, et la pratique de l’innocuité. Il nous incombe à tous de prendre les bonnes décisions et de faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils mettent fin au désastre écologique avant qu’il ne soit trop tard.

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()