Pollués avant de naître

Partage international no 253septembre 2009

par Céleste Perron

Perchlorate, diphénylethers polybromés (PBDE), acide perfluorooctanoïque (PFOA) font partie de la longue liste de produits chimiques trouvés par l’ONG environnementale de Washington Environmental Working Group (EWG) dans le sang de dix Etasuniens. On pourrait penser qu’il s’agit de gens ayant travaillé dans des usines de produits chimiques, ou vécu près d’une décharge de produits toxiques, ou de personnes âgées ayant accumulé ces substances au fil des ans. Mais en réalité, le sang a été prélevé sur les cordons ombilicaux de dix nourrissons choisis au hasard et nés en 2004.

L’étude montre que les enfants d’aujourd’hui commencent leur vie « pré-pollués » par les toxines contenues dans l’environnement d’une manière que n’ont pas connue les générations précédentes. Cette découverte a été faite dans le cadre du « Projet 10 Etasuniens », mis en place par EWG pour rechercher la présence de 413 produits chimiques dans le sang du cordon ombilical, tel que des pesticides, des plastifiants et des métaux utilisés dans l’industrie et les biens de consommations. « Nous avons trouvé en moyenne 200 de ces substances dans chaque nourrisson, une moyenne dont aucun ne s’est éloigné de beaucoup (en plus ou en moins), ce qui permet de se poser des questions sur ce qui arrive à nos bébés en général, commente Anila Jacob, scientifique à EWG. On a beau avoir ancré en nous depuis longtemps l’idée que le placenta protège le fœtus de tout ce qui circule dans le sang de la mère, on s’est aperçu depuis quelques dizaines d’années que ce n’est pas le cas, bien au contraire. »

Conséquence logique, avant leur premier cri, les bébés d’aujourd’hui sont saturés des produits que leurs mères absorbent par l’air, la nourriture, l’eau, les produits sanitaires et les substances responsables de troubles de la mémoire, pour ne pas mentionner les malformations congénitales, les altérations de comportements, la baisse de la fertilité spermatique, et le cancer. Le PFOA, élément essentiel dans les ustensiles non attachants (genre tefal) et les tissus résistants à l’acier et à l’eau ou ceux étanches utilisés pour les vêtements et les meubles, a des effets cancérigènes, et semble lié à l’infertilité et aux problèmes d’accouchement et de malformations natales.

Voici un petit échantillon de ces produits et de leurs méfaits sur le corps humain. Le perchlorate, sous-produit du carburant des fusées, contamine la nourriture et l’eau de boisson et s’avère avoir des répercussions négatives sur l’hormone thyroïdienne chez les femmes et les enfants, hormone qui joue un rôle clé dans le développement cérébral. L’expérimentation animale a montré que le PBDE (retardataire de flamme), utilisé dans les meubles, les matelas, les intérieurs de voiture et nombre d’appareils électroniques, est à l’origine d’une longue liste de pathologies, dont les problèmes d’apprentissage et de mémoire, les malformations fœtales, les altérations du comportement, pour ne pas parler d’une diminution de fertilité du sperme et du cancer. Quant au PFOA, ingrédient omniprésent dans les ustensiles de cuisines non-attachants, les tissus étanches et résistants aux taches, utilisés dans la confection de vêtements et les meubles, des expériences ont montré son côté cancérigène ainsi que son lien avec l’infertilité et les malformations de naissance. On estime qu’il est présent dans 96 % de la population mondiale, y compris chez les ours polaires du cercle arctique.

  1. Jacob note que, tandis que les études passées avaient démontré la présence dans les cordons de produits individuels, « c’est la première fois qu’on a pu mettre en évidence la présence d’autant de substances toxiques à la fois, ce qu’on appelle une « exposition concomitante ». On a bien réuni quelques informations sur les effets de produits singuliers, mais on n’a aucune idée de ceux qu’ils pourraient avoir ensemble. »

Sur les produits trouvés dans le corps des bébés, 134 sont cancérigènes, 151 produisent des anomalies congénitales, 154 des perturbations hormonales, 186 ont une incidence directe sur la fertilité, 130 sur le système immunitaire et 158 ont des conséquences neurotoxiques (nombre de ces produits tombant souvent dans plusieurs catégories pathologiques à la fois). « Nous sommes incapables de dire que l’exposition au produit A conduit au cancer B, car cela ne faisait pas partie de notre projet de recherche, précise Jacob. Par contre, nous savons qu’il existe une augmentation dans la variété et le nombre des problèmes de santé publique, et nous soupçonnons que l’exposition aux produits toxiques n’y est pas étrangère. »

Voici une liste succincte des questions de santé aux Etats-Unis que EWG et d’autres spécialistes en santé environnementale ont mis en évidence et qui pourraient être liés à cette exposition chimique :

– le cancer du cerveau chez l’enfant a augmenté de 40 % entre 1973 et 1994 ;

– la leucémie lymphocytaire aiguë s’est accrue de 62 % entre 1973 et 1999 ;

– un enfant sur 150 souffre aujourd’hui d’une forme ou d’une autre d’autisme ;

– une femme sur 7 est atteinte d’un cancer du sein ;

– un nouveau-né sur 125 est affecté d’une déformation du pénis (hypospadias), un chiffre qui a doublé entre 1968 et 1993 ;

– augmentation générale de l’infertilité ;

– précocité croissante dans l’apparition des signes liés à la puberté chez les filles (taille des seins, etc.).

Vu cette situation alarmante, et le rôle que pourrait y tenir les produits toxiques, on pourrait croire que le gouvernement américain se montrerait plus actif pour mieux cerner leur degré de toxicité, mais il semble tout simplement s’en laver les mains. Sa seule initiative a été de faire passer en 1976 une vague loi portant sur la régulation des produits chimiques, intitulée the Toxic Substances Control Act (loi sur le contrôle des substances toxiques, TCSA). Cette loi ne requiert aucune étude sur l’impact sanitaire de ces produits avant leur mise sur le marché – effarant, quand on sait que seules 120 études sont programmées sur les nouveaux pesticides ! Résultat inévitable, évidemment, 80 % des nouveaux produits chimiques reçoivent en trois semaines chrono leur autorisation de mise sur le marché par l’Agence de protection de l’environnement US (EPA). Celle-ci a déjà accordé son feu vert à 62 000 substances sans autre examen, n’étant revenue sur sa décision que pour 200 d’entre elles. Illustration plus qu’éclairante du manque de sérieux de ce système de contrôle : seuls cinq produits ont été interdits depuis l’entrée en vigueur de cette loi, en 1976, et l’EPA n’a même pas été en mesure d’interdire l’amiante, condamnée par la loi !

Face à cette situation, EWG a décidé de pousser la pression à son maximum pour faire passer un projet de loi au Congrès sous le nom de Kid-Safe Chemicals Act (loi pour la protection des enfants contre les produits toxiques), afin d’obliger les autorités à s’assurer du caractère non toxique de toute substance utilisée pour les produits destinés aux enfants et aux populations vulnérables, ainsi que pour toutes celles en usage aujourd’hui et éventuellement dangereuses, quitte à les interdire à titre du principe de précaution.

Ce projet a été présenté en 2008 par Frank Lautenberg, sénateur du New Jersey, et les représentants de Californie Henry Waxman et Hilda Solis. Même si ce projet de loi n’a pas été soumis au vote durant la session parlementaire, « nous avons bon espoir, déclare A. Jacob, qu’il le soit avant la fin de l’année (2009) ». Pour les avocats, qui font montre d’un optimisme plus prudent, ce projet a d’autant plus de chances de passer maintenant que les démocrates contrôlent les deux assemblées et sont aux commandes à la Maison Blanche.

L’Union européenne est, sur cette question, très en avance sur les Etats-Unis. Elle a, en effet, créé en 2005 un ensemble de règles appelé REACH (Enregistrement, Evaluation et Autorisation des substances chimiques), qui est entré en vigueur en 2007 en dépit des vociférations de l’Administration Bush et de l’industrie chimique américaine. Selon cet accord européen, toute substance manufacturée ou importée en Europe en quantité significative doit faire l’objet d’une évaluation quant à sa toxicité ou non en matière de santé humaine (« principe de précaution ») et les coûts de cette vérification sont à la charge du producteur ou de l’importateur. Il fait également obligation de créer une liste « des produits chimiques hautement sensibles », dont les industriels se verront interdire l’usage sauf autorisation spéciale, et qui devront être remplacés par des produits alternatifs moins dangereux. Même s’il est loin d’être parfait – il fera l’objet d’une révision dans une dizaine d’années – les écologistes ont considéré REACH comme une victoire importante.

Mais l’aspect de REACH qui pourrait avoir à terme le plus d’impact au niveau planétaire, c’est qu’il mettra à la disposition de tous les citoyens cette information sur ces substances potentiellement toxiques. Selon un article paru dans The Washington Post du 12 juin 2008, « grâce à la Toile, les données disponibles sur les produits à risques seront accessibles pour la première fois aux consommateurs, aux législateurs et aux plaignants potentiels de la planète. Jusqu’à maintenant, une bonne partie de cette information n’existait pas, ou était soigneusement tenue secrète par les entreprises. » Armés de cette information de plus en plus détaillée sur les effets sanitaires des produits chimiques courants, les consommateurs pourront se servir de leur porte-monnaie pour amener le changement, que leurs gouvernements agissent ou non.

Le pouvoir du consommateur apparaît on ne peut plus clairement dans le cas du Bisphénol-A (BPA), composé chimique présent dans les plastiques durs tels que les biberons ou le revêtement des casseroles en étain et en aluminium. Face à l’accumulation de preuves mettant en évidence des liens entre le BPA et la pré-puberté, le cancer du sein, les troubles de la prostate et du comportement, le Canada a annoncé en avril 2008 qu’il interdisait l’utilisation de produits chimiques pour les biberons et l’ensemble des matériaux d’emballage contenant des objets destinés aux enfants. De même, un nombre croissant de fabricants de biberons étasuniens ont pris l’initiative de retirer le BPA de leurs produits. Wal-Mart [la principale chaîne de magasins américains] a elle aussi annoncé qu’elle cesserait de proposer des biberons contenant du BPA dès début 2009, contre des bouteilles en verre. Quant à Coca-Cola et aux autres marques d’aliments et de boissons en conserve, la pression devient telle qu’ils devraient bientôt suivre le mouvement.

EWG emploie tous les moyens à sa disposition pour faire déboucher son combat, allant du militantisme des associations de consommateurs à la publication de guides à l’intention de ces derniers, portant notamment sur les produits cosmétiques, les biberons, les crèmes solaires, etc. Mais pour A. Jacob, rien de sérieux ne se passera tant que le gouvernement n’aura pas conscience du problème et pris les mesures législatives et institutionnelles qui garantiront un contrôle optimal de l’utilisation des substances chimiques.

Informations : ewg.org

Auteur : Céleste Perron, journaliste
Thématiques : Sciences et santé, environnement, politique
Rubrique : Divers ()