Réduire le gaspillage et les faux besoins

Partage international no 261mai 2010

Interview de Tristram Stuart par Felicity Eliot

« La totalité du milliard de personnes ou presque souffrant de la faim pourrait échapper à la malnutrition avec moins d’un quart de la nourriture gaspillée aux Etats-Unis, et en Europe. »

Cette affirmation devrait nous faire tous réfléchir à notre façon de vivre, d’acheter et de manger. Et aussi à tout ce que nous jetons.

Tristram Stuart est l’auteur d’un livre remarquable, Gaspillage : révélations sur le scandale alimentaire mondial, qui lance un défi aux consommateurs des nations industrialisées auto-satisfaites, aux fabricants et aux détaillants.

Agé de 33 ans, il a également écrit La révolution pacifique : végétariens radicaux et découverte de l’Inde. Il intervient régulièrement dans les journaux, à la radio et à la télévision. C’est un chercheur méticuleux qui teste lui-même toutes ses idées. Depuis son adolescence, il vit d’aliments destinés à être jetés.

Partage international : Quelle est la quantité de nourriture jetée ?
Tristram Stuart : Le gaspillage existe partout. En Occident le problème est immense ; c’est généralement une question de négligence. Dans les pays en voie de développement, le gaspillage est dû à la pénurie – un simple manque de moyens, de réfrigération par exemple, ou d’infrastructures agricoles, de conditionnement des fruits, de pasteurisation, etc., qui permettraient un transport rapide vers les marchés avant que les denrées ne se détériorent. Il est aisé de résoudre ces problèmes.

PI. Diriez-vous qu’en Occident c’est une question d’attitude ?
TS. Oui. C’est le problème majeur. En Grande-Bretagne, dans nos maisons, nous gaspillons 25 % de ce que nous achetons. Il serait assez facile d’être plus attentifs à la façon dont nous faisons nos achats et d’acheter uniquement ce dont nous avons besoin.

PI. Le gaspillage fait-il délibérément partie de notre système ? Je parle des supermarchés par exemple.
TS. Dans certains cas, oui, certainement. Pour répondre exhaustivement, nous devrions examiner l’ensemble de la chaîne alimentaire. Les détaillants ne font pas assez d’efforts pour éviter les gaspillages. Voyons ce qui se passe dans nos fermes. Nous gaspillons de la nourriture pour des raisons esthétiques ‑ les fruits et légumes qui ne sont pas parfaits sont jetés.

PI. Vous pensez que les détaillants refusent des bananes ou des pommes de terre n’ayant pas une forme parfaite ?
TS. Tout à fait. Les fruits et légumes considérés comme « inesthétiques » sont rejetés dans les pays où ils sont cultivés ou dans nos ports. Ces standards esthétiques sont totalement inutiles et il n’existe aucune raison pour qu’il n’y ait pas d’aliments imparfaits sur les rayons des distributeurs.
Si vous regardez ce qui se passe dans nos abattoirs, vous verrez que d’énormes quantités de viande sont gaspillées. Certaines parties ne sont plus utilisées ‑ les abats par exemple ‑ alors qu’elles faisaient partie de notre alimentation par le passé.
Lors de mes recherches, j’ai visité une grosse fabrique de sandwiches. J’ai constaté que pour chaque miche de pain, quatre tranches étaient gaspillées.

PI. S’agissait-il de la croûte ou était-ce pour des raisons d’hygiène ?
TS. Non, pas du tout. Le talon et la première tranche. La demande veut que chaque tranche soit identique aux autres. Elles doivent être absolument identiques. Ce qui veut dire que 17 % de chaque miche de pain est gaspillée. Pensez à la terre utilisée, à l’eau, à l’énergie, au carburant fossile etc., utilisés pour cultiver le blé destiné au pain, et qui ne servent à rien. Cela représente 17 % de la terre et des ressources nécessaires à la production.
Dans un sens le gaspillage fait incontestablement partie de nos systèmes alimentaires.

PI. Vous avez dit qu’il existe des solutions au problème du gaspillage ?
TS. Oui, il y a des solutions et certaines sont plutôt simples. Mais il semble que la situation commence à changer. Certains détaillants ont commencé à stocker davantage de denrées de deuxième choix. Il n’est pas inintéressant de stocker et de vendre des fruits et des légumes imparfaits. Un mouvement se dessine en faveur d’un changement.

PI. Cela se produit-il surtout dans les pays de l’Union européenne ? S’agit-il d’un changement général ?
TS. C’est différent selon les pays. Le problème n’est pas aussi grave partout. En Allemagne, par exemple, il est plus facile qu’en Angleterre d’acheter des sacs de pommes de terre de toutes formes et de toutes tailles. Le fait que ce soit possible dans certains pays montre que nous pourrions tous en faire plus pour changer nos habitudes.
Pour en revenir à la question de savoir quelles quantités nous gaspillons, le problème est qu’il n’y a pas eu assez de recherches faites sur le gaspillage.
J’utilise deux approches. Avant tout une approche empirique afin d’évaluer le gaspillage à chaque étape de la chaîne. Cela implique de regarder dans les poubelles des supermarchés, de découvrir quelle part d’une récolte est abandonnée dans les champs. Mais il existe un autre moyen, qui est ce que nous appelons les bilans nourriture.Ces bilans permettent de connaître les quantités de nourriture existantes dans un pays donné en fonction de la production et du solde exportations/importations. On peut comparer ces quantités avec la nourriture consommée, et la différence entre les deux donnera une idée de ce qui est gaspillé. Les pays riches gaspillent entre 30 et 50 %. Aux États-Unis le gaspillage est de 50 % ; en Europe il représente environ un tiers.

PI. Voilà qui est très choquant. Soyons clairs : le gaspillage dans les pays riches représente entre le tiers et la moitié de la nourriture disponible ?
TS. Oui. Environ la moitié en Amérique du Nord et entre un tiers et la moitié selon les pays d’Europe. Les pays riches gaspillent davantage. Mais si l’on considère la production mondiale totale ‑ alors on peut conclure qu’un tiers de toute la nourriture est gaspillée.

PI. Certains doivent se demander quel mal il y a à jeter de la nourriture…
TS. Dans un monde aux ressources inépuisables, ce ne serait pas un problème. Nous accumulons et jetons plus de nourriture que nous ne pouvons en consommer.
Le principal problème environnemental est l’extension des frontières agricoles. Nous payons les Brésiliens pour qu’ils abattent les forêts d’Amazonie afin de produire plus de nourriture à exporter vers les pays riches où elle est gaspillée. Environ 10 % des gaz à effet de serre proviennent d’une nourriture qui est jetée.
En fait, ce chiffre n’inclut même pas les émissions dues à la déforestation. Si elles étaient incluses, les chiffres atteindraient des niveaux extraordinaires. J’ai calculé les émissions dues à la production de viande en Europe et en Amérique du Nord, et si vous y ajoutez la déforestation, le chiffre pourrait doubler ou augmenter deux cents fois. Considérons la production alimentaire mondiale totale d’une seule année. Si nous, dans le monde occidental, importons de la nourriture de partout dans le monde et que nous en jetons la moitié, alors nous détruisons les ressources alimentaires mondiales. Tous les pays s’approvisionnent sur les mêmes marchés internationaux.

PI. Quel effet cela a-t-il au plan international si nous jetons autant de nourriture ?
TS. Puisque nous achetons tous sur les mêmes marchés, c’est comme si nous volions la nourriture sur les rayons des marchés mondiaux.
J’étais au Pakistan en 2008, en pleine crise alimentaire. Les prix étaient en hausse à cause de la baisse de l’offre de denrées. Les Pakistanais, qui auparavant arrivaient plus ou moins à acheter suffisamment de nourriture, devaient s’en passer ou arrivaient tout juste à se nourrir. Cette année-là, ils ont importé du blé provenant d’Australie. C’est ce même pays qui nous fournit une partie de notre blé. J’ai appris entre temps que les réserves des pays riches débordaient de millions de tonnes de bonne nourriture ‑ en grande partie du blé sous forme de pain. Nous leur avons littéralement pris cette nourriture parce que nous avons les moyens de payer un prix plus élevé. Nous prenons une nourriture que nous n’allons même pas manger.

PI. Le gaspillage est-il un problème spécifiquement urbain ?
TS. Je souhaiterais que nous puissions le limiter à cela, mais le fait est que l’homo sapiens est devenu avant tout un citadin. Aujourd’hui davantage de gens qu’auparavant vivent dans des villes. Nous vivons plus loin des sources de nourriture. Les supermarchés font que nous oublions facilement la façon dont la nourriture est produite. Nous ne voyons pas le processus de production de la nourriture, ne la connaissons et ne la respectons pas. C’est pourquoi nous ne l’apprécions pas. Il est très difficile, quand on est confronté à cette pléthore d’abondance infinie, de se souvenir que tout cela est cultivé sur une planète dont les ressources ne sont pas infinies. Nous en abusons sans nécessité, et non seulement nous portons atteinte à la planète, mais nous mettons aussi en péril les futures générations et leur capacité de produire suffisamment de nourriture pour vivre.

PI. Pourquoi les supermarchés stockent-ils trop d’aliments ?
TS. Premièrement, il est difficile de prévoir la demande ‑ ils sont donc obligés d’avoir des réserves bien remplies. Ils doivent pouvoir répondre à la demande des consommateurs. Mais même dans ce cas leurs stocks dépassent la demande parce qu’ils pensent que les clients aiment voir des rayons bien remplis. Cela leur donne l’illusion de l’abondance ‑ c’est comme pour les décorations de Noël. C’est là, je pense, que se révèle l’étendue du gaspillage scandaleux. Peut-être que les gens aiment voir des rayons bien remplis, mais serait-ce le cas s’ils pouvaient voir tout ce qui est jeté ? Aimeraient-ils cela s’ils savaient que les poubelles vont être remplies de denrées en parfait état ? Nous ne voyons pas les poubelles.
Les supermarchés peuvent faire certaines choses pour éviter d’avoir à jeter les excédents. Ils peuvent baisser les prix afin que les clients achètent plus. Et à la limite, quand toutes les autres mesures ont été prises, ils peuvent donner les surplus à des œuvres caritatives.

PI. Je pense que c’est plutôt le cas aux Etats-Unis ?
TS. Oui, les Etats-Unis disposent du plus vaste réseau de redistribution. C’est aussi assez bien développé dans d’autres pays. En Angleterre, nous avons des organisations caritatives qui en font autant. La plupart des supermarchés ont à présent des liens avec ce genre d’organisation. Mais la nourriture qui va à ces organisations ne représente qu’une faible fraction de celle qui est jetée. Au cours de ces dernières années, le nombre de ces organisations a fortement augmenté. Les énormes quantités de surplus qui sont loin d’avoir atteint la date limite de vente peuvent être distribuées aux organisations caritatives.

PI. Le gaspillage de nourriture a-t-il augmenté au cours des vingt dernières années ?
TS. Absolument. Mais il est évident que la récession a rendu les gens plus conscients.

PI. Existe-il quelques solutions ?
TS. Cela commence par chacun de nous. Nous pouvons faire des choses simples comme de préparer des listes de courses et de s’y tenir afin de ne pas succomber à la pression commerciale nous incitant à acheter ce dont nous n’avons pas besoin.
Nous pouvons aussi exercer des pressions sur les détaillants et sur nos politiciens. Je pense que c’est le moyen le plus efficace que nous ayons individuellement pour provoquer un changement.
Les supermarchés répondent à la pression des clients. S’ils se rendent compte qu’il y a une forte demande contre le gaspillage, aussi bien dans leurs magasins que le long de la chaîne de production, ils cesseront de le faire.
En ce qui concerne les accords mondiaux, l’une des choses les plus aisées que les pays riches peuvent faire est de concentrer sur l’agriculture leur aide aux pays pauvres.
Nous pouvons décider d’éviter de jeter de la nourriture ‑ non seulement parce que cela coûte cher, mais pour d’autres raisons : la nourriture n’est pas une simple valeur financière ; elle implique l’utilisation de ressources que nous ne devrions pas gaspiller pour préserver l’environnement et par esprit de justice envers les autres populations du monde

Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Entretien ()