Créer une civilisation écologique avant qu’il ne soit trop tard

Partage international no 368avril 2019

par Jeremy Lent

Face à la dégradation du climat et au désastre écologique, la promesse séduisante d’une « croissance verte » n’est rien de plus que de la pensée magique. Nous devons revoir entièrement les principes fondamentaux de notre système culturel et économique global afin de développer une « civilisation écologique », une société qui privilégie la santé des systèmes vivants plutôt que la production de richesse à court terme. Les plus grands climatologues du monde nous ont prévenus : il ne nous reste que douze ans pour éviter les pires catastrophes climatiques. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), une augmentation des températures de 1,5 à 2,0° C par rapport aux niveaux préindustriels aurait des conséquences désastreuses sur tous les plans, avec des inondations sans précédent, des sécheresses, et la famine en de nombreux endroits du monde. Voilà ce qui nous attend si nous ne parvenons pas à changer de cap.

Pourtant, on nous annonce une augmentation de plus de 3° C d’ici la fin du siècle, et les climatologues publient de sombres avertissements selon lesquels la réalité pourrait dépasser ces prévisions et mettre réellement en péril notre civilisation. Le Giec préconise des « changements sans précédent, rapides et profonds dans tous les aspects de la société ». Mais qu’est-ce que cela signifie exactement ?

En septembre dernier, au Sommet mondial pour l’action climatique (GCAS) à San Francisco, des personnalités comme le gouverneur Jerry Brown, Michael Bloomberg et Al Gore ont présenté un rapport ambitieux intitulé Développer un nouveau modèle de croissance inclusive pour le XXIe siècle grâce à une nouvelle économie du climat. Ce rapport préconise un nouveau modèle de croissance : grâce à des initiatives stratégiques innovantes, il serait possible d’opérer la transition vers une économie sobre en carbone qui pourrait générer des millions d’emplois supplémentaires, attirer des milliards de dollars d’investissements verts et produire une croissance plus forte du PIB mondial.

Malheureusement, les projections prometteuses de ces célébrités démocrates, bien que très largement préférables aux malversations du parti républicain au pouvoir, sont tout à fait insuffisantes pour faire face à la crise à laquelle notre civilisation est confrontée. En nous promettant que le système actuel pourrait s’amender avec quelques ajustements, ils sont aveugles aux facteurs fondamentaux qui conduisent notre civilisation à l’effondrement. En offrant de faux espoirs, ils détournent l’attention des profonds changements structurels que notre système économique global doit impérativement opérer si nous voulons léguer un monde vivable aux générations futures.

La surexploitation de l’environnement

Car l’urgence climatique n’est pas tout. D’autres menaces graves pèsent sur l’humanité, qui ont pour cause la surexploitation des ressources de la planète, qui s’épuisent plus rapidement qu’elles ne peuvent être reconstituées. Tant que les politiques gouvernementales privilégieront la croissance du PIB comme priorité nationale, et tant que les sociétés transnationales auront pour objectif l’optimisation des profits de leurs actionnaires au prix du pillage de la Terre, nous continuerons notre course vers la catastrophe.

Notre civilisation fonctionne actuellement à un rythme qui dépasse de 40 % celui qui garantirait un modèle pérenne. Nous détruisons rapidement les forêts, les animaux, les insectes, les poissons, nous épuisons l’eau douce et les terres arables dont nous avons besoin pour faire pousser nos aliments. Nous avons déjà franchi trois des neuf limites ultimes qui définissent l’espace de sécurité de l’humanité. Pourtant, il est prévu que le PIB mondial double d’ici le milieu du siècle, avec des conséquences dévastatrices irréversibles. On estime qu’en 2050, il y aura plus de plastique dans les océans du monde que de poissons. L’an passé, plus de 15 000 scientifiques de 184 pays ont lancé à l’humanité un avertissement inquiétant : « Bientôt, il sera trop tard pour changer de cap et éviter la catastrophe. »

Les techno-optimistes, y compris de nombreux personnages du GCAS, préfèrent ignorer cet avertissement en proposant une « croissance verte », qui consisterait essentiellement à dissocier la croissance du PIB de l’utilisation accrue des ressources. Bien que ce soit un objectif louable, plusieurs études ont montré que ce n’était tout simplement pas réalisable. Même les actions les plus drastiques pour une plus grande efficacité énergétique auront toujours pour conséquence une consommation des ressources mondiales deux fois supérieures à la capacité durable d’ici le milieu du siècle.

La situation est désespérée, certes, mais elle ne doit pas nécessairement conduire au désespoir. Un scénario existe dans lequel nous pourrions inverser la course vers le précipice et replacer l’humanité sur la voie d’un avenir prospère sur une terre régénérée. Mais il faudrait pour cela que nous soyons capables de remettre en question certaines des croyances sacro-saintes de notre monde moderne, à commencer par le recours inconditionnel à une croissance économique perpétuelle au sein d’un système capitaliste mondial dirigé par des sociétés transnationales motivées exclusivement par le profit.

En bref, il nous faut changer les fondements de notre civilisation ; passer d’une civilisation fondée sur la production de richesses à une civilisation fondée sur la santé des systèmes vivants : une civilisation écologique.

Une civilisation écologique

L’idée clé derrière le concept de civilisation écologique est que notre société doit changer à un niveau beaucoup plus profond que la plupart des gens ne le réalisent. Il ne suffit pas d’investir dans les énergies renouvelables, de manger moins de viande et de conduire une voiture électrique. Le cadre intrinsèque de notre organisation sociale et économique mondiale doit être entièrement transformé. Et cela ne se fera que si suffisamment de personnes reconnaissent la nature destructrice de la culture dominante actuelle et la rejettent pour adopter des valeurs qui mettent l’accent sur l’amélioration de la qualité de la vie plutôt que sur la consommation de biens et de services.

Un changement d’une telle ampleur serait un événement historique. Nous n’avons connu de tels bouleversements de tous les aspects de l’expérience humaine qu’à deux occasions dans l’histoire : lors de la révolution agricole qui a débuté il y a environ douze mille ans, puis au XVIIe siècle avec la révolution scientifique. Si nous voulons survivre à la grande crise de ce siècle, nous devrons transformer nos valeurs, nos objectifs et ajuster nos comportements collectifs à une échelle similaire.

Une civilisation écologique serait basée sur les principes fondamentaux qui soutiennent les systèmes vivants coexistant de manière stable dans les milieux naturels. La façon dont les systèmes vivants s’autoorganisent nous offre un modèle d’organisation de la société humaine pour lui assurer une abondance durable. Les organismes prospèrent lorsqu’ils développent de multiples relations symbiotiques dans lesquelles les parties en relation prennent et donnent réciproquement. Dans les écosystèmes, les flux d’énergie sont équilibrés et les déchets d’une espèce deviennent la nourriture d’une autre, et chaque organisme s’épanouit en optimisant sa propre existence au sein d’un réseau relationnel qui contribue au bien commun. Des multitudes de microsystèmes font partie intégrante de systèmes plus vastes pour former un tout cohérent. La résilience inhérente à cette dynamique signifie que, en l’absence de perturbation de la part de l’homme, les écosystèmes peuvent maintenir leur intégrité pendant des millions d’années.

Dans la pratique, la transition vers une civilisation écologique impliquera la restructuration des institutions et structures qui conduisent à la destruction de notre civilisation. A l’impératif de croissance perpétuelle du PIB, on substituera la référence à l’Indicateur de progrès véritable, pour mesurer le succès des nouvelles institutions. Les systèmes économiques auront pour objectif le respect de la dignité individuelle et la juste rémunération de la contribution de chacun au bien commun, tout en veillant à ce que les besoins en matière de nutrition, de logement, de soins de santé et d’éducation soient pleinement satisfaits pour tous. Les sociétés transnationales seront entièrement réorganisées et rendues redevables envers les communautés qu’elles desservent, afin d’optimiser le bien-être de tous et l’équilibre environnemental plutôt que les profits des actionnaires. Les coopératives détenues localement deviendront la structure organisationnelle par défaut. Les systèmes alimentaires seront conçus pour mettre l’accent sur la production locale en utilisant des pratiques agroécologiques de pointe à la place des engrais et des pesticides. Les usines donneront la priorité aux flux circulaires en intégrant aux processus de fabrication une réutilisation efficace des déchets.

Dans une civilisation écologique, la communauté locale est la pierre angulaire de la société. Les interactions face-à-face sont un élément crucial de l’épanouissement humain, et les relations entre communautés reposent sur des principes de respect mutuel, d’apprentissage et de réciprocité. L’innovation technologique sera toujours encouragée mais elle sera appréciée à l’aune de sa capacité à renforcer la vitalité des systèmes vivants plutôt que sa capacité à fabriquer des milliardaires.

Vers un avenir florissant

Alors que cette vision peut sembler un rêve lointain à ceux qui sont pris par la frénésie du quotidien et des actualités, d’innombrables organisations pionnières du monde entier plantent déjà les graines de cette métamorphose culturelle.

En Chine, le président Xi Jinping a déclaré qu’une civilisation écologique était un élément central de sa vision à long terme pour son pays. En Bolivie et en Equateur, les valeurs connexes du buen vivir et de sumak kawsay (bien vivre) sont inscrites dans la constitution. En Afrique, le concept d’ubuntu (je suis parce que nous sommes) est un principe courant guidant les relations humaines. En Europe, des centaines de scientifiques, de responsables politiques et de juristes ont récemment co-écrit un appel invitant l’UE à planifier un avenir durable dans lequel le bien-être humain et écologique passerait avant le PIB.

On connaît déjà des exemples de coopératives à grande échelle en plein essor, telles que Mondragon en Espagne. Elles démontrent qu’il est possible de répondre efficacement aux besoins humains sans recourir à un modèle d’entreprise basé sur le profit et la rémunération du capital. Des groupes de réflexion comme le projet Next System, la Global Citi-zens Initiative et la Fondation P2P, s’emploient à définir les paramètres de l’organisation politique, économique et sociale d’une civilisation écologique. Enfin, les principes fondamentaux d’une civilisation écologique ont déjà été énoncés dans la Charte de la Terre – un cadre éthique lancé à La Haye en 2000 approuvé par plus de 6 000 organisations dans le monde, y compris de nombreux gouvernements. Parallèlement, des auteurs visionnaires tels que Kate Raworth et David Korten ont abondamment écrit sur la manière de reconsidérer nos concepts touchant à l’économie et la politique.

Alors que les systèmes actuels conduisent inexorablement notre civilisation vers le point de rupture, de plus en plus de personnes dans le monde se rendent compte qu’il est nécessaire de leur substituer des alternatives fondamentalement différentes. Ces gens peuvent décider de s’abandonner aux préjugés et à la peur, ou s’associer à la vision d’un avenir meilleur pour l’humanité, en fonction des informations qui leur sont accessibles.

D’une façon ou d’une autre, l’humanité se dirige vers la troisième grande transformation de son histoire, c’est inéluctable. Que ce soit sous la forme d’un effondrement mondial, ou d’une métamorphose vers de nouveaux modèles de développement durable. La création d’une civilisation écologique est la seule voie pour donner à nos descendants l’espoir de vivre et prospérer à long terme sur la Terre.

Pour plus d’informations : jeremylent.com.

Auteur : Jeremy Lent, écrivain dont les ouvrages analysent les schémas de pensée qui ont conduit la civilisation à sa crise actuelle de durabilité.
Sources : Reproduit avec la permission de l’auteur
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()