De la prévision à la réalité : prendre conscience du changement climatique

Partage international no 361septembre 2018

par Elisa Graf

Alors que les températures estivales atteignent des sommets écrasants dans une grande partie de l’hémisphère nord, cela ne surprendra personne que 2018 soit la quatrième année la plus chaude jamais enregistrée, seulement surpassée par 2015, 2016 et 2017. Selon les données de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) des Etats-Unis, cela marque la période de quatre ans la plus chaude depuis le début des mesures, tandis que juin 2018 est le 402e mois consécutif dont les températures sont supérieures à la moyenne du XXe siècle. Enfin, en juillet, au moins 118 records de chaleur ont été établis ou égalés à travers le monde.

Les conséquences du réchauffement deviennent visibles pour tous

Pour Michael Mann, climatologue à l’Université d’Etat de Pennsylvanie, il est clair que la chaleur brûlante de cet été est due aux changements climatiques causés par l’homme. « Ce que nous voyons en ce moment dans l’hémisphère nord, ce sont des conditions météorologiques extrêmes sous la forme de vagues de chaleur sans précédent, de sécheresses, d’inondations, d’incendies forestiers, a-t-il expliqué dans une interview à la radio. N’importe laquelle de ces observations, prise séparément, pourrait être rejetée comme étant une anomalie, mais c’est l’interconnexion de tous ces événements et leur nature extrême qui nous dit que nous voyons maintenant le visage du changement climatique. Les impacts de ce changement ne sont plus infimes »

Mais les événements extrêmes d’aujourd’hui et leurs effets désastreux sont-ils suffisants pour nous rappeler à la réalité du réchauffement climatique ? L’auteur environnementaliste britannique Michael McCarthy, suggère dans The Guardian, que ce dont nous sommes témoins aujourd’hui alors que les températures montent en flèche : « est un changement historique dans la façon dont la menace du changement climatique est perçue par le monde. Nous passons des prédictions aux observations […]. Voir les choses arriver autour de vous ne peut pas être nié comme les prédictions peuvent l’être, et en ce remarquable été 2018, les événements dans le monde réel ont commencé à rattraper les prévisions des modèles climatiques d’une planète en surchauffe. »

Alors que jusqu’aujourd’hui, la science du climat qui nous a avertis s’est basée sur des modélisations informatiques par supercalculateurs pour fournir des prédictions, M. McCarthy rappelle que « de telles prédictions s’accompagnent nécessairement d’incertitudes. C’est grâce à ces dernières que le déni climatique a pu prospérer. » Selon lui, les gens vont désormais se rendre compte de façon incontestable qu’il se produit quelque chose d’anormal au niveau du climat mondial. Cela pourrait être le début d’un processus qui « finira par reléguer l’idéologie pervertie du déni climatique dans la poubelle de l’histoire – là où est sa place ».

Les conséquences du réchauffement deviennent visibles pour tous. Les limites des infrastructures – dont une grande partie a été construite dans l’hypothèse d’un climat plus frais – sont mises à l’épreuve : les routes fondent, les voies ferrées gondolent, les pistes d’aéroport se fissurent et les centrales électriques, de la France à la Finlande, ont dû réduire leur production parce que les rivières utilisées pour les refroidir sont devenues trop chaudes. L’eau des lacs et des rivières s’évapore plus rapidement, ce qui assèche les sols et la végétation. Brenda Ekwurzel, climatologue à l’Union of Concerned Scientists (Union des scientifiques préoccupés), dit que cela crée « ce que nous voyons dans l’ouest des Etats-Unis, où les grands feux de forêt durent plus longtemps, sont plus graves et plus étendus ».

Depuis 1984, les incendies aux Etats-Unis, imputables à ces seules conditions, se sont propagés sur plus de 41 000 km2, soit l’équivalent de la Suisse, d’après une nouvelle étude publiée en août par l’Académie des sciences américaine. Les résultats indiquent un quasi-doublement de la superficie des feux de forêt dans l’ouest des Etats-Unis au cours des trois dernières décennies. Et l’augmentation des températures a été mesurée en moyenne à 1,39°C depuis 1970 dans les zones forestières de onze Etats de l’Ouest. Depuis le début de l’année, les incendies ont quasiment détruit deux millions d’hectares – en augmentation de près de 26 % par rapport à la moyenne des dix dernières années. En Californie, la saison des incendies s’étend maintenant sur presque toute l’année et des incendies dévastateurs ont déjà brûlé plus de 150 000 ha – une superficie plus grande que la ville entière de Los Angeles.

La fréquence et l’intensité des incendies augmentent également dans d’autres parties du monde. L’année 2018 est la plus meurtrière pour les feux de forêt en Europe depuis 1900, selon la base de données internationale sur les catastrophes qui émane du Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes, basé à Bruxelles. Dans l’UE en moyenne, environ 3 900 km2 brûlent chaque année, mais l’année dernière, les incendies ont détruit près de trois fois plus de surface, causant la mort de 66 personnes au Portugal et en Espagne. Les incendies de forêt les plus féroces de la décennie ont balayé de façon incontrôlable les villes situées en périphérie de la capitale grecque, en juillet, tuant 91 personnes. La Suède lutte contre plus de 80 incendies cet été, dont plusieurs au-delà du cercle polaire. « Certains des plus grands incendies que nous avons vus dans le monde entier se produisent maintenant dans les régions subarctiques et même dans l’Extrême-Arctique, explique Ed Struzik, chercheur associé de l’étude à la Queen’s university, en Ontario (Canada). Mais, souligne-t-il, les incendies dans l’Arctique sont différents. Alors que les changements climatiques réchauffent les régions polaires deux fois plus vite que les autres régions du monde, les forêts boréales, la toundra et les tourbières s’assèchent. Ces paysages nordiques sont couverts de tourbe qui brûle différemment – « le feu couve dans le sol. Il pourrait durer tout l’été, puis hiberner pendant les mois d’hiver et reprendre l’année suivante. »

Là où la volonté politique ne parvient pas à s’attaquer aux conséquences désastreuses du changement climatique, l’espoir vient des gens ordinaires, partout autour du monde, qui relèvent le défi de renverser la vapeur eux-mêmes. Ainsi, les campagnes de désinvestissement concertées vont retrancher plus de six milliards de dollars d’actifs du domaine des combustibles fossiles. Et depuis le début de l’année, plus de mille actions en justice contre le changement climatique ont été déposées contre des gouvernements, des entreprises et des particuliers dans 24 pays, dont 888 aux Etats-Unis, selon le Sabin Center for Climate Change Law de l’université Columbia.

Plus important encore, la prochaine génération est déjà mobilisée pour agir : un groupe de jeunes Américains âgés de 11 à 22 ans vient d’obtenir une victoire dans leur procès contre l’Administration Trump. En effet, la Cour suprême des Etats-Unis a statué que leur action en justice, exigeant que le gouvernement fédéral prenne des mesures plus énergiques contre la crise climatique, était recevable. Résumant son ardente détermination à agir, la plaignante Zoe Foster, âgée de 13 ans, a expliqué : « Je ne vais pas rester les bras croisés et regarder mon gouvernement ne rien faire. Nous n’avons pas de temps à perdre. Je pousse mon gouvernement à prendre des mesures concrètes sur le climat, et je n’arrêterai pas tant qu’il n’y aura pas de changements. »

Le 8 septembre 2018, des dizaines de milliers de personnes dans le monde entier se joindront à l’une des mobilisations du collectif Dans nos rues pour le climat, où le public demandera aux élus et aux décideurs à tous les niveaux de prendre des mesures significatives et immédiates pour le climat, pour un monde sans combustible fossile.

Pour plus d’informations : riseforclimate.org

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : cbc.ca ; thinkprogress.org ; democracynow.org ; nationalgeographic.com ; edition.cnn.com
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()