Partage international no 367 – mars 2019
Interview de Mariell Raisma par Jason Francis
European Youth Press (EYP) est un collectif de médias européens qui propose aux jeunes une éducation et une formation au journalisme, pour les encourager à « créer des médias objectifs, indépendants et responsables, qui favorisent le progrès de la démocratie, le développement international et un avenir durable pour la planète et ses habitants ». EYP compte actuellement 27 organisations membres regroupant quelque 60 000 jeunes journalistes. Mariell Raisma siège au conseil d’administration de EYP et supervise sa communication externe. Elle dirige le magazine Orange, une des publications membres. Jason Francis l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Vous cherchez à impliquer les jeunes dans les médias. Dans quel but ?
Mariell Raisma : Tous les groupes sociaux devraient être impliqués dans la création de contenus multimédia. Les médias essaient généralement d’être impartiaux, mais au final ils affichent le plus souvent les points de vue particuliers de leurs journalistes, qui orientent le choix des sujets et l’approche adoptée. Un représentant d’un groupe social sera plus sensible aux intérêts de ce groupe, ainsi qu’aux défis et aux problèmes auxquels il est confronté. Les jeunes enrichissent les idées des journalistes plus âgés qui ont, eux, une perspective historique et davantage l’expérience du fonctionnement des médias. Les jeunes apportent une énergie nouvelle avec souvent des idées et des perspectives inattendues et passionnantes.
Mais il est important de trouver un équilibre. Les lecteurs préfèrent voir le monde à travers les yeux de quelqu’un avec qui ils peuvent s’identifier. Ainsi, les jeunes qui font du journalisme aident d’autres jeunes à s’intéresser aux sujets qu’ils abordent.
Il est important que les jeunes soient exposés à des contenus multimédias de qualité pour acquérir de bonnes habitudes dans leur accès à l’information, lesquelles incluent d’apprendre à vérifier les sources, à les confronter, exiger un haut niveau de qualité de l’info, à réfléchir avec l’auteur et à analyser les sujets traités. Cela implique parfois d’avoir le courage de ne pas être d’accord avec l’auteur, mais d’accepter quand même de lire/regarder ces contenus s’ils sont de bonne qualité. Cela permettra aux jeunes de devenir des citoyens à l’esprit ouvert, qui se soucient de ce qui se passe dans leur société et dans le monde. Des contenus de qualité publiés avec la participation de jeunes journalistes peuvent nourrir chez les jeunes le désir de contribuer à l’amélioration de la société et à leur tour inspirer d’autres jeunes.
Il n’est pas nécessaire que les producteurs de contenu soient des journalistes professionnels, mais il est évident que la participation des jeunes aux médias éveille des vocations.
Des médias objectifs et responsables
PI. Quelles formations pratiques proposez-vous aux jeunes par le biais de EYP ?
MR. Nous voulons être une plate-forme qui offre aux jeunes journalistes des programmes de formation et des ateliers pour apprendre à créer des médias indépendants, justes et responsables. Ces formations peuvent être conçues par l’EYP ou certains de ses membres. Je me suis moi-même impliquée en tant que formatrice.
Ces programmes offrent aux participants l’occasion de rencontrer des collègues d’autres pays, de coopérer, d’être confrontés à d’autres pratiques journalistiques.
Par exemple, notre magazine Orange couvre les principales conférences de presse en Europe et donne aux jeunes journalistes la possibilité de rencontrer des leaders internationaux du secteur des médias et de tisser des liens qui peuvent changer leur vie.
Un autre exemple, le Global Media Forum est un événement annuel parrainé par notre partenaire de longue date, Deutsche Welle (chaîne TV publique allemande internationale) qui offre une occasion exceptionnelle d’apprendre des plus grands journalistes.
Promouvoir la compréhension interculturelle
PI. Pourriez-vous parler du travail de votre Comité pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (Menac) ?
MR. Le Menac est notre plate-forme de blogs où les contributeurs publient des articles sur des questions relatives à cette région du monde. Depuis 2015, le Menac organise aussi des événements pour les jeunes journalistes et les responsables des médias de ces pays, afin de renforcer la compréhension interculturelle et établir des réseaux forts entre les jeunes journalistes d’Europe, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. L’objectif est de faire entendre en Europe la voix des jeunes du Maghreb et du Moyen-Orient et de promouvoir par les médias une meilleure compréhension des problèmes liés à ces régions. Le Menac s’efforce de sensibiliser aux bonnes pratiques journalistiques, notamment en évitant les stéréotypes, et en encourageant le dialogue interculturel ainsi qu’une compréhension plus large de la diversité.
PI. Quel est le rôle des médias dans la défense des droits de l’homme et la création d’un sentiment d’intégration chez des personnes provenant d’horizons différents ? Et comment peuvent-ils atteindre au mieux ces objectifs ?
MR. Les médias jouent un rôle fondamental en contribuant à la création et au renforcement des valeurs humaines. Dans une société démocratique qui fonctionne bien, cela inclut la protection des droits de l’homme et la création de terrains d’entente. Il est important que les médias ne perdent pas de vue les valeurs qui aident une société à progresser. Ils constituent le « quatrième pouvoir » (après les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire du gouvernement) et ont une forte capacité d’influence. Ils peuvent attirer l’attention sur des sujets qui sont passés inaperçus et donner la parole aux personnes qui en ont été privées.
Les médias ont un rôle primordial à jouer pour que chaque personne se sente respectée et intégrée dans sa communauté. Plus vous voyez que les autres se soucient de vous, mieux vous vous sentirez. Je pense que les médias peuvent contribuer fortement à ce résultat, d’autant plus s’ils respectent certaines valeurs et créent leurs contenus sur la base de ces valeurs. Ils permettront ainsi de mettre en lumière certains aspects de la société qui ont désespérément besoin d’attention. L’attention, c’est ce que tout le monde recherche. Si des personnes d’origines différentes reçoivent l’attention des médias et que les sujets qui les intéressent s’y trouvent abordés, elles auront le sentiment d’être un élément important de la société.
Les histoires personnelles sont celles qui fonctionnent le mieux parce qu’elles créent un lien affectif entre les lecteurs et les personnes dont il est question dans les articles. Et on accompagne ces histoires de quelques chiffres pour donner une perspective plus générale.
Il y a l’histoire de ce couple de réfugiés syriens, Taimaa et Mohannad, qui ont eu une fille, Heln, au cours de leur exil (Finding Home, Time Magazine). Cet article offre une perspective humaine sur un sujet d’actualité qui est souvent traité en ignorant ou en minimisant les personnes au centre du problème. Time a également utilisé divers médias pour raconter cette histoire, notamment en publiant des messages Whatsapp, ce qui a permis au lecteur de s’identifier plus facilement à leur histoire.
Les médias ont donc un pouvoir et une responsabilité considérables. Ils doivent produire des contenus qui contribuent à l’amélioration de la société en valorisant l’empathie, la paix, la solidarité. Je pense qu’à l’avenir, le journalisme sera de plus en plus fondé sur ces valeurs.
L’éducation aux médias, une compétence clé pour le XXIe siècle
PI. Qu’est-ce que l’éducation aux médias ? Quelles sont les conséquences lorsqu’elle fait défaut, et comment EYP contribue-t-il à l’améliorer ?
MR. L’éducation aux médias est la capacité à accéder aux médias, à évaluer leurs contenus de manière critique, et à participer à la création de ces contenus. Ce sont des compétences clés pour le XXIe siècle. L’éducation aux médias aide à créer une génération de personnes qui défendra des médias honnêtes, indépendants et responsables, car elle en comprend la valeur.
Si les jeunes s’impliquent dans les médias – même pendant une brève période – ils seront beaucoup plus préparés à une relation saine avec les médias. Ils seront mieux armés pour séparer le bon grain de l’ivraie, en particulier sur Internet, à faire preuve de discernement et à empêcher la propagation de fausses informations. Plus le lecteur est instruit et sensibilisé aux médias, plus il a de chances de ne partager que des informations dont il peut être sûr qu’elles sont vraies, car il est capable d’aller puiser à des sources sûres.
Si, au contraire, les gens ne sont pas formés pour s’assurer de la validité des informations qu’ils reçoivent, ils contribueront à créer un climat de méfiance et d’incertitude au sein de la société. EYP travaille dur pour développer l’éducation aux médias par le biais de projets que nous organisons ou auxquels nous participons. Par exemple, nous avons participé au Forum européen de la jeunesse qui a rassemblé quelque 8 000 jeunes intéressés par les médias et la politique au Parlement européen à Strasbourg. Nous y avons organisé trois conférences et une table ronde. Et, pour la 11e fois, nous avons organisé avec le Parlement européen l’un des plus grands événements en Europe pour les jeunes journalistes – les European Youth Media Days. La conférence était axée sur les prochaines élections au Parlement européen et sur l’importance de l’initiation aux médias et la lutte contre la désinformation.
PI. Le président des Etats-Unis accuse souvent les médias de fabriquer des « fake news » (fausses informations), lorsqu’il est mécontent de la façon dont ils traitent un sujet. Quel effet ce genre d’attaque sur les médias libres et indépendants peut-elle avoir sur les journalistes ?
MR. Ce genre d’attaque peut avoir un effet néfaste sur la réputation des médias, ce qui est dramatique à une époque où la confiance du public dans les médias s’est effondrée. Plus les gens ont des doutes sur la qualité du travail des journalistes, plus il y a d’incertitude dans la société, plus la méfiance se développe et le sentiment de sécurité diminue.
Un média c’est un forum pour discuter de sujets importants, et si les gens ne croient pas au sérieux du forum, ils ne participent pas aux discussions. C’est comme ça que les gens se marginalisent. Il est bon de cultiver un scepticisme sain, mais lorsque les sources de l’info sont fiables, il faut savoir faire confiance aux informations.
Pour plus d’information : youthpress.org et orangemagazine.eu
