Prix international de la paix des enfants 2017
Partage international no 361 – septembre 2018
par Shereen Abdel-Hadi Tayles
« Je me lève pour moi et pour tous ces enfants. Je vais me battre pour le droit de ces enfants. Je vais tâcher d’être leur voix et leur espoir parce que chaque enfant a droit à l’éducation, au développement personnel, à un rêve ambitieux et à une vie joyeuse. »
Mohamad Al Jounde, recevant le Prix international de la Paix pour les enfants, en 2017, des mains de Malala Yousafzai, prix Nobel de la Paix 2014.
Mohamad Al Jounde a reçu le Prix international de la paix des enfants 2017. Sa famille a dû fuir la Syrie lorsque son quartier a été bombardé au cours de la guerre. Mohamad et sa famille ont choisi de partir pour le Liban. Là, ils se sont pleinement engagés à construire un environnement joyeux pour tous les enfants parqués dans les camps de réfugiés.
Mohamad est né et a grandi avec sa famille en Syrie dans la ville de Hama. Sa vie était normale, dit-il – son père et sa mère avaient un travail, ils avaient une maison, une voiture et Mohamad passait son temps entre l’école et ses amis. « Je suis né en Syrie. J’ai eu une très belle enfance en famille, baignée d’amour et de joie. J’avais l’insouciance à laquelle aspirent tous les enfants. La vie était belle », explique Mohamad.
Mais la vie de Mohamad a changé au printemps 2011 lorsque les activistes pro-démocrates syriens, entraînés par les politiques émergentes d’Egypte et de Tunisie, se sont opposés aux projets du président Bachar Al-Assad. Au début, l’opposition était pacifique mais elle est rapidement devenue violente. En juillet 2011, le pays commença à rentrer dans une guerre civile dont l’implication fut à la fois locale et internationale.
Courant 2013, les combats se rapprochèrent de plus en plus de la ville de Mohamad. Il se souvient s’être trouvé assis, en famille, chez eux, lorsque soudain ils entendirent des bombardements à l’extérieur. « Partout autour de nous, de tous les immeubles du voisinage, nous entendions des gens crier. J’ai ressenti la signification du mot guerre », raconte Mohamad.
La mère de Mohamad fut arrêtée et détenue deux fois parce que ses parents étaient engagés dans la révolution contre le régime. Puis elle reçut une lettre d’avertissement : elle pouvait soit rester et se faire tuer, soit fuir le pays. Mohamad explique que sa famille savait que sa mère était en danger de mort. Alors ils ont dû tout laisser sur place et disparaître.
Après un long voyage, sa famille arriva au Liban, près de Beyrouth. « Notre famille a quitté la Syrie en 2013. Nous avons pris un taxi privé qui connaissait les routes sans danger. Notre voyage fut plutôt facile. Par ailleurs, nous savions que le gouvernement ainsi que les gardes aux check-points voulaient que nous quittions le pays. En quelque sorte, ce sont eux qui nous ont forcés à partir. »
Au Liban, les parents de Mohamad n’ont pas trouvé de travail et se sont rapidement retrouvés sans argent. Le père de Mohamad décida de demander asile en Suède. Il dut laisser le reste de sa famille au Liban.
Ce fut une autre épreuve pour la famille et pour Mohamad. « Encore une fois, je perdis quelque chose de précieux de ma vie. D’abord ma maison, mes amis et ma vie en Syrie. Et après, je perdais mon père et ma vie avec lui. Les choses commencèrent à disparaître les unes après les autres. »
Bien que Mohamad fut en sécurité au Liban, les deux premières années, il n’a pas pu aller à l’école. « Etre réfugié, un enfant réfugié dans un pays différent est difficile. C’est comme si vous deviez recommencer votre vie à zéro. Vous n’avez plus d’école, vous n’avez plus rien à faire, vous n’avez plus de maison. On se sent étranglé, comme si la vie était vide. »
Quoi qu’il en soit, Mohamad ne s’est jamais laissé abattre et cette situation a renforcé sa détermination à combattre pour un futur meilleur, pour lui et pour les autres enfants. Soutenu par sa famille, Mohamad a créé, au sein du camp de réfugiés, une école pour les enfants syriens. D’une tente dans les débuts, l’école est maintenant installée dans de vrais locaux, avec des enseignants agréés pour accompagner 200 enfants. Les enfants des camps voisins viennent aussi à leur école.
Bien que Mohamad ne puisse aller à l’école, il suivit son inspiration et enseigna aux autres enfants. « N’ayant aucune possibilité d’aller moi-même à l’école, j’ai compris combien l’école était importante pour les enfants et que c’était le meilleur endroit pour qu’ils puissent se développer et construire leurs rêves. Cinquante pour cent des enfants déplacés de 6 à 14 ans ne peuvent pas aller à l’école. C’est fou. Cela doit changer et je veux contribuer à ce changement. Tous les enfants ont le droit d’apprendre et le droit d’être enseignés, c’est devenu mon combat personnel. »
Depuis qu’il a douze ans, Mohamad enseigne les mathématiques et l’anglais aux enfants dans les camps. Il enseigne aussi sa plus grande passion : la photographie. Il encourage les enfants à prendre des photos de leur vie de tous les jours.
« La photographie m’aide à exprimer ce que je ressens et je crois profondément que cela nous aide à voir le monde meilleur, que cela aide mes enfants à voir la beauté autour d’eux. Vous savez, il y a beaucoup d’enfants réfugiés qui sont trop timides pour parler de ce qu’ils vivent, mais prendre des photos, ça ils peuvent le faire. Je crois que ces enfants ont des choses à nous montrer de leur propre point de vue. Alors, les photos peuvent exprimer des centaines de mots. Une photo joyeuse est aussi la vision d’un futur meilleur. »
En dehors de l’enseignement, l’école a permis aux enfants de retrouver des liens avec les autres enfants, de se faire de nouveaux amis pour s’adapter à leur nouvelle situation et vivre leur vie aussi naturellement que possible. « J’ai travaillé dans les camps de réfugiés pendant longtemps. La vie y était vraiment difficile. Les gens n’avaient pas accès à une eau propre ou à une nourriture saine. Les maladies se développaient. Des gens mouraient de froid l’hiver parce que les tentes n’étaient pas adaptées à de telles températures. Cependant, la situation progresse avec le temps et beaucoup d’organisations nous soutiennent. »
Aujourd’hui, Mohamad a 17 ans. Il a rejoint son père en Suède et travaille toujours pour soutenir les écoles des camps. Il dit que la situation en Syrie est encore très dangereuse. La guerre entre maintenant dans sa huitième année. Elle a duré plus longtemps que la Seconde Guerre mondiale. La commission européenne recense 13,1 millions de personnes en Syrie ayant besoin d’aide humanitaire, 6,1 millions de personnes qui ont été déplacées dans le pays et plus de 5 millions de syriens réfugiés dans divers pays.
« Là-bas, depuis longtemps, les gens font face à des attaques chimiques, les enfants dans les zones épargnées ne peuvent pas aller à l’école et leur avenir est très incertain », explique Mohamad.
L’école que Mohamad et sa famille ont créée a des projets qui nécessitent des moyens financiers. « Au début, des amis en Allemagne ont organisé des levées de fonds populaires et nous envoyaient leur collecte. Maintenant, nous sommes soutenus par Trocaire et Cafod, mais ce financement pourrait bien s’arrêter rapidement et nous pourrions fermer l’école un moment jusqu’à ce que nous trouvions une solution. J’ai créé une petite ONG pour lever des fonds. Cela nous a permis pour l’instant de maintenir l’école ouverte et de faire quelques extensions pour accueillir plus d’enfants. »
Mohamad affirme que, pour le peuple syrien, ce qui semble primordial, c’est que la Syrie redevienne un endroit où chaque syrien se sente chez lui. Son souhait principal pour les enfants vivant dans les camps est qu’ils trouvent une maison et la paix. Pour lui-même, son rêve est de finir ses études et de créer un réseau mondial de soutien du droit à l’éducation des réfugiés.
Au regard de ce qu’il a déjà accompli, Mohamad minimise : « Rien n’aurait été possible sans les enfants avec qui j’ai travaillé, sans leur volonté d’aller de l’avant. Ils ont fait ce que je suis aujourd’hui. Ce sont eux qui ont tout fait. Je les ai juste encouragés, j’ai été leur voix. Ce projet, c’est d’abord leur réalisation, avant que cela ne devienne la mienne. Ce qui me rend le plus heureux est d’être avec des enfants, parce qu’être avec eux, jouer avec eux, passer du bon temps avec eux me donne l’impression d’avoir quelque chose. Je les ai eux, et ils me donnent de la force, la force de dépasser mes propres problèmes, la force de contribuer à ce que les choses changent. »
Grace à l’action de Mohamad, de nombreux enfants réfugiés au Liban peuvent aller à l’école et entrevoir un avenir en dépit de leur situation difficile. C’est pour cette raison qu’il a été récompensé en 2017 par le Prix international de la paix des enfants.
Pour plus d’informations : childrenspeaceprize.org
Le Prix international de la paix des enfants est une récompense annuelle visant à honorer un enfant ayant contribué de façon majeure à faire progresser le droit des enfants et à améliorer la situation d’enfants vulnérables. Il a été créé en 2005 par la Kids Rights Foundation, basée à Amsterdam.
