Les élections aux Etats-Unis : de la haine au deuil, vers un nouveau système

Partage international no 340décembre 2016

par Charles Eisenstein

publié le 10 novembre 2016

Ce qui était normal devient insensé. Ces huit dernières années, la plupart des gens (du moins dans les classes relativement privilégiées) ont pu croire que la société était saine, que le système, bien que grinçant, fonctionnait et que la détérioration générale progressive, de l’écologie à l’économie, était une déviation temporaire due au progrès.

La présidence d’Hillary Clinton aurait permis de rester dans cette illusion pendant encore quatre ans. Pour beaucoup, une femme présidente succédant à un président noir aurait signifié que la situation s’améliorait. Sous le voile d’un féminisme faussement progressif, ils n’auraient pas vu que perduraient l’économie néolibérale, les guerres impérialistes et le pillage des ressources. Maintenant que, selon mon amie Kelly Brogan, nous avons rejeté un loup en habit de mouton au profit d’un loup en habit de loup, cette illusion va s’écrouler.

Le loup Trump (et je ne suis pas sûr que ce surnom l’offenserait) n’enrobera plus de sucre les pilules empoisonnées que les élites politiques nous ont distillées depuis quarante ans. La pilule du complexe carcéral industriel, celles des guerres sans fin, de l’Etat policier, des pipelines et de l’expansion des armes nucléaires étaient plus faciles à faire avaler aux libéraux sous le régime d’un président noir, avec une dose, quoiqu’à contrecœur, de droits LGBTQ (lesbiens, gays, bisexuels, trans et intersexués).

Je suis disposé à changer provisoirement d’avis sur Donald Trump et à penser qu’il peut perturber le consensus politique de l’élite concernant le libre-échange et les conflits armés, qui ont été les thèmes majeurs de sa campagne. On peut toujours espérer des miracles ! Cependant, vu son manque de véritable idéologie politique, il est plus probable qu’il s’entoure de faucons de guerre néoconservateurs, d’initiés de Wall Street, de saccageurs d’entreprises, piétinant le bien-être de la classe ouvrière blanche qui l’a élu, tout en lui distribuant les pilules qu’elle aime : celles du conservatisme social.

Les horreurs sociales et écologiques susceptibles d’être commises sous la présidence de D. Trump peuvent inciter à une désobéissance civile massive et créer du désordre. Pour les partisans de H. Clinton, dont beaucoup l’ont soutenue du bout des lèvres au départ, l’administration Trump pourrait marquer la fin de leur fidélité à nos institutions. Pour les partisans de D. Trump, la liesse initiale laissera vite place à la dure réalité lorsqu’il se montrera aussi incapable ou aussi réticent que ses prédécesseurs à contester les systèmes bien enracinés qui leur pourrissent la vie : la finance mondiale capitaliste, les puissants lobbies qui manipulent l’Etat, et les idéologies conditionnantes. Ajoutez à cela la probabilité d’une crise économique majeure, et la loyauté du public au système actuel déjà ébranlée pourrait voler en éclat.

La dissolution de l’ancien ordre établi

Nous entrons dans une période de grande incertitude. Des institutions si durables qu’elles semblent aller de soi peuvent perdre leur légitimité et se dissoudre. Le monde pourrait sembler se décomposer. Pour beaucoup, ce processus a commencé la nuit des élections, lorsque la victoire de D. Trump a provoqué une incrédulité, un choc, voire un vertige : « Je ne peux pas le croire ! »

Dans de tels moments, il est habituel de chercher un responsable, comme si l’identification d’une faute pouvait permettre un retour à la normale et légitimer la colère. Quiconque conteste qu’il y ait un coupable risque de faire l’objet de plus d’animosité que les opposants eux-mêmes, comme en temps de guerre lorsque les pacifistes sont plus décriés que l’ennemi.

Dans ce pays, le racisme et la misogynie sont vraiment dévastateurs, mais les rendre responsables du désaveu des institutions par les électeurs, c’est refuser d’admettre le bien-fondé de leur profond sentiment de trahison et de désaffection. La grande majorité des électeurs de D. Trump ont exprimé leur profond mécontentement envers le système en utilisant le seul moyen dont ils disposent. Des millions d’électeurs d’Obama ont voté pour Trump (six Etats qui avaient voté à deux reprises pour Obama ont choisi Trump). Sont-ils soudain devenus racistes au cours des quatre dernières années ? Les qualifier de racistes (imbéciles, voyous) crée une démarcation nette entre le bien (nous) et le mal (eux), mais c’est faire violence à la vérité. Cela masque également une cause importante du racisme – la colère se déplace d’un système oppressif et de ses élites vers d’autres victimes de ce système. Enfin, cette attitude use de la même déshumanisation de son prochain, ce qui est l’essence du racisme et la condition préalable à la guerre. Voilà ce qu’il en coûte de maintenir des discours archaïques. C’est une des raisons pour lesquelles le paroxysme de la violence accompagne si souvent la disparition d’une culture.

La dissolution de l’ancien ordre établi, officiellement en cours, va s’intensifier. Cela offre une immense opportunité et un danger, car, lorsque ce qui semble normal s’effondre, le vide qui en résulte entraîne, à la marge, des idées autrefois inimaginables. Ces idées vont du rassemblement des musulmans dans des camps de concentration, au démantèlement de complexes militaro-industriels et à la fermeture des bases militaires à l’étranger. Elles s’étendent des arrestations arbitraires au remplacement des peines criminelles par de la justice réparatrice. Tout devient possible avec l’effondrement des institutions dominantes. Lorsque la force qui anime ces nouvelles idées est la haine et la peur, toutes sortes de cauchemars fascistes et totalitaires peuvent en résulter. Qu’elles soient décrétées par le pouvoir en place ou qu’elles résultent d’une révolution.

C’est pourquoi, au moment où nous entrons dans une période d’aggravation du désordre, il est important de faire intervenir un autre type de force pour animer les structures qui pourraient apparaître après l’écroulement des anciennes. Je l’appellerais amour si ce n’était le risque de déclencher votre détecteur de foutaises new âge, et d’ailleurs, comment peut-on pratiquement apporter de l’amour dans le monde en matière de politique ? Commençons donc par l’empathie. Politiquement, l’empathie s’apparente à la solidarité, née de la compréhension que nous sommes tous concernés. Concernés en quoi ? Pour commencer, nous sommes ensemble dans l’incertitude.

L’entrée dans une période intermédiaire

Nous sortons d’une vieille histoire qui nous expliquait notre rôle dans la marche du monde. Certains peuvent s’y accrocher d’autant plus désespérément qu’elle se dissout, demandant à D. Trump de la restaurer, mais leur sauveur n’a pas le pouvoir de ressusciter ce qui est mort. H. Clinton, non plus, n’aurait pu longtemps préserver l’Amérique que nous connaissions. Notre société entre dans une période intermédiaire dans laquelle tout ce qui nous semblait si réel, si vrai, si juste et permanent est mis en doute. Des segments de la société étaient restés à l’abri de cette rupture (que ce soit grâce à leur fortune, leurs talents ou leurs privilèges), vivant dans une bulle alors que les systèmes économiques et écologiques se détérioraient. Mais c’est terminé. Même les élites ne sont pas à l’abri du doute. Ils se raccrochent à leur gloire passée et à des stratégies obsolètes ; ils créent des mots d’ordre superficiels et peu convaincants (« Poutine ! »), errant sans but de doctrine en doctrine, sans savoir que faire. Leur impuissance et leur tiédeur étaient évidentes dans cette élection, leur manque de confiance dans leur propre propagande, leur cynisme. Lorsque les gardiens du système eux-mêmes ne croient plus au système, on sait que ses jours sont comptés. C’est une carcasse sans moteur, fonctionnant sur l’habitude et l’élan.

Nous entrons dans une période intermédiaire. Après diverses versions rétrogrades d’un nouveau système avec leurs hauts et leurs bas nous entrons dans une période de véritable ignorance, et un nouveau système authentique doit émerger. Que faut-il pour qu’il incarne l’amour, la compassion et le partage ? J’en vois une esquisse dans ces structures marginales et ces pratiques que nous nommons holistiques, alternatives, régénératrices et réparatrices. Elles proviennent toutes de l’empathie, du fruit de cette question pleine de compassion : « Et si j’étais vous ? »

Il est temps maintenant d’introduire cette question et l’empathie qu’elle suscite dans notre discours politique. Si vous êtes consternés par le résultat de cette élection et que vous sentez la haine naître en vous, essayez, peut-être, de vous demander : « Et si j’étais un partisan de Trump ? » Posez-vous cette question sans condescendance, mais pour de vrai, en essayant de trouver la vraie personnalité qui gît sous la caricature de misogyne et de sectaire.

Même si vous êtes face à un misogyne ou un fanatique, demandez-vous : « Qui est-il en réalité ? » Demandez-vous quel concours de circonstances, sociales, économiques, de vie, l’a amené là. Il se peut que vous ne sachiez pas encore comment l’appréhender mais au moins vous ne serez pas systématiquement sur le pied de guerre. Nous haïssons ce qui nous fait peur et nous avons peur de ce que nous ne connaissons pas. Alors, cessons de dissimuler nos adversaires sous la caricature du mal.

Nous devons arrêter d’exprimer la haine. J’en vois autant dans les médias libéraux que dans ceux de droite. Elle est mieux déguisée, cachée sous des qualificatifs pseudo-psychologiques et des étiquettes idéologiques déshumanisantes. En l’exprimant nous la renforçons. Qu’y a-t-il sous la haine ? Mon acuponctrice Sarah Field m’a écrit que : « La haine n’est que le garde du corps de la douleur. Lorsque la haine disparaît, on est forcé de faire face à la douleur sous-jacente. »

Je pense que la douleur sous-jacente est fondamentalement la même qui anime la misogynie et le racisme – la haine sous une forme différente. S’il vous plaît, arrêtez de penser que vous êtes mieux qu’eux ! Nous sommes tous victimes de la même machine hégémonique, souffrant de différentes altérations de la même blessure de séparation. Nous souffrons intérieurement. Nous vivons dans une civilisation qui nous a volé notre connexion intime avec la nature, l’amour inconditionnel, la liberté d’explorer le royaume de l’enfance et bien plus encore.

Le traumatisme intense subi par les prisonniers, les maltraités, les violés, les victimes de la traite, les affamés, les assassinés, les expropriés, n’affranchit pas leurs auteurs. Cela ajoute encore aux traumatismes qui les poussent à la violence. C’est pourquoi, le suicide est la principale cause de mort dans l’armée américaine, la toxicomanie est endémique dans la police et la dépression est épidémique dans la classe moyenne supérieure. Nous sommes tous concernés. Nous souffrons intérieurement.

Lors de nos retraites spirituelles, méditations et prières, nous avons, pendant assez longtemps, fait nôtres des enseignements tels que ceux-ci. Pouvons-nous maintenant les faire entrer dans le monde politique et apporter un œil de compassion dans le vortex de la haine politique ? Il est temps de le faire. Il est temps d’arrêter d’alimenter la haine.

Attention aux mots que nous employons

La prochaine fois que vous publiez en ligne, vérifiez si vos expressions ne sont pas dictées par une forme de haine : déshumanisation, dépréciation, dérision, une sorte d’invitation au « nous contre eux ». Remarquez comme cela semble agréable, c’est comme de marquer un but. Puis voyez que ça blesse profondément, et que ce n’est pas bien, pas vraiment. Il est peut-être temps d’arrêter.

Cela ne veut pas dire qu’il faut arrêter de faire de la politique, mais repenser son vocabulaire. Exprimer de dures vérités avec amour. Offrir une analyse politique perspicace qui ne véhicule pas implicitement ce message de haine. Une telle analyse est rare. D’habitude, ceux qui professent la compassion ne commentent pas la politique, ou tombent dans la passivité. Nous devons combattre un système injuste et destructeur de l’environnement.

Ne basculons pas du côté sombre. Ne haïssons pas nos ennemis. N’évitons pas ces confrontations mais abordons les en étant renforcés par le mantra intérieur que mon ami Pancho Ramos-Stierle utilise face à ses geôliers : « Frères, votre âme est trop belle pour faire ce travail. » Si nous regardons la haine en face tout en conservant cette certitude, nous aurons accès à des outils inépuisables d’engagement créatif et saurons inviter fermement nos ennemis à révéler leurs belles qualités d’âme.

Etats-Unis
Date des faits : 10 novembre 2016 Auteur : Charles Eisenstein, écrivain et conférencier international basé à Harrisburg, en Pennsylvanie, (Etats-Unis), il a notamment publié : The Ascent of Humanity (l’Ascension de l’humanité), et Sacred Economics, (l’Economie sacrée).
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()