Créer des ponts entre les religions

Partage international no 359juillet 2018

Interview de William Swing par McNair Ezzard

William Swing est fondateur et président de United Religions Initiative (Uri), un réseau mondial interreligieux qui permet à des personnes de différentes religions et traditions indigènes de coopérer pour la justice et la paix. Mgr Swing a été évêque de l’église épiscopale de Californie de 1980 à 2006. Il a siégé pendant plus de 20 ans au conseil d’administration de la Fondation américaine pour la recherche sur le sida. Il est l’auteur de A Bishop’s Quest : Founding a United Religions (2015). McNair Ezzard l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Quelle est la mission d’Uri ?
William Swing : Uri rassemble des personnes issues de près de 270 religions et d’environ 80 groupes tribaux à travers le monde qui se réunissent pour travailler sur des problèmes dans une communauté locale ou pour aborder un problème mondial. Elles se réunissent en Cercles de coopération qui travaillent de façon totalement indépendante. Les cercles peuvent s’intéresser à n’importe quel problème tant que leur approche est conforme aux principes d’Uri. Un cercle de coopération doit être composé d’au moins sept personnes de trois traditions différentes.
Uri crée des ponts. Il y a beaucoup de religions dans le monde, mais pas assez de communication entre elles. Si nous pouvions arrêter de nous tuer les uns les autres et de nous concurrencer tout le temps, nous pourrions réaliser de belles choses ensemble au nom de Dieu.

Les débuts

PI. Qu’est-ce qui vous a amené à créer Uri ?
WS. A l’époque où j’étais évêque de Californie, en 1993, j’ai reçu un appel téléphonique des Nations unies, qui voulaient venir célébrer leur 50e anniversaire à San Francisco, où la Charte des Nations unies a été écrite et signée par tous les pays.
L’Onu voulait donc revenir sur le lieu où tout a commencé et y faire une grande fête. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient utiliser la cathédrale de Grace (une cathédrale épiscopale à San Francisco). J’ai répondu que j’en serais heureux. Ils ont dit : « Nous inviterons des représentants de toutes les nations du monde et nous aimerions que vous invitiez des représentants de toutes les religions. »
J’ai accepté, mais la nuit suivante je me suis dit : « Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne connais rien des musulmans ou des hindous. Comment vais-je pouvoir inviter tous ces religieux ? »
Au sein des Nations unies, les nations du monde se réunissent tous les jours depuis 50 ans et œuvrent pour le bien, alors que depuis tout ce temps, les religions du monde ne se sont pas parlé. Pourtant, la paix mondiale dépend de la paix entre les religions. Et pour que les religions fassent la paix, il faut que l’on crée une plateforme où elles puissent se rencontrer.
Cette nuit-là, j’ai décidé de consacrer le reste de ma vie à la création de cette plateforme. J’ai pensé que s’il y avait une Organisation des Nations unies, il pourrait aussi y avoir une Organisation des religions unies. Je ne savais pas à quoi ça pourrait ressembler, ce qu’on y ferait, comment on y arriverait ou comment ça se financerait. Et j’étais tout seul.

Agir à la base

PI. Racontez-nous la suite.
WS. Peu à peu, j’ai contacté les leaders de toutes les religions pour leur proposer de former ensemble une organisation des religions unies. En 1995, ma femme Mary et moi avons pris l’avion et sommes allés rendre visite à Mère Teresa. Puis nous sommes allés à Rome et avons parlé au pape. Nous avons parlé à l’archevêque de Canterbury à Londres, aux Shankaracharyas en Inde, aux grands rabbins à Jérusalem, au grand mufti, au grand cheikh d’al-Azhar au Caire, aux bouddhistes de Corée. Nous avons parlé à tous les chefs religieux que nous avons pu trouver. Nous leur avons posé une question simple : êtes-vous prêt à mandater un représentant de votre foi pour rencontrer des représentants d’autres religions afin de promouvoir la paix entre les religions ? Ils ont tous répondu : « Absolument pas. »
Cette expérience a été très formatrice. Les religions du monde ne souhaitaient pas se rencontrer. J’ai alors oublié les leaders religieux pour me tourner vers les fidèles. Ce fut un tournant.
On trouve beaucoup de bonne volonté parmi les gens de toutes les religions.

PI. Pourquoi les chefs religieux ont-ils refusé de participer ?
WS. A la tête de toute religion, il y a un leader qui a pour responsabilité principale de défendre la foi des fidèles. Si ces leaders acceptent de rencontrer les leaders d’autres religions en les considérant comme des égaux, cela met toutes les religions au même niveau. En tant que chef religieux, vous ne pouvez faire ça car vous êtes censé promouvoir votre religion comme étant meilleure que les autres et possédant la vérité plus que d’autres.
J’aime les gens que j’ai rencontrés. Ce sont des gens formidables, mais ils ont très peu de liberté d’action. Un jour à Jérusalem, le dalaï-lama et moi préparions une conférence. Nous sommes allés voir le patriarche orthodoxe arménien. Il était assis sur son trône et le dalaï-lama et moi étions assis sur le sol. J’ai dit : « Si nous amenons les religions à travailler ensemble pour le bien du monde, ça peut avoir des conséquences formidables. Voulez-vous nous aider ? » Le Patriarche a répondu : « Regardez, je suis prisonnier sur mon propre trône. Je ne peux pas le quitter. Vous pouvez faire le tour du monde, mais pas moi. Mon travail consiste à être assis ici sur ce trône et à prendre soin de mon peuple. » Voilà un bon exemple de ce dont je parle. Par contre, quand vous vous adressez aux simples croyants de base, vous recevez un accueil tout différent et vous pouvez lancer de grandes choses. C’est très gratifiant.

Des Cercles de coopération autour du monde

PI. Parlez-nous des Cercles de coopération.
WS. En l’an 2000, nous avons déposé les statuts d’Uri et on a créé un premier cercle de coopération. Aujourd’hui, il en existe quelque 915, auxquels participent environ un million de personnes. Nous touchons au total quatre millions de personnes chaque semaine dans 104 pays. Le dernier pays dans lequel nous nous sommes implantés est l’Arabie Saoudite. Nous n’avons jamais cru que nous y parviendrions ; aujourd’hui nous avons des sunnites, des chiites et des chrétiens qui travaillent ensemble en Arabie Saoudite. C’est miraculeux ! Comme je l’ai dit, un cercle de coopération doit compter au moins sept personnes de trois traditions différentes.

PI. Comment ces cercles sont-ils organisés ?
WS. Chaque cercle s’organise comme il veut. S’ils veulent traiter du sujet de l’écologie, ils peuvent. S’ils veulent travailler sur la résolution des conflits ou les droits des femmes, ils peuvent le faire. D’autres travaillent sur le désarmement nucléaire, d’autres encore sur les arts, etc.

PI. Comment les cercles sont-ils créés ?
WS. Il existe deux types de cercles de coopération. Ceux qui sont créés par une organisation existante, au sein de laquelle des gens faisaient déjà un travail interreligieux, et qui veulent rejoindre le réseau d’Uri. Il y a aussi les cercles qui sont créés ex nihilo par des gens de différentes religions ou tribus qui ne se connaissaient pas.

Les artisans du dialogue interreligieux

PI. Certains cercles de coopération sont-ils plus inspirants que d’autres ?
WS. L’un d’eux a particulièrement attiré mon attention récemment, au Sri Lanka. Il s’appelle Sarvodaya et fonctionne comme un filet de sécurité dans la société. Si vous faites face au sida, ils vont travailler sur le sida. S’il y a de la pauvreté, ils vont travailler dessus. Si le problème est l’alphabétisation, ils vont travailler dessus.
Récemment, un chauffeur de camion bouddhiste a été battu à mort par trois enfants musulmans. Le Sri Lanka est un pays bouddhiste. Les bouddhistes sont devenus fous et ont commencé à incendier village après village, à brûler des mosquées, à tuer les gens, à les chasser de leurs maisons. Tout à coup vous avez le chaos et la destruction. Quelle réponse apporter ?
Le cercle de coopération a commencé à amener de l’eau et de la nourriture aux gens, à reconstruire leurs maisons et leurs mosquées. Cette situation faisait suite à la guerre civile entre les Tigres tamouls [minorité largement hindoue] et les Cinghalais (majorité bouddhiste), au cours de laquelle beaucoup de gens ont été tués. Notre cercle de coopération travaille pour guérir le pays et recoller les morceaux.
En Afrique de l’Ouest, où le virus Ebola est né, les chrétiens ne voulaient pas donner leur sang aux musulmans. Les musulmans ne voulaient pas donner leur sang aux chrétiens. Un cercle de coopération d’Uri a créé une banque de sang aveugle, où tout le monde dans la communauté pouvait avoir du sang et donner du sang. Cela a aidé à stabiliser la communauté avec des dons de sang interconfessionnels.

PI. J’ai entendu parler d’un cercle de coopération au Moyen-Orient où des Israéliens, des Jordaniens et des Palestiniens travaillent pour restaurer le Jourdain…
WS. En effet. C’est un très beau cercle de coopération. Comme vous pouvez l’imaginer, il s’agit d’un travail très difficile, qui concerne les gouvernements israélien, jordanien et les Palestiniens. Sur la plus grande partie de son cours, le Jourdain n’est plus qu’un filet, parce que tout le monde y pompe l’eau. L’eau est la clé de la vie dans cette région. Amener les différents groupes politiques, culturels et religieux à travailler ensemble sur le problème de l’eau pour que tout le monde puisse bénéficier de cet élément précieux est un sujet majeur.

PI. Il y a aussi un cercle de coopération au Pakistan. Ils sont dans une région particulièrement instable du monde. En quoi consiste leur travail ?
WS. Si vous vivez dans un pays comme les Etats-Unis, notre ONG n’est qu’une bonne chose parmi d’autres. Mais si vous vivez dans un pays où vous pouvez être tué à cause de vos idées, notre présence peut faire une énorme différence pour les gens. Un de nos jeunes leaders est mort dans un attentat il y a trois ans. C’était un jeune homme brillant. Notre travail est dangereux. Beaucoup de gens mettent leur vie en danger.
Nous avons 50 cercles de coopération au Pakistan. Je les ai rencontrés plusieurs fois. J’ai aussi été reçu par la Cour suprême, des avocats et les membres de base du cercle. C’est un pays formidable pour notre travail.

PI. Faites-vous vous-mêmes partie d’un cercle de coopération ?
WS. Oui. Parmi les autres membres de mon cercle, il y a George Shultz, qui a été secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Bill Perry, qui a été secrétaire américain à la Défense, et l’ambassadeur Tom Graham, ancien diplomate américain pour le contrôle des armements. Nous nous rencontrons tous les mois par téléphone et sur Zoom (programme de communication audiovisuelle sur internet) pour comprendre ce que nous pouvons faire pour abolir les armes nucléaires. Ces gens connaissent bien le nucléaire, ces armes terribles qui pourraient détruire cette planète et tout ce que Dieu a créé. Nous sommes tout près de cette éventualité. Aux Etats-Unis on parle de moderniser nos armes nucléaires. Cela signifie les rendre plus puissantes pendant que d’autres pays font de même. Cette escalade est une folie.
Donc, un groupe d’entre nous se réunit une fois par mois pendant une heure pour travailler sur cette question. En passant, nous disons toujours une prière avant de commencer. Un jour quelqu’un a dit : « Pourquoi ne ferions-nous pas une vidéo pendant que nous récitons notre prière ? » Nous l’avons fait et ça s’appelle « La prière du nucléaire ». C’est très émouvant d’entendre George Shultz, Bill Perry et d’autres parler de la foi et des armes nucléaires, et de leur profond respect pour Dieu et sa création.

PI. On voit ces derniers temps un regain d’intérêt de la part des jeunes pour la question des lois sur les armes à feu aux Etats-Unis. Y a-t-il beaucoup de jeunes dans Uri ?
WS. 80 % des membres d’Uri ont moins de 35 ans. Les jeunes se sentent moins liés par leur religion et font preuve d’ouverture d’esprit. Ils comprennent les questions interreligieuses.

PI. Comment voyez-vous le futur d’Uri ?
WS. Nous devons continuer à nous adapter à l’évolution du monde. Je suis arrivé à la fin de ma mission. Nous avons jeté les bases du futur. L’avenir dira ce que notre mouvement deviendra. Je ne suis que le président-fondateur, pas un prophète. La vie est un mystère. J’espère juste faire le travail du Seigneur et que l’Esprit me guide. Tout est entre les mains de Dieu.

Pour plus d’information : uri.org

Auteur : McNair Ezzard, correspondant de Share International à Los Angeles (Etats-Unis)
Thématiques : religions
Rubrique : Entretien ()