Partage international no 362 – octobre 2018
par Graham Peebles
Dans le monde occidental, juin est la période des examens ; en Grande-Bretagne, les écrits passés dans des salles silencieuses et tendues déclenchent de mini-épidémies de syndromes liés à l’anxiété. Les élèves ont déclaré souffrir d’épuisement mental, de crises d’angoisse, de pleurs, de saignements de nez, d’insomnies, de pertes de cheveux et de poussées d’acné.
Au cours des vingt-cinq dernières années, la dépression et l’anxiété chez les adolescents au Royaume-Uni ont augmenté de 70 %. Cette tendance se retrouve partout dans le monde développé et résulte d’un cocktail de pressions. Pour 10 % des moins de 18 ans aux Etats-Unis, cela signifie être dépendant à des médicaments psychotropes.
Dans certaines régions d’Asie, la situation est toute aussi mauvaise voire pire : à Hong Kong la pression pour obtenir des bons résultats aux examens pousse certains étudiants au suicide : The South China Morning Post rapporte ainsi qu’entre 2013 et 2016, 71 étudiants se sont ôtés la vie. A Singapour, qui produit des enfants qui excellent dans les tests standards, un enfant de 11 ans est décédé en sautant du 17e étage d’un immeuble en 2016 parce qu’il avait peur d’annoncer les résultats de ses examens à ses parents. L’enquête a révélé que ses parents l’avaient sans cesse poussé à réussir à l’école : pour chaque note inférieure à 7/10, sa mère lui donnait des coups de bâton. En 2015, un nombre record de 27 suicides a été signalé chez les jeunes de 10 à 19 ans, chiffre qui avait doublé par rapport à l’année précédente.
Le suicide ou la tentative de suicide est un cri brut révélant l’agonie intérieure dans laquelle vit un enfant ; une douleur par laquelle il se sent étouffé et qu’il ne peut reconnaître ouvertement. Dans la plupart des cas, les enfants ne se suicident pas, ils tombent simplement malades, certains chroniquement. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirme que les troubles neuropsychiatriques sont la principale cause de handicap chez les moins de 25 ans dans le monde et indique qu’entre 10 et 20 % des « enfants et des adolescents souffrent de troubles mentaux » créant souvent un état à long terme. Les recherches montrent que 75 % des troubles mentaux surviennent avant l’âge de 18 ans, et dans 50 % des cas avant l’âge de 15 ans.
Moteurs de conformité
Les raisons de cette épidémie de troubles mentaux sont multiples et interconnectées ; la pression permanente que ressent l’enfant qui s’efforce de se conformer et de réussir en est une cause qui perdure tout au long du système éducatif. Pour de nombreux jeunes, l’éducation est devenue synonyme de concurrence et d’anxiété, l’école ou l’université, un lieu où l’uniformité est exigée et l’individualité refusée : un lieu hostile où la pression et le stress dominent.
Malgré les meilleurs efforts des enseignants, dont beaucoup accomplissent un travail remarquable, l’objectif des institutions universitaires dans de nombreux pays a été réduit à faire passer des examens et à distribuer des notes. C’est l’antithèse de ce que l’éducation devrait être. Le sens de l’éducation devrait être de créer des êtres humains heureux, sans peur. Cela demande de créer des environnements qui permettent à un individu de découvrir ses talents innés, de s’explorer et lentement, peut-être maladroitement, de les exprimer ; de créer un espace stimulant et nourrissant où il est possible de faire des erreurs et permis d’échouer, où la pensée indépendante est favorisée et qui engendre la responsabilité envers la société et l’environnement.
Comme tous les aspects de la vie contemporaine, l’éducation a été contaminée par les valeurs d’une approche particulière de la vie et par une méthodologie matérialiste qui favorise les tendances négatives au lieu de nourrir le bien et de libérer l’esprit. La compétition est encouragée plutôt que la coopération, plaçant les gens en opposition les uns avec les autres, cultivant la division plutôt que l’unité. Le succès individuel est recherché au détriment du bien-être du groupe et la vie est réduite à un champ de bataille régi par le désir et la poursuite du plaisir.
Dans ce paradigme de malheur, l’accent est mis sur le succès matériel et l’accumulation de positions et de choses. L’hédonisme est vendu comme la source du bonheur, alimentant un mécontentement perpétuel. C’est une vision extrêmement étroite de la vie qui nie le mystère et l’émerveillement, enduit de cynisme ce qui est miraculeux et tente d’anéantir l’introspection et de faire taire toute opposition.
Alors que la majorité de l’humanité souffre et lutte pour mener une vie saine et épanouissante par ce mode de vie, il y a ceux qui, au moins économiquement, en profitent largement. En conséquence, et à défaut de reconnaître qu’ils sont eux aussi pris au piège, ils font tout pour maintenir cet état ; ce sont les riches et les puissants, l’élite dirigeante. L’argent donne le pouvoir et l’influence politique dans le paradigme dominant ; une telle influence est utilisée pour façonner (et rédiger) des politiques gouvernementales qui renforcent les systèmes qui maintiennent l’ordre malsain existant.
Afin de maintenir le statu quo, la liberté de pensée et la véritable individualité sont limitées, la conformité sociale mise en avant. Les principaux outils de conditionnement sont les médias, qui appartiennent généralement à des sociétés ou sont contrôlés par les gouvernements, les organisations religieuses ou apparentées au système éducatif. Les politiques scolaires sont définies par le gouvernement central et, conformément à l’idéologie omniprésente, les politiciens veillent à ce que le conformisme et la concurrence soient intégrés à la méthodologie de travail.
Les étudiants sont mis en compétition les uns avec les autres, avec des normes établies et avec eux-mêmes, et sont régulièrement contraints de passer des examens écrits pour évaluer leurs capacités à se souvenir ou à connaître un sujet particulier. Les examens définissent les étapes du parcours scolaire de l’enfant et établissent les critères pour les juger et, par extension, par lesquels ils se jugent eux-mêmes. L’utilisation de tests pour évaluer les capacités et les connaissances d’une personne est archaïque ; les examens exercent une pression colossale et bien que certains puissent être capables de faire face et de « réussir », la majorité suffoque.
En Grande-Bretagne, la Société nationale de prévention de la cruauté envers les enfants (NSPCC) rapporte qu’en 2016-2017, Childline (numéro d’aide pour les jeunes) a dispensé « 3 135 séances d’assistance sur le stress lié aux examens – une augmentation de 11 % au cours des deux dernières années ». Les jeunes âgés de 12 à 18 ans ont déclaré que le stress lié aux examens causait « de la dépression et de l’anxiété, des crises de panique, une faible estime de soi, des pensées d’automutilation ou de suicide ». Ce phénomène est courant dans de nombreux pays développés et en développement, où les gouvernements poursuivent des méthodes qui sont, par nature, préjudiciables au bien-être des enfants.
Au lieu de politiques basées sur la concurrence, la coopération et le partage devraient être encouragés dans tous les aspects de l’éducation et les examens standardisés doivent être relégués au passé. L’environnement éducatif doit être un environnement dans lequel les enfants sont encouragés à se soutenir mutuellement, à partager leurs dons particuliers avec le groupe et à développer un sens de la responsabilité sociale. Beaucoup d’enseignants emploient naturellement de telles méthodes inclusives, mais le fait de travailler au sein de systèmes visant la réussite seulement individuelle, la conformité et la concurrence, contrarie leurs efforts.
Une approche alternative
On trouve en Finlande une approche plus éclairée de l’éducation. Ici, les enfants ne commencent pas l’école avant sept ans, il n’y a pas de répartition par niveau ou de sélection dans les écoles, de sorte que des enfants aux capacités différentes travaillent côte à côte. Il n’y a pas de devoirs à la maison, les vacances scolaires sont longues et il n’y a qu’un seul test standardisé, passé en dernière année du secondaire. Le résultat est que les enfants sont plus heureux que dans les pays où les tests, les devoirs, la sélection et la compétition règnent en maître. Non seulement les enfants sont plus heureux (selon le World Happiness Report, (Rapport sur le bonheur dans le monde), la Finlande étant le pays le plus heureux du monde), ils obtiennent de meilleures notes que les étudiants de nombreux autres pays ; selon le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) organisé chaque année par l’OCDE, la Finlande se classe quatrième pour la lecture et cinquième pour les mathématiques, au niveau mondial. 93 % des étudiants obtiennent leur diplôme d’études secondaires, contre 78 % au Canada et 75 % aux Etats-Unis.
Les enseignants finlandais sont bien qualifiés – ils ont tous une maîtrise et sont hautement estimés. Ils ne dépendent pas de politiciens malavisés qui vont et viennent, mais peuvent travailler de façon indépendante, et le pays a une approche à long terme de la politique éducative, ce qui « signifie que les réformes sont maintenues assez longtemps pour leur donner une chance de fonctionner », explique Russell Hobby, président de l’association nationale des directeurs d’écoles britanniques.
Un système éducatif fait partie de l’approche globale de la vie dans une société. En plus d’être un endroit où il fait bon vivre et d’avoir une attitude décontractée à l’égard de l’éducation, la Finlande présente un niveau d’inégalités de richesse et de revenus parmi les plus faibles au monde et le plus haut niveau de confiance envers la communauté. En revanche, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, Singapour et Hong Kong présentent certains des niveaux d’inégalité les plus élevés. Le système éducatif finlandais est indissociable de la culture qu’il sert. Saku Tuominen, directeur du projet HundrED, considère que la Finlande a « une société cohésive sur le plan social, équitable et efficace, son système scolaire lui correspondant ».
Les systèmes d’éducation construits autour des idéaux du marché qui utilisent la compétition, la sélection et les examens contribuent à créer une atmosphère collective de division, d’injustice et d’anxiété. Ces méthodologies doivent être fondamentalement modifiées, remplacées par des environnements créatifs dans lesquels les enfants et les jeunes adultes peuvent simplement être, sans pression pour atteindre ou devenir quelque chose de particulier. Dans une telle atmosphère, la véritable intelligence, qui se situe au-delà des limites de la connaissance, peut fleurir.
