Partage international no 349 – septembre 2017
par David Suzuki
Le 2 août dernier a été le Jour de dépassement de la Terre. Contrairement au Jour de la Terre ou à la Fête du Canada, ce n’est pas une journée qu’il faut célébrer. Comme le site Earth Overshoot Day l’explique, elle marque le moment où « nous avons utilisé plus de ressources de notre planète qu’elle n’en peut régénérer en un an ». C’est la définition même du mot non-durable, qui signifie que nous amputons d’autant le capital biologique qui devait revenir à nos enfants. Il nous faudrait 1,7 planète Terre pour faire face à nos besoins actuels de façon durable.
Il n’est pas obligatoire qu’il en soit ainsi. « Notre planète est limitée, mais les capacités humaines ne le sont pas. Il est technologiquement possible, et économiquement rentable de vivre en se limitant aux ressources de la planète. C’est la seule façon dont nous puissions assurer un avenir prospère », déclare Mathis Wackernagel1, directeur général de Global Footprint Network [Réseau empreinte globale], un organisme de recherche international qui s’appuie sur les statistiques de l’Onu et d’autres sources pour calculer chaque année la date du Jour de dépassement. Cette année, nous avons eu le dépassement le plus précoce à ce jour.
D’après le site footprintnetwork.org, la surpêche, la surexploitation des forêts et l’émission dans l’atmosphère de plus de gaz à effet de serre que les puits de carbone naturels comme les forêts ne peuvent en séquestrer sont quelques-unes des façons dont nous dépassons les ressources de la Terre. Les conséquences sont graves. « Les impacts du dépassement écologique s’observent déjà dans l’érosion des sols, la désertification, la baisse de productivité des terres cultivables, le surpâturage, la déforestation, l’extinction rapide des espèces, l’effondrement des industries du poisson et l’accroissement de la concentration de carbone dans l’atmosphère, selon le site. Les contraintes sur le capital naturel posent aussi un problème en matière de performance et de stabilité économiques. »
La conséquence la plus grave est le changement climatique
La conséquence la plus grave est le changement climatique. Selon Global Footprint Network, notre empreinte carbone, qui représente 60 % de notre empreinte écologique totale, croît rapidement. En prenant pour base « la superficie de terrain nécessaire pour séquestrer les émissions de dioxyde de carbone provenant de la combustion d’énergie fossile et de la production de ciment », l’organisme a calculé que notre empreinte carbone a plus que doublé depuis 1970.
L’organisme met aussi à disposition une application pour portable qui calcule l’empreinte carbone individuelle. Sachez-le : si vous vivez en Amérique du Nord, votre empreinte sera vraisemblablement beaucoup plus élevée que 1,7 Terre, si écologiquement conscients que vous vous considériez par ailleurs. Nous utilisons beaucoup plus de ressources – énergie et autres – que les habitants des autres parties du monde.
Le site propose un éventail de solutions dans quatre domaines : alimentation, zones urbaines, population et énergie. En Amérique du Nord, la réduction de l’empreinte carbone par économie d’énergie – particulièrement de combustibles fossiles – est une préoccupation majeure, mais il en est de même du changement des habitudes alimentaires. La demande en produits alimentaires représente 26 % de l’empreinte mondiale. Comme l’élevage de bétail nécessite beaucoup plus de ressources et génère plus d’émissions que la culture de végétaux, la réduction de notre consommation de viande et de produits animaux réduit notre empreinte. Selon des chercheurs de Oregon State University, si les Américains mangeaient des haricots à la place du bœuf, les Etats-Unis pourraient atteindre leurs objectifs d’émission de gaz à effet de serre, même si le pays ne faisait pas grand-chose d’autre et si les gens continuaient de consommer d’autres produits animaux.
Le gaspillage de nourriture est un problème majeur supplémentaire. Un tiers de la production alimentaire est gaspillée ou perdue dans le monde – 40 % aux Etats-Unis.
La troisième préoccupation est la population. Qui dit augmentation de la population, dit augmentation de l’espace et des ressources. Les stratégies visant à stabiliser la population ont de surcroît des retombées sociales bénéfiques. « L’éducation des femmes et la mise à disposition d’accès à un planning familial sûr, accessible et efficace » ainsi que « l’autonomisation des femmes » sont des mesures capitales pour freiner l’augmentation de la population et contribuer à une amélioration du développement économique et des systèmes de santé.
Comme les humains vivent de plus en plus dans les villes – on prévoit de soixante-dix à quatre-vingt pour cent de citadins en 2050 – des nouveautés comme « la construction à haut rendement énergétique, le zonage intégré, la ville compacte, et une possibilité réelle de choix entre véhicule à propulsion humaine et transports publics » sont cruciales dans l’optique de la réduction de notre empreinte carbone.
Certains ont critiqué le concept de dépassement, arguant qu’il manque de précision et sous-estime l’usage excessif des ressources. M. Wackernagel reconnaît que les calculs ne valent que ce que valent les données qui lui ont été fournies, mais il souligne que le concept reste tout de même utile pour mettre nos habitudes non durables en perspective.
Exiger de la croissance économique sur une planète dont les capacités à renouveler ses ressources sont limitées est la meilleure façon de parvenir au dépassement. Nous pouvons et devons réduire notre impact sans cesse croissant sur la seule demeure dont nous disposons.
1. M. Wackernagel a fait son doctorat à l’Université de British Columbia avec l’écologiste William Rees. Ensemble, ils ont popularisé en 1996 le concept d’empreinte dans leur livre Our Ecological Footprint (Notre empreinte écologique). C’est Andrew Simms, de la fondation britannique New Economics Foundation (Fondation pour une nouvelle économie), qui a créé le Jour de dépassement de la Terre, en partenariat avec Global Footprint Network en 2006 lors de la première campagne, puis avec l’ONG environnementaliste WWF (World Wildlife Fund/Fonds mondial pour la nature) à partir de 2017.
Reproduit avec permission. Rédigé par David Suzuki, avec la participation de Ian Hanington, spécialiste des communications et des publications de la Fondation David Suzuki.
Pour plus d’informations : davidsuzuki.org
Auteur : David Suzuki, généticien et vulgarisateur scientifique primé. Il a cofondé la Fondation David Suzuki en 1990.
Thématiques : environnement
Rubrique : Point de vue ()
