Semer les graines de la paix

Partage international no 221février 2007

Interview de Janet Wallach par Jason Francis

Graines de paix (Seeds of peace) est une ONG américaine, qui organise des rencontres entre jeunes de différentes zones de conflit de la planète. Fondée par John Wallach en 1993, elle a commencé par réunir 46 jeunes égyptiens, israéliens et palestiniens, pour leur apprendre la confiance et en faire des agents de paix et de réconciliation dans leurs communautés respectives. Le projet a rapidement pris de l’ampleur. Il compte aujourd’hui plus de 3 000 membres venus de presque toutes les régions du monde (Moyen-Orient, Balkans, Asie du Sud et Etats-Unis). La présidente actuelle de l’organisation, Janet Wallach, explique son projet à Jason Francis pour Partage international.

Partage international : Comment un jeune rejoint-il Graines de paix ?
Janet Wallach : Dans la plupart des pays, nous sélectionnons des jeunes dans les écoles, généralement après un entretien, et sur la base de certaines conditions : ils doivent avoir entre 14 et 16 ans, parler anglais, être très impliqués dans la vie de leur école et de leur communauté et, enfin, être désireux de rencontrer des ados de « l’autre camp ». Une fois acceptés, nous les invitons à rejoindre leur délégation nationale et à passer trois semaines dans notre camp du Maine (E.-U.).
Ce séjour constitue pour eux une expérience particulièrement forte et stimulante, puisqu’ils doivent partager avec leurs « ennemis » les mêmes cabanes, les mêmes terrains de sport, leurs repas, et participer ensemble aux 90 minutes quotidiennes de séance de dialogue. Tout cela vise à aider chacun d’entre eux à connaître l’autre et, par conséquent, à se connaître lui-même. En fait, nous les invitons à entreprendre une véritable transformation personnelle, une transformation qui a un profond effet sur tous les participants – campeurs, conseillers, animateurs, chefs de délégation…

PI. Près de 20 pays participent à ce programme. Comment arrivez-vous à organiser les rapports entre autant d’identités nationales différentes ?
JW. Au camp [du Maine], nous regroupons les ados par régions de conflit. Par exemple, des dortoirs sont réservés aux Arabes et aux Israéliens, d’autres aux Indiens et aux Pakistanais. Idem pour les séances de dialogue. Mais le sport, comme les autres activités, réunit tout le monde indifféremment. Le sommet de l’été, ce sont les Jeux de Couleur, le camp se transformant en village olympique, où tous les participants forment deux équipes multinationales, les Verts et les Bleus, qui vont se mesurer dans toutes les activités communes. Le but est d’encourager la formation d’un esprit de coopération qui soit au-dessus des identités nationales et régionales. Preuve de notre succès, beaucoup de nos jeunes signent leurs courriels de la couleur de leur équipe. Puis cette session d’été s’achève sur une grande fête, où chacun affirme sa volonté d’être une Graine.

PI. Ce camp change-t-il les jeunes ?
JW. Certains ados viennent au camp par curiosité, pour voir de près leurs « ennemis ». D’autres parce qu’ils sont en colère, blessés, frustrés, angoissés, et qu’ils veulent le faire savoir à leurs ennemis. C’est sur ces derniers que le camp a le plus d’effet. Il n’y a rien de tel que de connaître « ceux d’en face » et de s’apercevoir que votre pire ennemi est quelqu’un comme vous pour vous ouvrir les yeux, vous pousser à reconsidérer vos façons de voir et à approfondir votre connaissance de vous-même. Comme l’a bien dit un de nos ados : « Il faut se faire la guerre à soi-même avant de pouvoir faire la paix avec son ennemi. »
Beaucoup de participants éprouvent bien plus de difficultés à rentrer chez eux qu’à venir au camp. Ceux qu’ils retrouvent ne sont pas passés par les changements radicaux qu’ils ont connus, ils ressentent une sorte de décalage avec leurs amis et leurs familles, et même avec leurs professeurs. Nos équipes sont là, sur le terrain, pour les aider et les soutenir. En leur donnant, par exemple, la possibilité de parler entre eux de ces problèmes, que ce soit par courriels, dans des ateliers ou des forums, par des rencontres avec leurs parents et avec des responsables de délégations.
Nous les encourageons aussi à s’engager résolument dans des activités de service, ce qui contribuera à asseoir leur crédibilité dans leurs communautés. Il est essentiel qu’ils montrent concrètement leurs capacités de confiance, de respect et de tolérance à l’égard des gens de leur entourage avant de les exhorter à manifester ces valeurs dans leurs relations avec leurs « ennemis ».

L’avis des jeunes

« Nous venons au camp pour voir à quoi cela ressemble de vivre en paix. Ce n’est pas un idéalisme de jeune. Nous n’avons pas le choix. C’est soit la coexistence, soit la non-existence. » Tamer, Palestine

« Graines de paix m’a appris qu’une paix durable ne peut émerger que des relations entre les gens. » Noa, Israël

PI. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la Conférence internationale de la jeunesse que vous organisez pour les anciens élèves de Graines de Paix ?
JW. Nous pensons qu’il est important de faire travailler ensemble nos anciens élèves sur des projets plus larges. En 1998, nous avons tenu la Conférence Villars, en Suisse, où 120 de nos diplômés ont passé quelques matinées avec des leaders mondiaux comme Shimon Peres, la reine Noor de Jordanie et Hillary Clinton. Le reste du temps fut consacré à l’élaboration d’un accord de paix israélo-palestinien, en se centrant plus particulièrement sur les questions les plus épineuses, comme celle de l’eau, des réfugiés et de Jérusalem.
D’autres conférences ont eu pour thèmes les causes de la terreur et de la haine, la jeunesse et les médias, la formation à l’animation sociopolitique. Elles ont donné à nos jeunes l’occasion d’exprimer leurs sentiments et de s’engager dans des actions résolument positives.

PI. Votre ONG bénéficie-t-elle de soutiens ?
JW. Nous avons eu la chance de bénéficier du soutien du président des Etats-Unis, du secrétaire d’Etat, de quelques-uns des principaux responsables des pays où se trouvent nos délégations étrangères, ainsi que du monde des affaires et de la société civile. C’est une marque de crédibilité extraordinaire pour notre travail, que peu d’organisations comme la nôtre partagent. En 1993, lors de notre premier camp d’été, Graines de paix a été invité à assister, à la Maison blanche, à la cérémonie de signature entre Isaac Rabin et Yasser Arafat. Le président Clinton, lors de son discours, a souligné l’importance de notre initiative. Nous avons, depuis, toujours eu le soutien de l’Administration, indépendamment des alternances.

PI. Graines de paix a lancé un programme visant à favoriser la communication et la compréhension entre les jeunesses des Etats-Unis et des nations du Moyen-Orient. Que pouvez-vous nous dire sur cette nouvelle initiative ?
JW. Après le 11 septembre, nous avons lancé Au-delà des Frontières (Beyond Borders), avec pour but de réunir les jeunes arabes et américains. Malgré le succès de cette initiative, nous n’avons pas reçu les fonds nécessaires pour l’élargir tout en continuant les activités principales de Graines de paix – qui travaille aussi, je vous le rappelle, à faire se rencontrer des jeunes de ces deux régions du monde.

PI. Comment l’expérience engrangée par les jeunes lors de leur travail avec Graines de paix se traduit-elle sur le terrain, de retour chez eux ?
JW. Nos équipes d’encadrement suivent de près nos jeunes une fois de retour chez eux, et les soutiennent par des ateliers, des séminaires, et en organisant des classes, des réunions… D’anciens membres participent aujourd’hui à ce soutien en assurant le fonctionnement de programmes divers, d’autres servent de médiateurs professionnels. Nous avons aussi des équipes présentes sur les campus américains pour aider nos jeunes qui s’y trouvent à lancer des projets. Nous en avons réuni 46, en novembre 2006, notamment pour discuter d’initiatives dans le domaine des rapports interreligieux.

PI. Votre première initiative, en 1993, concernait, vous l’avez dit, le conflit israélo-arabe. Aujourd’hui, d’anciens membres palestiniens et israéliens de Graines de Paix se rencontrent chaque semaine dans le cadre du Programme avancé de coexistence. D’autres aident les plus jeunes à acquérir les techniques d’animation de groupe pour faciliter la construction d’un climat de confiance. Ce conflit du Moyen-Orient est-il le plus difficile de ceux dans lesquels vous intervenez ?
JW. Il l’est probablement pour beaucoup de responsables politiques. De plus, il est à la source d’une bonne part de la colère et du désespoir que ressent une grande partie de la population de la planète. Mais ce qu’il est important de se rappeler, c’est que, quels que soient sa nature et les problèmes qui l’accompagnent, tout conflit est douloureux pour tous ceux qu’il affecte. Nous espérons que la formation que nous donnons à nos jeunes leur sera utile, où qu’ils vivent et quelles que soient les difficultés qu’ils rencontrent.

[Internet : seedsofpeace.org]

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : politique, éducation
Rubrique : Entretien ()