Partage international no 225 – mai 2007
Interview de Howard Zinn par Jason Francis
Né en 1922 à Brooklyn, Howard Zinn est une des figures de proue des combats pour la paix et la justice sociale dans son pays. Dramaturge, politologue et historien de renommée internationale, il a écrit de nombreux ouvrages, dont A People’s History of the United States : 1492-Present (Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours). Jason Francis l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Vous avez déclaré que l’avenir des Etats-Unis est étroitement lié à la connaissance de leur histoire par les Américains, et que leur côté va-t-en guerre s’explique par leur « inculture historique ». Quelles seraient les leçons que nous devrions apprendre de l’histoire, tant nationale qu’internationale ?
Howard Zinn : Les Américains ont avant tout besoin de connaître l’histoire de leur politique étrangère. Ils doivent en particulier savoir qu’elle a été marquée dès ses tous débuts par son expansionnisme : de la Révolution américaine à la « conquête l’Ouest » au XIXe siècle qui, par une série de massacres qu’on qualifierait aujourd’hui de nettoyages ethniques, a expulsé les peuples natifs de leurs terres ancestrales pour les acculer dans des zones de plus en plus réduites. Tout cela est à peine mentionné dans les livres d’histoire, qui ramènent notre relation avec les Indiens à quelques épisodes hollywoodiens, comme la défaite de Custer à Little Big Horn et Pocahontas. Ils passent sous silence ce processus très complexe d’anéantissement et d’expulsion dont ils furent victimes. siècle qui, par une série de massacres qu’on qualifierait aujourd’hui de nettoyages ethniques, a expulsé les peuples natifs de leurs terres ancestrales pour les acculer dans des zones de plus en plus réduites. Tout cela est à peine mentionné dans les livres d’histoire, qui ramènent notre relation avec les Indiens à quelques épisodes hollywoodiens, comme la défaite de Custer à Little Big Horn et Pocahontas. Ils passent sous silence ce processus très complexe d’anéantissement et d’expulsion dont ils furent victimes.
Cet expansionnisme s’est étendu ensuite outre-mer en 1898, aux dépens de l’Espagne qui dut nous céder Cuba, Puerto Rico et les Philippines ; puis, s’est poursuivi dans les années 1920, sous la forme de séries continuelles d’interventions des Marines en Amérique centrale et des longues occupations de Haïti et de la République dominicaine. Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis, devenus première puissance mondiale, ont supplanté les anciennes puissances coloniales – Grande Bretagne, Pays-Bas et France – s’assurant du même coup des ressources pétrolières de la planète. Depuis, nous menons guerre après guerre : Corée, Vietnam, Grenade, Panama, Afghanistan et Irak… Il est essentiel de prendre conscience que nous n’avons apporté la démocratie à aucun de ces pays que nous avons occupés.
Le peuple américain, s’il avait mieux connu son histoire, aurait davantage été en mesure de résister aux pressions du président Bush pour lancer sa guerre contre le terrorisme et imposer la démocratie au Moyen-Orient après le 11 septembre 2001. Il aurait beaucoup rabattu de ses prétentions à apporter la liberté et la démocratie à d’autres parties du monde.
Notre histoire comporte d’autres leçons tout aussi essentielles : la lutte des classes, l’emprise qu’exerce depuis notre Constitution le monde des affaires sur notre vie politique. Ce sont les intérêts économiques qui contrôlent en grande partie le gouvernement, s’en servant notamment pour contrer le mouvement syndical et briser les grèves. D’où la longue et dure histoire des luttes ouvrières menées pour arracher au patronat et à l’Administration un certain nombre de droits fondamentaux, comme la journée de 8 heures, les assurances contre les accidents du travail et un niveau de vie décent.
La prise de conscience de cette lutte des classes, est essentielle pour nous aider à comprendre que les combats politiques sont, en définitive, des combats économiques. Que la domination des deux partis [républicain et démocrate] vient de ce qu’ils sont étroitement liés aux intérêts des multinationales. Et que cette domination du système bipartisan ne fait que refléter celle des intérêts financiers sur ceux du peuple américain.
PI. En dehors de cette tendance marquée à l’expansionnisme, notre Histoire nous donne-t-elle des exemples où, par notre union, nous avons pu vaincre cette collusion apparemment invincible entre les pouvoirs politique et économique ?
HZ. C’est un des rôles majeurs de la réflexion sur l’Histoire, que de montrer, non seulement comment nous nous sommes retrouvés plongés dans des guerres, désastreuses pour nous et bien d’autres peuples, mais aussi comment le peuple américain a su résister à cette collusion. De montrer qu’il est possible aux citoyens, à certains moments de leur histoire, de s’unir et de se mobiliser collectivement pour défaire l’alliance entre le gouvernement et les multinationales.
L’histoire du mouvement ouvrier n’est pas uniquement celle d’une défaite. C’est une histoire de luttes enthousiastes des classes laborieuses pour obtenir, entre autres choses, le droit de créer des syndicats, bref, de se défendre face aux corporations. Une histoire montrant qu’il est possible de faire échec à des entreprises extrêmement puissantes et apparemment invulnérables, comme l’étaient les General Motors, Ford et US Steel des années 1930, qui paraissaient imperméables à tout changement. En dépit de toutes leurs rodomontades, elles durent finalement céder devant la détermination des organisations syndicales et les grèves.
Notre Histoire nous a également appris que les Noirs de ce pays ont été en mesure, à plusieurs reprises, de s’organiser pour apporter des changements radicaux à leur situation dans la société. Je pense au mouvement anti-esclavagiste qui, bien qu’il ait mis plus de trente ans à se développer, entre les années 1830 et 1860, a cependant réussi à forcer Lincoln et le Congrès à affranchir les esclaves, totalement ou partiellement. Partiellement, du fait de la persistance de l’apartheid dans le Sud, jusqu’à ce que, dans les années 1950 et 1960, des gens, eux aussi au pouvoir en apparence dérisoire, fassent une nouvelle fois la preuve, au risque de la prison, voire de leur vie, qu’ensemble, on peut changer les choses. Rappelez-vous cet immense mouvement de désobéissance civile – le boycott des bus de Montgomery, les sit-ins, les marches de la liberté… Le résultat en fut tout simplement miraculeux.
Nous avons vu, pendant la guerre du Vietnam, comment une opposition au départ apparemment minuscule a pu se transformer en un vaste mouvement, qui a forcé la première puissance militaire de la planète à céder et à se retirer de ce pays, en dépit des déclarations belliqueuses qu’elles n’avait cessé de multiplier.
Nous avons connu aussi d’autres victoires collectives. Celles du mouvement féministe, dans les années 1960-1970, qui a introduit dans ce pays une nouvelle conscience de l’égalité sexuelle ; celle des handicapés, également, qui, par leur union, ont réussi à arracher à l’Administration la reconnaissance de certains droits. L’histoire de ce pays est riche de ces exemples où l’union de citoyens a été capable de mettre en échec le pouvoir gigantesque du complexe politico-économique.
PI. Voyez-vous quelque chose d’analogue aujourd’hui en ce qui concerne l’Afghanistan et l’Irak ?
HZ. C’est encore trop récent ; rien n’a encore véritablement démarré. Si l’on considère les mouvements dont nous venons de parler à leurs tout débuts, on constate qu’ils ressemblaient d’une certaine manière au mouvement anti-guerre actuel. Tout se passe comme si, aujourd’hui, les citoyens commençaient à élever la voix, mais sans avoir pour le moment réussi à infléchir la politique. Regardez par exemple l’opposition à la guerre du Vietnam en 1967-68 : personne n’aurait pensé alors qu’elle obtiendrait les résultats qu’elle a obtenus..
Aujourd’hui, malheureusement, après quatre ans de guerre en Irak, tout ce qu’ont pu obtenir les opposants, c’est le vote pitoyable par les Démocrates d’un calendrier de retrait ! Ce qui fait que nous en avons encore pour un ou deux ans à rester là-bas, et que, pendant ce temps, le gouvernement va continuer à augmenter son budget de guerre. Le mouvement d’opposition grandit, aujourd’hui, c’est évident. Mais il n’est pas encore assez puissant pour imposer un changement de politique.
PI. De quelle manière votre participation à la Seconde Guerre mondiale dans l’armée de l’air a-t-elle contribué à former votre engagement pacifiste ?
HZ. Ce n’est que bien après la fin de la guerre que j’ai commencé à y réfléchir, et à voir à quel point elle avait corrompu mon esprit, le mien et les autres. Il ne pouvait guère en être autrement, dans la mesure où la guerre piège les belligérants dans une sorte de mentalité grégaire, un état second qui les empêchent de s’interroger sur les évènements en cours, de se poser des questions. Ce qui les conduit à commettre des atrocités, comme ces bombardements de populations civiles – auxquels j’ai parfois pris part. Ayant échappé à la prison militaire, je me suis alors retourné sur mon passé et me suis mis à penser par moi-même. Sur Hiroshima et Nagasaki, et sur mes propres expériences. J’ai regardé le monde autour de moi et constaté que même une guerre dite « bonne » ne l’avait en rien changé véritablement, en dépit de ses 50 millions de victimes. J’en ai conclu que toute guerre est futile, et inacceptable.
PI. Vous écrivez qu’« au cœur des actes de terrorisme les plus innommables, les plus injustifiables, se trouvent toujours un sentiment d’injustice, des griefs ressentis à juste titre par des millions de gens qui ne versent pas eux-mêmes dans le terrorisme, mais des rangs desquels surgit une violence désespérée ». Quels sont ces griefs ?
HZ. Le grief, par exemple, qui se trouve derrière les actes de terrorisme – que ce soit ceux du 11 Septembre ou les attentats-suicides du Moyen-Orient, c’est la révolte contre l’occupation. Robert Pape, politologue à l’université de Chicago, a étudié les attentats-suicides, les actes de terrorisme commis sur une période de vingt ans sur la planète, soit environ 180. Il a découvert que leur commun dénominateur n’était pas le fanatisme religieux, mais, que ce soit en Irlande du Nord, au Sri Lanka ou dans les Territoires palestiniens, le ressentiment contre une occupation étrangère.
Si nous comprenions cela, aux Etats-Unis, nous cesserions de soutenir l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza, celle de l’Afghanistan et de l’Irak, ou le maintien de nos bases militaires à l’étranger. Il est de suprême importance de comprendre que le terrorisme plonge ses racines dans le sentiment de révolte de millions et de millions de gens, qui pousse une petite partie d’entre eux à des actes fanatiques.
PI. Il y a eu depuis quelques temps de nombreux mouvements sociaux dans le monde, que ce soit les populations indigènes et pauvres de plusieurs pays d’Amérique latine qui ont porté des socialistes au pouvoir, les manifestations internationales contre la politique économique de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou l’opposition naissante à la politique américaine au Moyen-Orient, dont nous venons de parler. Ont-ils des points communs ?
HZ. Sans aucun doute. Il est très important de savoir que les gens, quels que soient leurs pays, partagent et sont unis par des intérêts qui, dans le même temps, les séparent de leurs gouvernants. Nous vivons dans un monde divisé par le nationalisme et les frontières nationales. Ces frontières créent une unité factice entre les gens qui s’y trouvent, en ce que, quel que soit le pays, elle ne correspond à aucune communauté d’intérêt entre un peuple et ses élites.
Il existe un intérêt commun entre les peuples de la planète, à savoir leur désir de vivre en paix, dans l’égalité économique, et leur volonté de régler les problèmes. Cet intérêt que nous partageons transcende les frontières ; il se manifeste de temps en temps, comme le 15 février 2003, quand 10 millions de personnes dans le monde ont manifesté contre la guerre que les Etats-Unis s’apprêtaient à lancer contre l’Irak.
Il apparaît également dans l’immense succès des Forums sociaux mondiaux qui ont chacun réuni des dizaines de milliers de participants, venus des quatre coins de la planète déclarer qu’« un autre monde est possible ». Ce que vous avez dit est absolument vrai : il existe une sorte d’internationalisme. Encore embryonnaire, certes. Mais je crois que c’est sur lui que repose l’espoir du monde.
PI. Faudrait-il instaurer un code de conduite universel, que ce soit aux niveaux individuel ou collectif ?
HZ. Oui, il faudrait reconnaître au niveau international un code de conduite commun. On peut d’ailleurs le trouver dans la Déclaration universelle des Droits de l’homme, adoptée par les Nations unies. Elle proclame que tout être humain a droit à la nourriture, à un logement, à la santé et à l’éducation, ainsi qu’à vivre en paix. Chaque homme, sur la planète, devrait se voir garanti un certain niveau de vie de base ; les richesses de notre monde le permettent. Le problème vient de ce qu’on les a gaspillées, mal distribuées. Tous le monde devrait jouir des droits fondamentaux, y compris la liberté d’expression et celle de la presse, la liberté d’association et celle de communiquer les uns avec les autres sur un pied d’égalité, afin d’empêcher quelques-uns de faire la loi dans les médias.
PI. Qu’avons-nous besoin de changer, dans notre conscience collective, pour instaurer une liberté et une justice authentiques et honnêtes, sans lesquelles il ne saurait y avoir de paix durable ?
HZ. Il faudrait en premier lieu rejeter le nationalisme, la notion même de frontières nationales, de visas, de passeport et de quotas d’immigration. Rejeter l’idée que le monde puisse être divisé en 100 ou 200 lieux différents, chacun animé par un sentiment de xénophobie à l’égard des habitants des autres territoires. Ce qu’il faut, c’est refuser le nationalisme et affirmer un esprit de solidarité à l’échelle du monde. C’est là un changement radical dans nos façons de penser.
Il faudrait également refuser de considérer la violence comme un mode de solution des problèmes, et affirmer au contraire que, quels qu’ils soient, qu’il s’agisse d’une tyrannie ou de toute autre forme d’injustice, la force, la violence ou la guerre ne sauraient en aucun cas y apporter de solutions. Et qu’il nous faut donc essayer de faire œuvre d’imagination.
PI. Vous avez déclaré qu’à trop se fixer sur la critique de la guerre contre le terrorisme, on court le risque d’en être soi-même victime dans la mesure où cela nous détourne d’une idée qui pourrait nous unir aussi sûrement que la peur du terrorisme. Quelle est cette idée ?
HZ. Cette idée qui nous unit, c’est la reconnaissance du fait que la violence, la guerre, le militarisme ne sauraient régler aucun des problèmes du monde. C’est la prise de conscience que nous devons, au contraire, y renoncer une bonne fois pour toutes et utiliser les richesses de la planète pour aider les pauvres et les démunis, leur donner les soins et l’éducation dont ils ont besoin et auxquels ils ont droit, ainsi qu’un endroit où vivre. C’est cette idée d’un intérêt commun, cette idée de renoncer à la guerre pour, au contraire, employer tous ensemble les ressources immenses qu’on y a jusque-là engouffrées pour sauver les vies de milliards d’humains qui meurent aujourd’hui de maladie et de faim. C’est cette idée fondamentale qui peut nous unir.
