L’émergence d’un mouvement populaire

Partage international no 341février 2017

Interview de Mark Lichty par Victoria Gater

Mark Lichty est le producteur délégué de Groundswell Rising (Montée d’une vague de fond), un documentaire sur la fracturation hydraulique (fracking). Ce film présente le combat passionné des gens engagés dans une confrontation de David contre Goliath aux États-Unis, et il défend les droits de l’homme, la santé publique et la justice sociale. Profondément militant, ce film procure aux téléspectateurs des éléments leur permettant d’avoir un impact sur leurs communautés. A travers des entretiens en toute simplicité et des témoignages authentiques, Groundswell Rising plonge le téléspectateur dans la vie de gens directement touchés par la fracturation et celle de ceux qui luttent sur le terrain pour arrêter cette forme d’extraction du gaz. M. Lichty a été interviewé pour Partage international par Victoria Gater, lors de la promotion du film au Royaume-Uni.

Partage international : Comment vous êtes-vous impliqué dans le film Groundswell Rising ?
Mark Lichty : J’étais à l’origine pro-fracturation. J’avais une usine de fabrication de produits métalliques et avais entendu dire que le gaz était bon marché en Pennsylvanie. J’avais donc décidé de passer au gaz. Je me chauffais au fuel et donc pour moi, je passais simplement d’un combustible fossile à un autre. C’est seulement quand mon ami Renard Cohen m’a annoncé qu’il voulait faire un film sur cette question que je me suis impliqué dans le projet. J’ai commencé à faire des recherches, et j’ai réalisé mon erreur lorsque j’ai découvert tous les problèmes de contamination de l’eau et de l’air, sa contribution à la crise climatique et tous les effets néfastes liés l’industrie de la fracturation.
J’avais dépensé 300 000 dollars pour passer du fuel au gaz et le problème est que maintenant je n’ai plus ces 300 000 dollars à investir dans une énergie alternative. Mon cas illustre ce qui se passe sur la planète : nous dépensons de l’argent dans les énergies fossiles alors que nous devrions le dépenser dans les énergies renouvelables. Et lorsque nous dépensons des millions de dollars pour les pipelines et l’infrastructure, les stations de compression et ainsi de suite, nous ne pouvons plus investir cet argent dans les énergies renouvelables. Et nous nous enfonçons de plus en plus dans un futur fossilisé.

PI. Quelle est la situation de la fracturation en Pennsylvanie où vous vivez ?
ML. Ça marche toujours fort. Nous sommes nombreux – dans la communauté religieuse, le monde de la santé – les médecins et les infirmières, à être très préoccupés par la fracturation. Beaucoup d’entre nous souhaiterait une interdiction, un moratoire, que j’appelle un « moraltorium », pour arrêter la fracturation.
Je suis convaincu que l’extraction de gaz de schiste ne peut se faire en toute sécurité. C’est très difficile en raison de l’omniprésence de l’argent dans l’industrie du gaz, et de l’ampleur de sa mainmise sur le gouvernement : il est presque impossible d’obtenir que le gouvernement arrête la fracturation. Nous avons remporté quelques succès devant la justice. La Cour suprême de Pennsylvanie a reconnu que la fracturation était « préjudiciable à la santé et à l’environnement ». Nous pensons donc que la meilleure manière de mener ce combat est devant la justice, car ils sont moins influencés par l’argent.

PI. Vous avez montré votre film à de nombreux publics. Quel impact constatez-vous sur les gens ?
ML. C’est une réaction très émotionnelle. Le film lui-même est plein d’émotions. C’est un film différent car il n’y a pas de narrateur : les narrateurs sont les gens touchés par la fracturation et qui sont filmés. Nous voulions faire un film chargé d’espoir et relatant des histoires personnelles. De nombreux exemples de cas personnels qui montrent qu’en s’impliquant on obtient des changements. L’auditoire part ainsi en se sentant inspiré, mais aussi choqué par ce qu’il se passe. Ils sont inspirés en voyant des gens qui obtiennent des résultats. C’est ce que nous espérions créer – que les gens se sentent aptes à agir. La nuit dernière, nous avons projeté le film dans la forêt de Dean, dans l’ouest de l’Angleterre, et un homme s’est levé et a dit : « J’ai déjà vu plusieurs films sur la fracturation, mais celui-ci me parle. Nous devons arrêter ça. » Quand j’entends cela, je sais que le film a atteint son objectif et produit l’effet espéré.

PI. Il y a dans le film un passage sur les communautés religieuses. Pensez-vous que leur implication soit importante pour le mouvement anti-fracturation ?
ML. Il est crucial d’amener les communautés religieuses à se mobiliser sur cette question. Elles ont eu un rôle déterminant pendant le combat pour les droits civiques. Elles ont joué un rôle déterminant lors de l’abolition de l’esclavage en Angleterre. Je pense donc que c’est crucial. Aux États-Unis, l’implication des communautés religieuses augmente. Il y a comparativement beaucoup plus de confessions religieuses impliquées maintenant – beaucoup plus qu’en Angleterre. Nous avons bien sûr beaucoup plus de communautés religieuses aux États-Unis qu’en Angleterre, mais cela va se développer en Angleterre pourvu que l’intention persiste.

PI. Vous faites actuellement la promotion du film au Royaume-Uni. Pourquoi précisément ici et que pensez-vous de la situation de la fracturation au Royaume-Uni ?
ML. Je suis venu ici tout à fait par hasard. Le film a été présenté à Paris lors de la COP 21 en décembre 2015 et j’ai rencontré deux militants climatiques britanniques qui voulaient que je vienne le présenter ici. Le moment était approprié parce qu’en fait le Royaume-Uni est dans la même situation que la Pennsylvanie il y a neuf ans. Et bien que vos politiciens soient sous l’influence des industries gazières, c’est dans une moindre mesure qu’aux États-Unis où les enjeux financiers sont parvenus jusqu’au niveau local et dressent les voisins les uns contre les autres. C’est donc le moment d’agir. Je vois vraiment les gens en prendre conscience et le film les aide à se dire en observant la Pennsylvanie : « Oh mince, je ne veux pas que nous devenions comme là-bas, ce n’est pas un bon endroit où vivre. »
Je suis reconnaissant envers ces militants qui s’engagent pour encourager les autres. J’ai rencontré tant de gens engagés, qui sacrifiaient pratiquement leur vie pour ce combat contre ce que j’appelle le mal. Cela m’inspire. Quelqu’un m’a demandé la nuit dernière : « N’êtes-vous pas épuisé ? Comment continuez-vous ? » Cela fait plus de six ans que je fais ça, depuis le lancement du tournage, et en fait ce sont ces auditoires qui m’inspirent. Cela se déroule comme je l’espérais.

PI. Vous avez terminé le film depuis trois ans. Si vous deviez le refaire aujourd’hui, changeriez-vous quelque chose ?
ML. Absolument. Une des choses que nous ne comprenions pas à l’époque était le degré de contribution de la fracturation à la crise climatique. La fracturation, en raison de la libération de méthane, est pire que le charbon. Le méthane est 84 fois plus nocif que le dioxyde de carbone. Les méthodes de fracturation sont plus nocives que de brûler du charbon et nous voyons qu’en Pennsylvanie on prévoit de convertir de nombreuses centrales à charbon en centrales au gaz. Il vaudrait mieux ne pas dépenser ces millions de dollars. Nous ferions mieux de dépenser cet argent dans les énergies renouvelables, mais nous ne l’avons malheureusement pas encore fait. J’aurais plus insisté sur le méthane, et aussi sur les tremblements de terre. On peut voir sur notre site web des séquences vidéo qui ne sont pas dans le film.

PI. Aimeriez-vous ajouter quelque chose ?
ML. Il est maintenant temps d’agir. Nous avons parlé de stratégie en Angleterre au cours de cette tournée et il semble qu’on se dirige vers une stratégie de mise en place de zones interdites à l’exploitation du gaz de schiste, comparables à ce qui a été fait avec succès en Floride et comparable à la stratégie australienne de « fermeture des portes » [Lock the Gate]. L’effort visant à donner aux gens une voix au niveau local est une très bonne stratégie. Il faut également réfléchir à ce que nous pouvons faire individuellement pour économiser l’énergie. Quand on agit individuellement, on ne mesure pas les retombées autour de nous. J’ajouterai ici mon histoire personnelle.
On m’a diagnostiqué un cancer de la prostate il y a onze ans. Mon père est décédé d’un cancer de la prostate et sa situation m’a inspiré à changer. J’ai adopté un régime végétarien et d’autres démarches pour traiter le cancer de la prostate, et suis maintenant en meilleure santé que je ne l’ai jamais été. En ce qui concerne mes habitudes alimentaires, les retombées sont tout à fait remarquables puisque j’ai réduit à un seizième l’empreinte carbone que j’avais lorsque j’étais un mangeur de viande. Nous pouvons donc agir et faire des choix importants au niveau individuel. Nous pouvons prendre aujourd’hui des décisions pour protéger notre planète et en mesurer les effets.

Plus d’informations : www.groundswellrising.com

Auteur : Victoria Gater, collaboratrice de Share International basée à Frome au Royaume-Uni.
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()